DB L'HUMILITÉ
ARTICLE PREMIER
Ed quoi consistent l'humilité et la grandeur d'âme.
Saint François de Sales eiplique fort clairement, dans un de ses entretiens , en quoi consistent l'humilité et la grandeur d'âme :
« L'humilité, dit-il, n'est autre chose qu'une
• parfaite connaissance que nous ne sommes rien
* qu'un pur néant, et elle fait que nous nous te- » nons en cette basse estime de nous-mêmes. Pour » mieux entendre cela, il faut savoir qu'il y a en » nous deux sortes de biens ; les uns qui sont en » nous et de nous ; et les autres qui sont en nous , » mais non pas de nous. Quand je dis que nous » avons des biens qui sont de nous , je ne veux pas » dire qu'ils ne viennent pas de Dieu , et que nous » les ayons de nous-mêmes ; car vraiment nous » n'avons de nous-mêmes autre chose que la misère » et le néant ; mais je veux dire que ce sont des » biens que Dieu a tellement mis en nous , qu'ils » semblent être de nous ; et ces biens sont la santé,
'Supplément ïYIntrod. à la Vie dévoie, cb. 4, 5, 6 et 7.
276 VÉRITABLE ESPEIT
• les richesses , les sciences et autres semblables.
• Or l'humilité nous empêche de nous glorifier et » de nous estimer à cause de ces biens-là , parce » qu'elle n'en fait pas plus de cas que d'un néant » et d'un rien ; en effet, c'est ce que la raison elle- •» même nous enseigne , puisque ce ne sont point » des biens stables et qui nous rendent plus agréait blés à Dieu, mais des biens inconstants qui peu- » vent nous échapper par un revers de fortune. Par » exemple, y a-t-il rien de moins assuré que les ri- » cbesses de la terre qui dépendent du temps et des » saisons , ou que la beauté qui se ternit en moins
• de rien? Il ne faut qu'une dartre sur le visage pour » en ôter l'éclat Et pour ce qui est des sciences, » un petit trouble de cerveau nous fait perdre et
* oublier tout ce que nous savions ; c'est donc avec » grande raison que l'humilité ne fait point de cas » de tous ces biens-là.
» Hais plus elle fait que nous nous abaissons et
» nous nous humilions par la connaissance de ce
» que nous sommes de nous-mêmes , et par le peu
» d'estime qu'elle fait de tout ce qui est en nous et
» de nous; plus aussi elle fait que nous estimons
» grandement les biens qui sont en nous , et non
» pas de nous, qui sont la foi , l'espérance etl'a-
* mour de Dieu ; comme aussi une certaine capa~
* cité que Dieu nous a donnée de nous unir à loi » par le moyen de la grâce ; et cette estime qne » l'humilité fait de tous ces biens , est le fondement » de la grandeur d'âme.
i Les premiers biens dont nfrus avons parlé, appartiennent à l'exercice de l'humilité , et les autres à P exercice de la grandeur d'âme. L'humilité croit que nous ne pouvons rien en tant que de nous-mêmes 5 eu égard à 4a connaissance de notre pauvreté et de notre faiblesse ; et au contraire la grandeur d'âme nous fait dire avec saint Paul : Je puis tout en celui quinte fortifie. L'humilité fait que nous nous défions de nous-mêmes, et la grandeur d'âme fait que nous nous confions en Dieu. Voos voyez donc que ces deux vertus d'humilité et de grandeur d'Ame sont tellement jointes et unies l'une à l'autre, qu'elles ne sont jamais séparées et ne peuvent pas l'être.
» Il y a des personnes qui s'arrêtent à une fausse et niaise humilité qui les empêche de regarder en eux ce que Dieu y a rais de bon. Elles ont trèsgrand tort; car les biens que Dieu a mis en nous doivent être reconnus, estimés et fort honorés ; il faut bien se garder de les tenir au même rang de basse estime où nous devons réduire ceux qui sont en nous et de nous. Non-seulement les vrais chrétiens ont reconnu qu'il fallait regarder ces deux sortes de biens qui sont en nous , les uns pour nous humilier, et les autres pour glorifier la divine bonté qui nous les a donnés ; mais aussi les philosophes n'ont pas ignoré cette vérité ; car cette parole qu'ils disent : Connais-toi toi-même, se doit entendre non-seulement de la connaissance de notre bassesse et de notre misère, mais
278 viRITABLfi ESPRIT
» encore de celle de l'excellence et de la dignité de
» notre âme. Réjouissons-nous donc de ce que nos
» âmes sont capables d'être unies à la Divinité par
» son infinie bonté qui a mis en nous un certain
» instinct pour nous faire toujours tendre et pré-
» tendre à cette union , en laqoelle consiste tout
» notre bonheur. .
» L'humilité qui ne produirait point la grandeur
» d'âme , serait indubitablement fausse ; car après
» que la véritable humilité a dit : Je ne puis rien >
• je ne suis qu'un pur néant , elle cède aussitôt la » place à la grandeur d'âme qui dit : // n'y a rim, » et il ne peut rien y avoir que je ne puisse,, parce
• que je mets toute ma confiance en Dieu qui peut » tout, .
» Mais remarque» que tout ceci se fait sans au- » cune présomption , parce que cette confiance » n'empêche pas que nous ne nous tenions toujours » sur nos gardes, de crainte de faillir ; an contraire » elle nous rend plus attentifs sur nous-mêmes , » plus vigilants et plus soigneux de faire ce qui » peut servir à l'avancement de notre perfection. » L'humilité ne consiste pas seulement à nous dé- » fier de nous-mêmes, mais aussi & nous confier en » Dieu ; la défiance de nous-mêmes et de nos pro-
• près forces produit la confiance en Dieu; et de » cette confiance naît la grandeur d'âme. »
ARTICLE SECOND
Étendue de l'humilité.
Saint François de Sales explique dan» an de ses sermons , le grand exemple qne notre Seigneur nous a donné en s'humiliant jusqu'à la monde la croix.
■• Le grand Apôtre , dit-il , voulant nous faire concevoir en quelque manière l'amour que notre Seigneur portait à l'humilité, dit qu'il s'est humilié jusque la mort, et à la mort de la croix ; ce qui signiie qu'il ne s'est pas humilié seulement pour un temps , et en quelque action- particulière , mais, jusqu'à la mort, c'est-à-dire dès l'instant de son incarnation jusqu'au dernier moment de sa vie. De plus, saint Paul, pour montrer la grandeur de cette humilité de notre Seigneur , ne dit pas seulement qu'il Vest humilié jusqu'à Ja mort, mais il ajoute : Jwfn'à la mort de ta croix» qui était la pin ignominieuse et la plus remplie d'abjection qntpAt se trouver. Il nous enseigne par là qu'il ne faut pas nous contenter de pratiquer l'humilité en quelques action s particulières, ni pour un temps seulement, mais toujours et en tontes occasions $ et non-seulement jusqu'à la mort , mais jusqu'à la mort de la croix , c'està-dire jusqu'à rentière mortiication de nous* mêmes, humiliant l'amour de notre propre estime et l'estime do notre propre amour * car iï oeïaut
» pas s'arrêter à la pratique d'une certaine humilité - apparente qui n'est que de contenance et de pa- » rôles , consistant à dire que nous sommes l'im- » perfection même , et à faire quantité d'bumiliar. tioos extérieures qui ne sont rien moins que la » véritable humilité , si elles ne sont pas jointes à » un sentiment intérieur qui nous, fasse recouoif- » tre que nous sommes de vrais néants, indignes » de vivre , et qui nous rende souples , maniables
• et soumis à chacun , observant ainsi le précepte » de notre Seigneur qui nous ordonne de nous re- » noncer nous-mêmes, si nous foulon» le suivre.
» Il y a plusieurs personnes qui se trompent fort
» sur éette vertu, pensant que l'humilité n'est
» bonne à pratiquer que par les novices et lés corn*
» mençants , en sorte que dès qu'elles croient avoir
» fait quelques progrès da*s les voies de Dieu ,
» elles se persuadent qu'elles peuvent bien sere-
» lâcher en cette pratique , pensant être déjà as-
» sez avancées ; en quoi certes elles s'abusent gran-
» dément ; car ne voient-elles pas que notre Sei-
» gneur s'est humilié jusqu'à la mort , c'est-à-dire
» tout le temps de sa vie ? Oh ! que ce divin Mettre
» de nos âmes savait bien que son exemple nous
» était nécessaire , puisque n'y ayant aucune néces-
» site pour lui de s'humilier ,. il a néanmoins voola
» persévérer eu cette pratique depuis sa naissance
» jusqu'à la mort, afin de nous servir de modèle 1
» Oh ! que la persévérance est nécessaire dans
* cette vertu ! Car combien en a-t-on vus qui avaient
bien commencé , et qui , faute de persévérance , se sont perdus ? C'est pourquoi notre Seigneur n -a pas dit : celui gui commentera , mais celui quiper$ivèrera$erataw>i.
» Qu'est-ce qui a fait pécher les Anges * sinon le début d'humilité T Car , quoique leur pécbé ait été une désobéissance, néanmoins, à prendre toutes choses dans leur origine , ce fol l'orgueil qui les fit désobéir t Dieu. Ne voyons-nous pas que le misérable Lucifer commença à se regarder et se contempler lui-même T il passa de là à «admirer et à se complaire en sa beauté, et ensuite jl dit ces orgueilleuses paroles : Je monterai au ciel et je terai semblable au Très-Haut ; et il secoua ainsi le joug de la sainte soumission et obéissance qu'il devait à son Créateur. Il avait bien raison de considérer son excellente nature; mais il ne fallait pas que ce fût pour s'y complaire et pour en tirer vanité. Ce n'est point mal fait de se considérer soi-même pour glorifier Dieu et le remercier des dons 'qu'il nous a faits. Cette parole des philosophes païens : Connais-toi toi-même , a été fort approuvée des ancien* Pères ; car c'est comme s'ils eussent voulu dire i Connais t excellence et la notées* de ton âme, afin de ne la point avilir et de ne rien faire gui soit indigne de $a jfnmdeur. liais ayons grand soin de demeurer toujours dans les limites de l'humilité , et d'une sainte et amoureuse reconnaissance envers notre
» Dieu , de qui nous dépendons et qui nous a fait
» ce que nous sommes.
» Nos premiers, parents et tant d'autres grands
» pécheurs ont été presque tous entraînés au mal
» par l'orgueil. C'est pourquoi notre Seigneur,
» comme un tiage médecin plein d'amour pour nos
» âmes , prend la' maladie dans sa racine, il vient
» en premier lieu ptiatep dans le monde la très-
» belle et très-utile vertu de. la sainte humilité,
» vertu qui est d'autant t>lus nécessaire, que le vice
» contraire est général parmi les hommes.
» Vous aves vu que l'orgueil a été la cause delà
» perte des anges rebelles. Voyex ausarqu'il y a eu
» parmi les hommes beaucoup de personnes qui
o avaient bien commencé , mais qui s'étant ensuite
» laissé entraîner par l'orgueil, se sont perdues mi-
» sérablement. Que ne fit pas lé roi Sattl au com-
» mencement de son règne ? Et cependant il se per-
» vertit de telle sorte par son orgueil , qu'il fut ré-
» prouvé de Dieu , selon la commune-opinion des
» Pères. Et Judas ,- quelle humilité ne témoigna-t-il
» pas dans les premiers temps qu'il vécut en la com-
» pagnie de notre Seigneur ? Et cependant voyex
» quel orgueil il avait en mourant, ne voulant point
» s'humilier ni faire des actes de pénitence ; ce qui
■ fut cause qu'il désespéra d'obtenir pardon et mi-
• séricorde. Enfin l'orgueil est un mal si commun
» entre les hommes , qu'on ne peut jamais leur in-
» culquer assez la nécessité où ils sont de persévé-
» rer dans l'humilité. »
ARTICLE TROISIÈME
Humilité de l'entendement et de U folohte*.
Saint Français de Sales divisait l'humilité en humilité d'entendement et humilité delà volonté; c'est-à-dire humilité de connaissance et humilité d'affection. La première consiste dans te connaissance de notre bassesse et de notre néant ; mais l'importante est l'humilité d'affection par laquelle on aime l'humiliation.
L'humilité donc , en tant que vertu morale, a son siège dans la volonté où elle a divers degrés. Le premier est d'aimer l'abjection , parce que la raison montre qu'elle nous est convepàble ; le second est de la désirer , selon le penchant qui nous porte à désirer ce que nous aimons ; le troisième > de pratiquer l'amour de l'abjection , 1° en recherchant les occasions de nous humilier; 3* en recevant de boa . cœur celles qui nous arrivent du dehors. Le saint évêque de Genève préférait beaucoup cette seconde pratique à la première , parce qu'il y a bien plus d'abjection à souffrir , aimer , embrasser , recevoir avec joie les humiliations qui nous viennent sans notre choix , que celles que nous choisissons nousmêmes , vu que notre propre choix est fort exposé aux atteintes de l'amour-propre , à moins que l'on n'ait l'intention bien droite et bien purifiée. D'aile leurs là où il y a moins de notre volonté propre , U y a plus de la volonté de Dieu.
28 h VÉRITABLE ESPBIT
Et quand l'on est arrivé au point de 6e plaire pour l'amour de Dieu dans les abjections , les opprobres et les mépris , et de surabonder de joie dans tout ce qui nous avilit aux yeux des hommes, plus cette espèce d'humilité est profonde , plus elle est sublime , car l'élévation de cette vertu consiste dans rabaissement.
De là naît la véritable humilité effective qui doit avoir sa racine dans l'affective , afin que son cachet soit non-seulement sur le bras qui est la marque des effets et des œuvres , mais encore sur le cœur qui est le siège des affections ; et tels sont les vrais humbles d'esprit auxquels le saint est promis.
ARTICLE QUATRIÈME* Dangert de MM? atioa»
; C'est une vanité de l'entendement de penser être pins que Ton n'est effectivement ; mats c'en est une beaucoup pins dangereuse de la volooté d'aspirer à une condition plus haute que celle où l'on est , et de s'imaginer qu'on la mérite > car celui qui a ce genre de vanité est dans une inquiétude continuelle ; il dédaigne tout ce qui lui est inférieur et égal , et il n'estime heureux que ceux qui sont au-dessus de lue. Le saint évéque de Genève s'estimait au contraire trop élevé dans les dignités de l'Eglise , et il songeait plutôt à en descendre pour vivre dans la retraite , qu'à monter à une plus haute élévation. Il était toujours en garde contre le vent brûlant de
l'orgueil , qui est d'autant plus à craindre que Ton est plus élevé.
' ARTICLE CINQUIÈME
Différence entre l'orgueil, la coutume 4e l'orgueil et l'esprit d'orgueil ; et entre l'humilité, l'habitude de l'humilité et l'esprit d'humilité.
Saint François de Sales qui tenait beaucoup à ce qne l'on se servit toujours d'expressions justes et précises, fait dans un de ses entretiens des réflexions importantes sur le langage que l'on doit employer en parlant de l'humilité.
« Il y. a de la différence entre l'orgueil , la coutume de l'orgueil , et l'esprit d'orgueil ; car si voua faites un acte d'orgueil , voilà l'orgueil ; si f pu* en faites des actes à tous propos et à toute rencontre , c'est la coutume de l'orgueil ; si voua voua plaises en ces actes et les recherchez, c'est l'esprit d'orgueil.
» De même il y a de la différence entre l'humilité, l'habitude de l'humilité et l'esprit d'humilité. L'humilité, c'est de faire quelque acte pour s'humilier , l'habitude est d'en foire en toute rencontre et en tontes les occasions qui se présentent; mais l'esprit d'humilité est de se plaire en l'humiliation 9 de recherche* l'abjection .et l'htir miliation en toutes choses, en sorte. qu'en* tout ce que nous faisons * disons an désirons , notre but principal soit-de. nous* humilier , qne nous nous plaisions ù rencontrer notre propre abjection
dans toutes les occasions , et que nous en aimions chèrement la pensée. Voilà ce que c'est que de faire toute» choses en esprit d'humilité ; c'est la même chose que rechercher l'humiliation et l'abjection en tontes choses.
» Mais que pourrons-nous faire pour acquérir cet esprit d'humilité ? II n'y a point d'autre moyen que celui dont on se sert pour toutes les autres fertus , qui est de les acquérir par des actes réitérés.
» L'humilité nous fait anéantir en toutes les choses qui ne sont pas nécessaires pour notre avancement en la grâce , comme serait de bien parler , d'avoir un beau maintien , de grands talents pour le maniement des choses extérieures , un grand esprit , de l'éloquence et autres qualités semblables ; car en ces choses extérieures il Aut désirer que les autres y réussissent mien que nous. »
ARTICLE SIXIÈME
Diverses maximes «tir fbumilfté.
Saint François de Sales disait que l'humilité est le fondement des fertus morales , et que quand elle se trouve jointe à la charité., die est la base de la vraie piété. Néanmoins il voulait que Ton usât d'une grande prudence pour examiner l'humilité, car il y avait certain genre d'humilité qui lui était suspect.
1° Il y a une humilité de l'entendement par laquelle dous reconnaissons que nous ne sommes rien , que bous ne pouvons rien , qne nous ne valons rien , que nous né sommes pas capables d'avoir de nous-mêmes une bonne pensée. Mais si on se bornait à cela , cette humilité lui était suspecte , et il disait qu'elle nous était inutile lorsque nous ne nous en servions pas pour devenir meilleurs. II ajoutait que d'ailleurs les vertus morales résident dans la volonté , et qu'ainsi cette connaissance n'étant que dans l'entendement , elle ne pouvait pas passer, si elle était seule , pour une véritable vertu» Il voulait donc qu'on joignit à cette humilité de l'entendement un véritable amour de l'abjection.
2° Il ne voulait pas qu'on se contentât de pratiquer l'humilité comme une vertu purement morale ; mais il voulait qne ce fût n ne vertu chrétienne, c'est-à-dire infuse et animée par la charité f autrement il n'en faisait pas grand cas , n'aimant point qu'un chrétien pratiquât les vertus comme aurait pu le faire un païen. Il recommandait à tout vrai fidèle d'aimer sa propre abjection , et d'y prendre plaisir pour rendre gloire à Dieu qui aime l'humilité de ses serviteurs.
V Il désirait qne Fon chérit davantage les humiliations qui ne sont pas 4e notre choix, disant qne les croix que nous nous taillons nous-mêmes sont toujours fort inférieures } celles que Dieu nous taille.
&• La patience dans les abaissements , dans les opprobres et dans les abjections , était à ses yeux
288 VÉRITABLE ESPBIT
la vraie pierre de touche de f humilité, parce qu'on se rend en cela plus conforme à Jésus-Christ, qui s'est anéanti et humilié lui-même, se rendant obéitsaut jusqu'à la mort de la croix.
5° II estimait la recherche volontaire des humiliations et des abjections ; mais il voulait en cela une grande prudence , parce que Tamour-propre peut se glisser subtilement et imperceptiblement dans cette recherche.
6° Il regardait comme un profond degré d'humilité , de se plaire dans les humiliations et les abjections , comme les mondains se plaisent dans les honneurs, et de se déplaire dans les honneurs comme les esprits vains se déplaisent dans les mépris. Il alléguait sur cela l'exemple de Moïse , qui avait préféré l'opprobre du peuple d'Israël aux grands honneurs dont il pouvait jouir dans la cour du roi Pharaon ; celui d'Esther , qui détestait la pompe des ornements dont elle était obligée de se parer pour plaire au roi Assuérus ; et ceJui des Apôtres, qui se réjouissaient d'avoir été jugés dignes de souffrir des injures pour le nom de Jésus-Christ.
7° Il voulait qu'on jugeât de l'humilité par l'obéissance, selon la parole de saint Paul, qui dit que notre Seigneur s'est humilié en se rendant obéissant. « Si vous obéissez , disait-il, prompteroent, fran- » chement , joyeusement , sans murmure , sans dé- » tour , sans réplique , vous êtes vraiment humble ;
• car Sans l'humilité il est difficile d'être véritable-
• ment obéissant . parce que l'obéissance demande
» de la soumission , et que le vrai humble se rend » inférieur et sujet à toute créature pour l'amour » de Jésus-Christ , regardant les autres hommes » comme ses supérieurs, et se considérant lui— » même comme le rebut et la balayure du monde.
• Ainsi ces deux vertus sont comme deux fers qui, » s'entrefrottant , s'éclaircissent l'un l'autre. Nous
• ne sommes obéissantsqu'autant que nous sommes » humbles; et nous ne sommes humbles qu'autant » que nous sommes obéissants. »
8° Il recommandait qu'on s'habituât à détremper toutes ses actions dans l'esprit d'humilité. Or, qu'est-ce que détremper toutes ses actions dans l'esprit d'humilité ? C'est cacher aux yeux des hommes ses bonnes œuvres, et souhaiter qu'elles ne soient vues que de Dieu , ainsi que le Sauveur nous le recommande lorsqu'il nous invite à faire nos prières et nos bonnes œuvres dans le secret.
9° II ne voulait pas cependant que l'on craignît l'estime jusqu'au point de ne rien faire de bien aux yeuxd'autrui. 11 aimait une humilité noble, magnanime, courageuse; il ne voulait pas qu'elle fût lâche , timide , poltronne. Il recommandait de ne rien faire pour une fin aussi frivole que la louange ; mais il ne voulait pas que l'on cessât de faire le bien, de peur d'être estimé et applaudi. « Les personnes , » disait-il , à qui l'odeur des roses donne là migrai- » ne , ont la tête bien faible. »
290 VÉHITABLE ESPftlT
ARTICLE SEPTIÈME
Itf âesioni mr ces paroles du Magnificat : il a regardé l'humilité
de sa servante.
C'était à saint François de Sales, à ce pieu* évoque si éminemment humble, qu'il appartenait de nous peindre l'humilité de la sainte Vierge. Il l'a fait en ces termes dans un de ses sermons :
« Quelle plus profonde humilité peut-on voir que » celle dont la sainte Vierge nous a donné l'exem-
• pie , lorsque répondant aux éloges de sainte Eli- » zabeth , elle dit que son bonheur provenait de ce » que Dieu avait regardé l'humilité de sa servante , » et qu'à cause de cela toutes les nations l'appel-
* le raient bienheureuse. Je veux vous expliquer
* avec soin le sens de ses admirables paroles.
» Il y a plusieurs docteurs qui pensent que quand
• la sainte Vierge dit que Dieu avait regardé l'hu- » milité de sa servante , elle n'entendait pas parler » de la vertu d'humilité qui était en. elle, parce que, » selon eux , encore qu'elle eût une très-profonde » humilité # elle ne s'estimait pas humble; et il ? semble que cette parole eût même été contraire » à l'humilité ; leur sentiment est que, quand elle » dit que Dieu avait regardé l'humilité de sa ser- » vante , elle entendait parler de la bassesse et de » l'abjection qu'elle voyait en elle , et dû néant » d'où elle était sortie,
p Toutefois il y en a d'autres d'une opinion coo^
Dfc S. FRANÇOIS DE SALES. 291
traire qui semble être plus probable. Ils disent que la sainte Vierge, par les paroles qu'elle répondit à sainte Elizabeth , entendait parler de la vertu d'humilité qui était en elle, parce qu'elle savait que c'était cette vertu qui avait attiré notre Seigneur en ses chastes entrailles. Ils ajoutent qu'elle parla ainsi sans craindre de perdre l'humilité, parce qu'elle reconnaissait avec action de grâces que l'humilité qui était en elle, ne provenait pas d'elle , mais lui était donnée de Dieu, et que c'était un effet de sajgrâce.
• C'est ainsi que nous voyons le grand apôtre saint Paul dire qu'il a la charité, avec des paroles si assurées , qu'il semblait parler avec plus de présomption que d'humilité. Qu'est-ce, s'écriait-il , qui me séparera de ta charité de Jésus- Christ ? sera-ce la tribulation ou P angoisse ? là faim , la nudité , le péril, la persécution , le glaive? Je suis certain qu'aucune chose ne pourra me séparer de l'amour de Dieu. Voyez , je vous prie , avec quelle assurance parlait ce grand Apôtre. Il fallait donc qu'il fût certain d'avoir la charité. Oh ! certes il n'y a point de doute, bien qu'il faille entendre que quand il disait ces paroles , il s'appuyait sur la grâce et non sur ses propres mérites.
• Ainsi l'auguste Marie ne manqua point d'humilité , et ne fit aucune faute contre cette vertu , quand elle dit que Dieu avait regardé l'humilité de sa servante , non plus que saint Paul quand il dit que rien ne pourrait le séparer de la cbarké
• de Jésus-Christ, parce que cette saiole Vierge
• savait bien qu'entre toutes les vertus, l'humilité » est celle qui a le plus le pouvoir d'attirer Dieu en » nous. Le divin époux semble vouloir nous sigoi- » fier dans le Cantique des cantiques cet amour spé- » cial que Dieu a pour les âmes hupables ; car après » avoir considéré toutes les beautés particulières » de son épouse , il ne se montre jamais tant épris » d'amour pour elle , que lorsqu'il vient à jeter ses » yeux sur sa chaussure et sur sa démarche, ainsi » qu'il le témoigne par ces paroles : O fille du
• prince , que votre chaussure et vos démarches » sont pleines de beauté l
• Ainsi nous pouvons dire que le Père éternel » considérant la variété des vertus qui étaient en » Notre-Dame , la trouva sans doute extrêmement
• belle ; mais lorsqu'il jeta les yeux sur sa chaus- » sure , il en reçut tant de complaisance et en fut
• tellement épris , qu'il lui envoya son Fils qui » ^incarna en ses chastes entrailles. Mais qu'est-ce » que cette chaussure de la sainte Vierge nous re- » présente , sinon l'humilité ? Car nous voyons que <> les sandales ou souliers sont les plus vils accou- » trements dont on se serve pour lt>rnement du » corps humain , parce qu'ils sont toujours contre » terre , foulant la fange et la boue. De même c'est » le propre des âmes qui ont la véritable humilité ». d'être toujours basses et petites à leurs yeux, et » de se tenir sous les pieds de tout le monde.
» Cette vertu qui est la base de la vie spirituelle,
» a cela de propre, qu'elle veut toujours être con-
» tire terre , se plaisant dans la bassesse et dans
• l'abjection ; c'est cet amour de la bassesse que > Dieu regarde avec tant de complaisance en la
• sainte Vierge ; et de ce regard procède tout son o bonheur. Vojlà pourquoi elle assure dans son
• cantique, qu'à cause de ce divin regard , elle sera
• appelée bienheureuse dans tous les siècles.
» Or, soit qu'on suive la première opinion de ceux o qui disent que, quand la sainte Vierge assure » que Dieu avait regardé l'humilité de sa servante , » elle faisait réflexion sur elle-même se rappelant » qu'elle avait été tirée du néant comme toutes les » créatures ; ou bien le Second sentiment qui est » de ceux qui disent que la très-sainte Vierge, cou- » sidérant sa vie qui était toute sainte, toute pure
• et parfaite, la trouva bonne , et voyant en soi
• Thumilité , dit véritablement en ce sens que Dieu » avait regardé son humilité ; il est certain que se-
• Ion l'une et l'autre interprétation , elle parla tou-
• jours avec tant d'humilité , qu'elle faisait bien
• voir qu'elle tenait tout son bonheur de ce que » Dieu avait jeté les yeux sur sa petitesse. C'est » pourquoi on peut très-bien lui appliquer ces pa- » . rôles de l'épouse des Cantiqyes : Tandis que te
• roi était dans sa couche, mon nard a exhalé son » odeur. Le nard est un petit arbrisseau qui ne » s'élève jamais en haut comme les cèdres du Liba n ; » mais il demeure toujours dans sa basses/se , exha » lant son parfum avec tant dé suavité , qn'il ré-
» jouit tous ceux qui s'en approchent. Certes, nous
» pouvons bien dire que la sainte Vierge a été
» comme un nard très-précieux ; car elle ne s'est
• jamais élevée pour toutes les grandes grâces et » faveurs qui lui ont été faites, ni pour toutes les » louanges qui lui ont été données ; mais elle est tou- » jours demeurée en sa bassesse et petitesse; et par » cette humilité, elle a exhalé , comme le nard , un » parfum de si suave odeur, qu'il est monté jus- » qu'au trône de la divine majesté, et que le Fils de » Dieu est descendu du ciel pour venir s'incarner » dans ses chastes entrailles.
» Vous voyez donc combien l'humilité est agréa-
» ble à Dieu , puisque notre illustre Reine fat choi-
» sie pour être mère de son Fils , parce qu'elle
» était humble. Et notre Seigneur même en rendit
» témoignage , lorsqu'une femme qui voyait les mi-
* racles qu'il faisait , s'écria : Bienheureux est le » ventre qui vous a porté , et le sein que vous avez •' sucé ! Il répondit : D ites plutôt ; bienheureux sont » ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui Cob~ » servent; comme s'il eût voulu dire : Il est vrai » que ma mère est bienheureuse , parce qu'elle m'a » porté en ses entrailles ; mais elle l'est bien davan- » tage d'avoir écouté avec humilité les paroles de » mon Père céleste et de les avoir gardées. Ce qu'il » confirma encore lorsqu'on lui dit que sa mère et » ses frères l'attendaient ; car il répondit que ceux » qui faisaient la volonté de Dieu étaient sa mère » et ses frères. Ce n'était pas sans doute qu'il re-
» fusât de reconnaître la sainte Vierge pour sa mère;
» mais il voulait nous faire entendre que ce n'était
» pas seulement parce qu'elle l'avait porté dans ses
» entrailles , qu'elle était bienheureuse , mais
» beaucoup plus parce qu'elle faisait avec humilité
» la volonté de Dieu en toutes choses. »
ARTICLE HUITIÈME
Correspondance entre la richesse divine et l'indigence humaine.
« Il y a , dit 6aint François de Sales, une cor-
» respondance admirable entre Dieu et l'homme par
» rapporta la perfection ; non que Dieu puisse re-
» cevoir aucune perfection de l'homme, mais parce
» que , comme l'homme ne peut être perfectionné
» que par la divine bonté ; aussi la divine bonté ne
» peut exercer plus parfaitement sa perfection
» hors d'elle-même qu'à l'égard de notre humanité.
» L'un a un grand besoin de recevoir du bien , et
» une grande capacité pour cela ; et l'autre une
» grande abondance de biens et une grande incli-
• nation à en donner. Rien n'est si à propos pour
» l'indigence , qu'une libérale affiuence ; rien n'est
» si agréable à une libérale affiuence, qu'une né-
» cessiteuse indigence, et plus le bien a d'affluence,
» plus l'inclination à se répandre et à se commun!-
» quer est forte, plus l'indigent est nécessiteux,
» plus il est avide de recevoir, comme un vase vide
» est propre à être rempli. C'est donc une douce
» et désirable rencontre que celle de l'affluence et
• de l'indigence ; et si notre Seigneur n'avait as-
• 'sure que c'est une chose plus Heureuse de donner » que de recevoir , on ne saurait presque dire qui » a plos de contentement, ou le bien abondant
• lorsqu'il trouve à se répandre et à se commuai- » quer, ou le bien défaillant et indigent lorsqu'il
• trouve à recevoir et à s'enrichir. Or où il y a » plus de bonheur , il y a plus de satisfaction ; la
• divine bonté a donc plus de plaisir à donner ses
• grâces , que nous à les recevoir.
» Les mères ont quelquefois le lait en si grande
• abondance , qu'elles désirent ardemment le don- » ner à 'leur enfant; et bien que l'enfant suce le » lait avec grande avidité , la nourrice le lui donne » avec encore plus de plaisir.
» L'épouse sacrée s'écrie , en parlant au divin
» Epoux : Votre tait est meilleur que le vin ; son
» odeur surpasse celle des parfums les plus exe el-
» lents. Le vin nouveau bouillonne et s'écbaaffe en
» lui-même par la force de sa bonté , et il ne peut
» se contenir dans les tonneaux ; mais votre lait
•> est encore meilleur; il presse votre poitrine par
» des élans continuels ; et pour attirer les enfants
» de votre cœur à venir s'en nourrir , il répand une
• odeur plus attrayante que toutes celles des par-
• fums. C'est ainsi que notre défaillance a besoin » de l'abondance divine par disette et par néces- » site ; et que l'affluence divine vient au secours » de notre indigence , par excellence de perfection
• et de bonté. Cette bonté néanmoins ne devient
» pas meilleure en se communiquant; car elle » n'acquiert rien , mais elle donne en se répau- » dant hors d'elle-même; au lieu que notre indi- » gence demeurerait misérable , si l'abondance de » la bonté ne la secourait » Notre âme donc, considérant que rien ne la
• contente parfaitement , et que sa capacité ne peut » être remplie par aucune chose de ce monde ; » voyant que son entendement a une, inclination » infinie de savoir toujours davantage , et sa vo- » lonté un désir insatiable d'aimer et de trouver » du bien , n'a-t-elle pas raison de s'écrier : Ah ! » je ne suis donc pas faite pour ce monde lllya » quelque souverain bien dont je dépends , et quel» » que ouvrier infini qui a imprimé en moi cet in- » terminable désir de savoir , et cette avidité qui
• ne peut être assouvie. C'est pourquoi il faut que » je m* étende, vers lui , pour nCunir et me joindre » à sa bonté, à laquelle /appartiens * et qui m 9 a
• donné ^existence. •»
ARTICLE NEUVIÈME
Aversion des louanges.
Saint François de Sales ne pouvait ignorer la grande estime que tout le monde faisait de sa piété ; souvent il s'en confondait devaotDieu , et plusieurs fois il en a rougi devant les hommes, lorsqu'il voyait ou entendait qu'on le tenait pour un saint et pour un fidèle serviteur de Dieu.
Une fois qu'on lui donnait de grandes louanges, il dit : « Voyez-vous ces personnes , avec leurs louanges et leur estime , elles me feront recueillir à la fin un fruit bien amer de Jeur amitié ; car elles me feront languir en purgatoire , faute de prier pour mon âme quand je serai mort, s'imaginant qu'elle sera allée tout droit eu paradis. Voilà de quoi me profitera toute cette réputation. J'aimerais mieux trouver dans leur amour le fruit des bonnes œuvres et l'huile de la miséricorde , que les feuilles des applaudissements et des vaines louanges. »
ARTICLE DIXIÈME
Soin de la réputation.
Saint François de Sales comparait la réputation au tabac, qui peut être utile quand il est pris rarement et modérément , maïs qui devient nuisible quand on en use trop souvent et avec intempérance.
Il a fait un chapitre exprès dans son Introduction à la vie dévote, pour enseigner à conserver sa réputation sans s'écarter de l'humililé ; et ce qu'il a enseigné de paroles , il l'a saintement pratiqué ; en voici un exemple. Quelque temps après son retour de Paris à Anneci , on lui écrivit de cette première ville qu'il y était l'objet de plusieurs critiques à cause d'un conseil très-bon et très-saint que pendant son séjour il avait donné à des personnes d'une rare vertu. II écrivit à ce sujet à l'évêque de Bel-
la y, • On me mandé de Paris que Ton me rase la
• barbe de la bonne manière, mais j'espère que
• Dieu la fera recroître plus épaisse que jamais , si
• cela est pour son service. Certes, je ne veux de
• réputation qu'autant qu'il en faut pour cela ; car,
• pourvu que Dieu soit servi, qu'importe que ce
• soit par bonne ou mauvaise renommée, par l'é- » clat ou le décri de notre réputation ? »
» Mon Dieul disait-il un jour, qu'est-ce donc
» que la réputation pour que tant de gens se sacri-
» fient à cette idole? C'est un songe , une ombre ,
» une opinion , une fumée , une louange dont la
» mémoire périt avec le son. Combien de person-
» nés en qui on loue des vertus qu'elles n'ont pas !
» combien n'attribue-t-on pas à d'autres des dé-
• fauts dont elles ne sont pas atteintes! Ce mot :
• il m'a piqué , pour dire : il m 9 a dit une injure , » me déplaît fort , car il y a bien de la différence » entre le bourdonnement d'une abeille et sa pi- » qflre;il faut avoir l'oreille bien tendre pour ne » pouvoir souffrir le bruit d'une mouche. Y eut- » il jamais de réputation plus déchirée que celle » de Jésus-Christ? Quelles injures n'a-t-on pas vo-
> mies contre lui I à quelles calomnies n'a-t-il pas » été exposé I mais voyez ensuite comme le Père
• céleste l'a exalté à proportion de son abaisse-
> ment.
» Il est des personnes, disait-il encore , qui ne » voudraient que des persécutions illustres , afin » que leur lumière éclatât au milieu des ténèbres,
liais quand les martyrs ont souffert de cruels suppliciée , étaient-ils loués par les spectateurs de leurs toartoerits? N'étaient- ils pas au contraire un objet d'exécration ? Oh ! qu'il y a peu de gens qui veuillent faire litière de leur réputation , afin de procurer la gloire de celui qui est mort ignominieusement sur la croix pour nous ouvrir l'entrée d'une gloire qui n'aura point dé fin ! » Voici encore d'excellents avis que le saint évéque de Genève donnait & une dame concernant le peu de casque nous devons faire des jugements humains : Je suis fâchée, dites-vous, des faux jugements que Ton fait de moi ; on m'estime bonne , et je ne fais rien qui vaille.
» Sur cela vous me demandez une recette. La voici, ma chère fille, telle que les saints me l'ont apprise : si le inonde nous méprise , réjouissonsnous ; car il a raison, puisque nous reconnaissons bien que nous sommes méprisables. S'il nous estime, méprisons son estime et son jugement ; car il est aveugle. Informez-vous peu de ce qne le tnonde pense. Ne vous en mettez point en souci ; méprisez son estime et son mépris , et laissez-le dire ce qu'il voudra en bien ou en mal.
• Je n'approuve donc pas que l'on fasse des fau- » tes pour donner mauvaise opinion de soi ; c'est » toujours pécher et faire pécher le prochain. Au » contraire , je voudrais que , tenant les yeux sur » notre Seigneur , nous fissions nos œuvres sans • regarder ce que le inonde en pense , ni quelle
DE Se FRANÇOIS DE SALES. SOI
mine il en fait. On peut éviter de donner bonne opinion de soi , mais on ne peut pas rechercher de la donner mauvaise, surtout par des fautes faites après. En un mot , méprisez presque également l'opinion , soit bonne, soit mauvaise , que le monde aura de vous, et ne vous en mettez point en peine. De dire qu'on n'est pas ce que le monde pense , quand il pense bien de vous , cela est bon ; car le monde est un charlatan , il en dit toujours trop , soft en bien , soit en mal. •
ARTICLE ONZIÈME
SI
Conduite à tenir lorsqu'on est calomnié.
Saint François de Sales disait que celui qui se pique de la calomnie fait grand plaisir aux calomniateurs, parce que leur dessein étant de causer de la peine à ceux qu'ils calomnient, ils ont ce qu'ils prétendent quand celui qui est calomnié se trouble , s'inquiète et se met en colère.
Il trouvait qu'on pouvait souvent dire comme un ancien Romain : « Si vous méprisez les traits des » langues méchantes , ils s'évanouiront en fumée ; » mais si vous vous en offensez, on croira que ce » dont on vous accuse est véritable. »
Son mot ordinaire était qu'il fallait un peu durcir la peau de son cœur , afin qu'il ne fût pas si sensible à ces piqûres de mouches et de puces;
c'est ainsi qu'il appelait les aiguillons des mauvaises
bogues. D'autres fois il les nommait des croix qui ne consistent qu'en des paroles et un peu de son , dont il faut dire : autant en emporte le vent.
Celui qui est douillet sur sa réputation , ne sera jamais en repos pendant sa vie. C'est le propre des plaies ulcérées et cautérisées, de craindre le moindre attouchement. C'est aussi la marque d'une âme malade d'appréhender fort tout ce qu'on peut dire contre elle ; car enfin ce sont des paroles vraies ou fausses. Si elles sont vraies, il faut les regarder comme d'utiles corrections , et en tirer profit pour mieux faire à l'avenir ; si elfes sont fausses, elles doivent nous servir d'avertissement pour éviter de tomber dans les fautes qui nous sont injustement reprochées.
Après tout , si nous sommes vraiment chrétiens, c'est à Dieu seul que nous désirerons de plaire , le blâme et les louanges des hommes nous seront trèsindifférents. Nous aurons toujours présentes à l'esprit , pour notre consolation , ces paroles du Sauveur : Fous serez heureux lorsque les hcnnmes diront faussement toute sorte de mal contre vous en Maine de moi. Réjouissez-vous et soyez transportés de joie; car une grande récompense vous est réservée dans les cieux. .
J'ai entendu plusieurs fois de la bouche de notre Saint cette mémorable sentence, que celui qui s'excuse injustement et artiiicieusement , s'accuse ouvertement ; et que celui qui s'accuse simplement et humblement , mérite qu'on l'excuse doucement, Bi qu'on lui pardonne charitablement.
On l'accusa une fois calomnieusemcnt jusqu'à faire retentir le barreau de Paris de fausses imputations contre lui; il ne dit autre chose sinon : «Je
• me suis tu et je me suis humilié , je n'ai point » parlé pour ma défense. » Néanmoins, sur tes représentations de sainte Chantai , il se détermina à justifier sa conduite. Voici ce qu'il lui écrivit sur ce sujet : « Il faut que je pratique l'enseignement de » saint Paul : Ne vous défendez point , mes bien- » aimés, mais laissez le passage à la passion. Néan- » moins, puisque vous le trouvez à propos , j'écri- » rai au premier jour à M. Bergier, afin qu'il ait » de quoi réfuter la calomnie.... Demeurez en paix
• sur tout cela, ma très-chère mère. La Providence » suprême sait la mesure de réputation qui m'est » nécessaire pour bien faire le service auquel elle » veut m'employer ; et je n'en veux ni plus ni moins
• que ce qu'il lui plaira que j'en aie. »
S il
De la patience dans les calomnies.
Saint François de Sales aimait beaucoup ces paroles de l'Apôtre : Ne vous défendez pas, mes tràsckers, mais donnez passage à la colère. Les coups de canon s'amortissent dans la laine ou dans la terre, mais ils font beaucoup de mal aux pierres et aux autres corps durs qui leur résistent. Les parodies douces , dit la sainte Écriture , i teignent la colère. La possession de la terre est promise par la
2k04 VÉRITABLE ESPSIT
béatitude évaogélique à ceux qui sont boas, doux et patients, non-seulement parce qu'ils posséderont la véritable terre promise qui est le ciel , mais encore parce que. par leur douceur ils se rendent en cette vie maîtres et possesseurs des cœurs ; car , comme ils font aisément les volontés des autres , les autres aussi se plient facilement à leur volonté.
Le principal avis que donnait notre Saint à ceux qui avaient à éprouver de grandes calomnies , était de regarder le Sauveur mourant sur une croix au milieu de deux larrons et rassasié d'opprobres. « C'est là , disait-il , le serpent d'airain et sans ve- » nin , dont l'aspect nous guérit de la morsure et » des atteintes de la calomnie. En présence de ce • grand exemple de souffrances , nous aurions » bonté de nous plaindre, et beaucoup plus d'avoir » du ressentiment contre les calomniateurs. •
Quiconque peut conserver la paix du cœur dans l'orage des calomnies, a fait un grand progrès dans la perfection. La vertu ne consiste pas tant dans la spéculation que dans l'action. Ce n'est pas le tout de connaître la vertu et d'en bien discourir ; l'important est de la pratiquer et de s'y exercer avec soin et fidélité. Pour cela , c'est à nous de veiller et de ménager soigneusement les occasion? de I# réduire en acte ; car ce sont autant de faveurs et de moyens que le ciel nous offre pour faire des progrès dans la vertu.
On demandait une fois à notre Saint s'il ne. fallait pas repousser la calomnie avec les armes de la vé*
rite ; et si ce n'était pas mieux fait de conserver sa bonne renommée pour le service de Dieu que de pratiquer la vertu de force, en supportant avec courage la calomnie , sans rien dire pour la repousser. Il répondit qu'en ces occasions plusieurs vertus se présentaient à pratiquer.
La première est la vérité, à laquelle l'amour de Dieu et de nous-mêmes en Dieu, demande que nous rendions témoignage, mais témoignage doux, paisible , sans parole d'aigreur ., sans trouble ni empressement, et sans inquiétude sur Je succès. Notre Sauveur étant accusé d'être possédé du démon, répond simplement : Je ne suis pas possédé du démon. :.
Vous accuse-t-on de quelque défaut grand et scandaleux? Si vous ne le reconnaissez pas en vous» dites naïvement et sans émotion, que par la grâce i\e Dieu vous ne croyez pas l'avoir.
Si l'on continue à vous le reprocher , dites avec humilité que si Dieu ne soutenait votre fragilité , vous commettriez des crimes bien plus énormes. Cette espèce d'humilité ne préjudicie point à la vérité ; car la chose est certaine.
Persévère-t-on à vous accuser injustement ? pratiquez la vertu de silence à l'exemple du Roi-Prophète, qui disait:/* suis devenu comme un homme qui n'a ni oreilles pour entendre , ni bouche pour répondre. La réplique est l'huile de la lampe de la calomnie; le silence est l'eau qui l'éteint. Si vous répondez au calomniateur , vous l'irritez. Gela s'appelle animer les guêpes.
S06 . vAbitable esprit
Si la calomnie continue toujours, il y a grand besoin alors de la patience qui nous présente nn bouclier d'une trempe impénétrable ; c'est elle qui rend notre œuvre parfaite ; c'est elle qui , unie à la charité , nous rend possesseurs de la béatitude promise par notre Seigneur à ceux qui souffrent persécution pour la justice.
Rçdouble-t-on la calomnie, il faut avoir recours ft la constance, qui est une patience redoublée et qui résiste aux maux violents.
Si la calomnie ne cesse point d'aiguiser sa langue d'aspic, il faut s'armer de la longanimité qui est une patience de longue durée ; et enfin il faut employer la persévérance qui étend sa course jusqu'au bout de la carrière, et conduit tout à une heureuse fin. Sans elle toute la trame des vertus se défilé ; car c'est la fin qui couronne l'œuvre, et il faut persévérer jusqu'à la fin pour être sauvé.
Exhortation i souffrir avec patience les calpurato»
Voici ce qu'écrivait Saint François de Sales à un prêtre qui avait été calomnié :
« J'avais déjà entendu parler de cette fâcheuse » affaire qu'on vient de me communiquer de votre » part; mais comme, après avoir eu une bonne » opinion de quelqu'un , j'ai beaucoup de difficulté » à en changer, je ne permis pas à cette relation » si mauvaise d'entrer dans mon esprit ; mais je » l'arrêtai à la porte , suivant l'ancien avis :
» Celui que trop facilement, » Par la calomnie on enchante , » Ou bien il est sans jugement, » Ou bien il a l'âme méchante.
» Néanmoins la chute de Salomon que j'ai si sou- » vent en la pensée, me mit, je vous assure , fort » en peine, et j'ai été bien soulagé quand j'ai vu > l'attestation de M. l'Archidiacre , dont le témoi- » gnage est digne de très-grand respect Or , cou- » rage , Dieu soit loué ! Voici mon avis.
» Premièrement, puisqu'ainsi que votre lettre •> me le marque , la calomnie n'est pas encore en» » trée dans l'esprit du peuple , et qu'au contraire » les plus distingués et les plus dignes juges des ao- » tiens humaines de ce pays-là, sont fermes en l'oh pinion de votre probité , je vous conseille le si- * lence ; car , comme j'ai coutume de dire , puis* » que la barbe n'est ni arrachée , ni brûlée , mais » seulement coupée ou rasée, elle recroîtra faci- » lement.
» Je voudrais que le silence fût franc , et comme » doivent être les actions héroïques qui se prati- « quent pour l'amour de Dieu , sans se plaindre , » sans témoigner de grandes répugnances au par- » don ; car la candeur du cœur qui pardonne , fait » mieux connaître le tort de celui qui a fait l'in- » jure. Néanmoins il faudrait ôter de devant les » yeux des méchants tout ce qui peut les provo- » quer , et qui n'est pas du service de Dieu. »
ARTICLE DOUZIÈME
Réponse à une plainte injuste.
Vue personne qui était irritée contre sainl François de Sales , vint le trouver, et lui dit franchement qu'elle avait conçu pour lui beaucoup d'aversion et de mépris. Le saint évéque , sans lui demander le motif qui l'irritait si fort , hri répondit : « Et moi , » je vous en aime davantage. » Comment cela ? Jui demanda cette personne fort étonnée. « C'est ,
• lui dit-il, qu'il faut que vous ayez un grand fonds
* de candeur et de franchise pour me parier si ou-
• vertement, et j'estime fort cette qualité. »
Je vous ai dit cela , reprit-elle , nons&ulement selon le sentiment passé de mon âme , mais encore selon le sentiment présent. « Et moi, repartit le » saint , je vous ai parlé non-seulement selon le « sentiment présent de mon âme, mais encore se- » Ion le sentiment futur , comme je l'espère de la
* grâce de Dieu, t
Alors elle lui dit que son aversion venait de ce qu'on lui avait rapporté qu'il avait appuyé de sa faveur et de sa recommandation son adverse partie dans une affaire fort épineuse et fort importante. Il répondit : « Gela est vrai , et je l'ai fait parce que » j'ai jugé que le bon droit était de son côté. •
Vous devriez, reprit-elle, vous comporter comme pare commun et non comme partie ; il ne vous convient pas de favoriser Cun plutôt que Poutre*
« Les pères communs, répondit notre saint, n'exa-
• minent-ils pas dans les contestations de leurs » enfants qui sont ceux qui ont tort ou raison ? » Vous devez avoir appris par le jugement qui a
• été rendu sur cette affaire , que le bon droit était » du côté de votre partie adverse. »
On m'a fait injustice , répliqua-t-elle. « Je vous » assure , repartit l'homme de Dieu, que si j'eusse
• été l'un de vos juges , j'aurais prononcé comme » eux contre vous. »
Fous prenez un bon moyen pour me guérir de mon aversion , répondit cette personne. « L'injustice dont vous accusez vos juges , lui dit le saint , est la plainte ordinaire de ceux qui ont perdu leur cause. Mais quand le temps aura remis votre esprit dans une assiette plus tranquille, vous bénirez Dieu et vos juges de vous avoir été un bien que vous ne pouviez posséder en conscience. Alors votre aversion contre eux et contre moi cessera ; ce qu'il ne faut pas espérer tant que la passion vous tiendra un voile devant les yeux. Je prie Dieu qu'il le fasse tomber au plus tôt. »
Amen, reprit l'autre ; mais je voudrais savoir si c'est du fond du cœur que vous m* avez dit que vous m'en aimiez davantage. « Oui , lui dit le » saint , car j'aime qu'on décharge franchement » ce qui pèse sur le cœur. Ceux qui exposent ou-
• vertement leurs plaies en rendent la cure beau* » coup plus facile. Je n'aime point la finesse et la
• dissimulation de certaines personnes du monde
• dont les langues trompeuses ne parlent point selon » les sentiments de leur coeur. Pour toos , je rois » bien que quelque a version que vous ayez actuel- » leinent contre moi , il reste encore dans le fond » de votre cœur un avocat qui plaide secrètement » en ma faveur , et qui me fera gagner ma cause et » reconquérir vos bonnes grâces aussitôt que le feu » de la passion sera éteint, t
Ensuite il lui fit voir si clairement l'injustice de sa cause, et le bon droit de la partie adverse, qu'elle fut forcée de reconnaître qu'elle avait eu tort. Cependant 9 ajouta-t-elle , cela n'empêche pas que je n'aie moins d'estime pour vous qu'auparavant ; car j'ai vu te temps où je vous regardais comme un saint, t Et vous avie2 tort alors, reprit l'humble » évêque , car je vous assure que je suis bien éloi- » gné d'être un saint ; mais il y a quelques-uns de
• mes amis qui ont un voile sur les yeux et qui me » croient tel qu'ils désirent que je sois. Maintenant
• que vous n'avez plus si bonne opinion de moi, » je vous en aime davantage , non-seulement parce
• que vous êtes de mon avis 9 mais encore parce » que l'idée que vous avez de moi m'est bien plus » utile. Ceux qui m'applaudissent se trompenteux- » mêmes et m'exposent au danger de me tromper
• avec eux , et de tomber dans la présomption qui
• pourrait entraîner la perte de mon âme. Mais » ceux qui me méprisent, font ce que je dois faire ; » ils m'inspirent de bas sentiments de moi-même ;
ils me forment à l'humililé et me mettent ainsi dans la voie du salut En un mot , les blessures de celui qui me dit la vérité, valent infiniment mieux pour moi que les compliments de celui qui , par un excès d'ami lié , se trompe sur mon compte. »