DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
J'affirme la réalité d'une science économique. J'affirme d'autre part la certitude absolue en même temps que le caractère progressif de la science économique ; la plus compréhensible, la plus pure, la mieux traduite en faits; non de l'économie politique officielle qui n'est que le
CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES — l" VOLUME 205
code OU la routine de la Propriété — qui est représentée par A. Smith, Ricardo, Malthus, J.-B. Say, etc. L'insuffisance de cette école a de tout temps frappé les esprits contemplatifs.
Deux puissances se disputent le gouvernement du monde : l'économie politique et le socialisme.
L'économie politique, en ce qui concerne la production et la distribution des richesses, croit être une science qui s'appuie sur l'autorité du genre humain.
Le socialisme communiste qui, depuis une vingtaine d'années, a fait sa dix-millième incarnation en la personne de cinq ou six révélateurs, affirme au contraire l'anomalie de la constitution présente de la société. Il prétend et il prouve que l'ordre civil est factice, contradictoire, inefficace, qu'il engendre de lui-même l'oppression, la misère et le crime ; il conclut en déclarant que l'Economie politique est une hypothèse fausse au profit de l'exploitation du plus grand nombre par le plus petit. Pour lui, l'économie politique n'est que la pratique organisée du vol et de la misère ; pour lui, l'économie politique et la jurisprudence qui en découle, forment la théorie complète de l'iniquité et de la discorde.
Les économistes affirment que ce qui doit être, est ; les socialistes, que ce qui doit être n'est pas.
Les socialistes demandent compte à leurs adversaires de l'inégalité des conditions, du luxe et de la misère.
Les économistes, de leur côté, défient les socialistes de produire un système où l'on puisse se passer de propriété et de concurrence, et déclarent qu'ils sont incapables de formuler une idée.
Quelques essais d'association communautaires ont été faits d'après leurs visées ; ces rares tentatives sont restées, sans résultat; l'hypulhèse économique marche son train l'utopie communiste socialiste attend son tour ; voilà où en est la question. Le socialisme dénonce sans relâche les méfaits de la civilisation ; l'économie politique enregistre les systèmes socialistes communistes qui tous, les uns
après les autres, passent et meurent, dédaignés du sens commun. La persévérance du mal alimente la plainte des uns en même temps que la constance des échecs réformistes fournit à l'ironie maligne des autres. Quand viendra le jugement? Le tribunal est désert, cependant l'économie politique use de ses avantages et, sans fournir caution, continue à régenter le monde. La vérité n'existe pas dans l'exclusion de l'un des contraires, mais dans la conciliation de tous les deux. Ne pouvons-nous donc, en attendant la solution, étudier les deux puissances en lutte? cela nous donnerait les conditions du problème, et nous tiendrait en garde contre l'utopie; et nous pourrions prendre des conclusions absolument définitives.
Les socialistes disent: « Organisez le travail » sans ajouter ce que doit être cette organisation.
Les économistes répondent qu'il n'y a pas d'autre organisation que la liberté, et que ce que demandent les socialistes communautaires est une absurdité. Les socialistes ont raison de prétendre que l'organisation actuelle n'est pas suffisante.
Une autre question non moins controversée est celle de l'usure, du prêt à intérêt.
Les anciens philosophes et les Père de l'Eglise, par une inconséquence singulière, admettaient le fermage, et condamnaient l'intérêt de Targent. Les économistes pro- I filèrent de cette inconséquence, affirmèrent que la productivité du capital était la même pour l'argent et pour la terre, et qu'il fallait, ou proscrire le fermage de la terre, ou admettre l'intérêt de l'argent, puisque l'un et Tautre étaient, au même titre, la récompense du privilégié, l'indemnité du prêt.
Mais ils ne purent toutefois justifier le fermage en luimême ni établir cette théorie du rendement du capital.
Une autre thèse a été formulée : c'est que toute valeur naît du travail ; qu'aucune richesse n'a de valeur que par la façon, et qu'en conséquence, le travail seul est la source du revenu.
Gomment concilier la théorie du fermage et de la productivité du capital avec cette nouvelle thèse? Les socialistes ont donc demandé compte aux détenteurs des capitaux de leurs fermages et revenants-bons, et ont fait disparaître les droits seigneuriaux du capital.
Mais les socialistes ne se sont pas arrêtés sur cette nouvelle pente; ils ont glissé jusqu'aux derniers confins de l'utopie communiste, et, faute d'une solution pratique, la société est réduite à ne pouvoir ni justifier sa tradition, ni s'abandonner à des essais dont le moindre défaut serait de la faire rétrograder de quelque mille ans (avis aux communistes).
Que prescrit la science? Ce n'est pas de s'arrêter à un juste milieu ; c'est de découvrir une loi supérieure qui explique le capital, la propriété, et les concilie avec la théorie qui attribue au travail l'origine de toute richesse. Voilà ce que le socialisme devait entreprendre.
Malthus, en disant que celui qui n'a pas de fortune ni de salaire, doit mourir, réduit à Tabsurde toute Féconomie politique officielle. Quant au socialisme communiste, il a été jugé par un seul mot : « utopie », c'est-à-dire chimère. Mais avant de nous dire comment les choses doivent se passer, la science socialiste avait d'abord à nous dire comment elles se passent. Le présent trouve peu de défenseurs, mais le dégoût de l'utopie n'est pas moins universel. La prépondérance du capital, l'oppression du travailleur reculent devant les regards de l'opinion. Le gouvernement de la société doit être appris dans le rapport des choses.
Ainsi, actuellement, la division du travail, sans laquelle la production serait à peu près nulle, démoralise l'ouvrier; les machines produisent, avec lebon marché, l'encombrement et le chômage ; l'impôt, lien matériel de la société, n'est le plus souvent qu'un fléau redouté à l'égal de l'incendie et de la grêle ; le crédit a pour corrélatif obligé la banqueroute ; la propriété est une fourmilière d'abus ; le commerce dégénère en jeu de hasard où il est
permis de tricher. Les économistes ont conclu que tout était. pour le mieux. Le christianisme, disent les économistes, a été « utopiste » à sa naissance et n'a pu s'étendre qu'en admettant le travail, le capital, le fermage, l'usure, le trafic, la propriété ; en un mot, en consacrant la loi romaine.
Le progrès de la misère est parallèle au progrès de la richesse ; donc l'économie politique est un tissu d'erreurs qui ne se justifie ni par ses maximes, ni par ses œuvres. — Le socialisme communiste n'a pas plus de valeur ; force nous est donc de vérifier ces théories pour chercher la conception positive de l'ordre.