TOME I
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derniersacrifîce que je ferai de ma liberté. » Comme je paraissais surpris de ce langage, il ajouta : « Les Albéiiiens n'ont plus be- ^om d instruction; ils sont si aimables! ;Eli ! que dire en efTet à des gens qui tous îles jours établissent pour principe que l'ajgrément d'une sensation est préférable à jtoutes les vérités delà morale. )>
La maison me parut ornée avec autant de décence que de goût. Nous trouvâmes, .dans un cabinet , des lyres , des flûtes , des înstrumens de différentes formes , dont quelques-uns avaient cessé d'être en usage. I)es livres relatifs à la musique remplissaient phisieurs tablettes. Je priai PhôJo- .tinje de m'indiquer ceux qui pourraient m'en apprendre les principes. « 11 n'en rçxiste point, me répondlt-ii. Nous n'avons qu'un petit nombre d'ouvrages assez su- ^.)erficiels sur le genre enharmonique , et îin plus grand nombre sur la préférence qu.'il faut donner, dans l'éducation, à certaines espèces de musique. Aucun auteur c'a jusqu'à présent entrepris d'éclaircir tnéibodiquement toutes les parties de cette science. »
Je lui témoignai alors un désir si vif d'en avoir au moins quelque notion, qu'il se rendit à mes instances.
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« Vous^ pouvez juger, dit-il, de notre goût pour la musique , par la mullitude des acceptions que nous donnons à ce mot. Nous l'appliquons indifféremment à la mélodie , à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de presque tous les arts. Ce n'est pas assez encore : l'esprit de combinaison qui , depuis environ deux siècles , s'est introduit parmi nous , et qui nous force à chercher partout des rapprochemens , a voulu soumettre aux lois de l'harmonie les mouvemens des corps célestes , et ceux de notre âme. »
Après ce préambule , Philotime m'entretint de la musique proprement dite. Je ne rapporterai point ici tout ce qu'il me dit sur le son , les intervalles , les accords^ les genres , les modes et le rhjthme ; je craindrais que ces détails ne causassent quelque ennui à la plupart des lecteurs : mais je crois utile de leur rendre un compte abrégé de l'entretien que nous eûmes ensemble le lendemain, sur la partie morale . de la musique.
Je me levai au moment où les habitans
j .de la campagne apportent des provisions'
au marché , et ceux de la ville se répandent
[tumultueusement dans les rues. Le ciel
, était calme et sereinj une fraîcheur délL-'
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cleuse pénétrait mes sens, et semblait me donner une nouvelle existence. L'orient étincelait defeux, et toute la terre soupirait après la présence de cet astre qui semble la reproduire chaque jour. Frappé de ce spectacle, je ne m'étais point aperçu de l'arrivée de Pliilotime. Je vous ai surj^ris, me dit-il, dans une espèce de ravissement. — Je ne cesse de l'éprouver, lui répondis-Je, depuis que je suis en Grèce. L'extrême pujreté de l'air qu'on y respire , et les vives couleurs dont les objets s'y parent à mes yeux , semblent ouvrir mon âme à de nouvelles sensations. » Nous prîmes de là oc- 'casion de parler de l'influence du climat. Philolime attribuait à cette cause l'étonnante sensibilité des Grecs, sensibilité, disait-il, qui est pour eux une source intarissable de plaisir et d'erreurs , et qui semble augmenter de jour en jour. « Je croyais, au contraire, repris-je , qu'elle commençait à s'affaiblir. Si i.e me trompe, dites-moi donc pourquoi la musique n'opère pins les mêmes prodiges (ju'aulrefois?»
-^^^ K C*est, répondit-il, qu'elle était autrefois plus grossière; c'est que les^ nations claient encore dans l'enfauce. Si, à des iionuncs dont la joie n'éclatait que par des soiis iumullucu.v, une voix, accompagnée
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de quelques instrumens, faisait entendre une mélodie très simple, mais assujéiie à certaines règles , on les voyait bientôt , transportés de joie, exprimer leur admiration par les plus fortes hyperboles : voilà ce qu'éprouvèrent les peuples de la Grèce, avant la guerre de Troie. Ampliion animair par ses chants les ouvriers qui construisaient la forteresse de Thèbes, comme on Ta pratiqué depuis , lorsqu'on a rétabli les murs de Messine j on publia que les remparts de Thèbes s'étaient élevés au son de sa lyre. Orphée tirait de la sienne un petit nombre de sons agréables j on dit que les tigres déposaient leur fureur à ses pieds. ;»
« Je ne remonte pas à ces siècles reculés, repris-je; mais je vous cite les Lacédémoniens, divisés entre eux , et tout-à-coup réunis par les accords harmonieux de Terpandrcj les Athéniens, entraînés par les chants de Solon dans l'île de Salamine, au mépris d'un décret qui condamnait à mort l'orateur assez hardi pour proposer la conquête de cette île; les mœurs des Arcadiens^ radoucies par la musique; et je ne sais combien d'autres faits qui n'auront pas échappé à vos recherches. »
« Je les connais assez, dît Philolime, pour vous assurer que le merveilleux dis-
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parait lorsqu'on les discute. Terpaiidie et Solon durent leur succès moins a la musique qu'à la poésie, et peut-elre cncora moins à celle-ci qu'à des circonstances par--» ticulières. 11 fallait Lien que les Lacédémoniens eussent commencé à se lasser de leurs divisions, puisqu'ils consentirent à écouter Terpandre. Quant à la révocaiioiw du décret, obtenue par Solon, elle n'étonnera jamais ceux qui connaissent la légèreté des Athéniens.
« L'exemple des iircadiens est plus frappant. Ces peuples avaient contracté, dans un climat rigoureux, et dans des travaux pénibles, une férocité qui les rendait malheureux. Leurs premiers législateurs s'aperçurent de l'impression que le chant faisait sur leurs âmes. Ils les juî^èrent susceptibles du bonheur, puisqu'ils étaient sensibles. Les enfans apprirent à célébrei?! les dieux et les héros du pays. On éîablilP des fêtes, des sacrifices publics, des pompes* solennelles , des danses de jeunes garçons^ et de jeunes fdles. Ces institutions, quîs? subsistent encore, rapprochèrent insensi-** blement des hommes agrestes ; ils deviBrenf doux, humains, bicnfaisans : mais combien de causes contribuèrent avec la mu-, sique à cette révolution!
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« On dut s'attendre à des effets à peu près semblables tant que la musique , étroitement uaie à la poésie , grave et décente comme elle, fut destinée à conserver Vin ■tégrité des mœurs. Mais , depuis qu'elle a fait de si grands progrès , elle a perdu l'auguste privilège d'instruire les hommes et de les rendre meilleurs. — Comment se fait-il, lui dis- je, qu'un art qui a tant de pouvoir sur nos âmes devienne nroins utile en devenant plus agréable? »
« Vous le comprendrez peut-être, répondit-il , si vous comparez l'ancienne musique avec celle qui s'est introduite presque de nos jours. Simple dans son origine, plus riche et plus variée dans la suite , elle anima successivement les vers d'Hésiode , d'Homère, d'Archiloque, de ïerpandre, de Simouide et de Pindare. Inséparable de la poésie , elle en empruntait les charjnes^ ou plutôt lui prêtait les siens.
tf II n'y a qu'une expression pour readre dans toute sa force une image ou un sentiment. Dans la musique vocale, l'expression unique est l'espèce d'inton ation qui convient à chaque parole, à chaque vers.' /: Or, les anciens poètes, qui étaient tout à : la fois musiciens, philosophes et législa- • tours 5 ne perdirent jamais de vue ce prin-
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cipe. Les paroles, la mélodie, le rhjihme, confiés à la même main, dirigeaient leurs efforts de manière que tout concourait également à l'unité de l'expression. Ils em- Toyèrent nos trois principaux modes , et es appliquèrent de préférence aux trois espèces de sujets qu'ils étaient presque toujours obligés de traiter. Fallait-il animer au combat une nation guerrière, ou l'entretenir de ses exploits ; l'harmonie dorienne prêtait alors sa force et sa majesté. Fallait-il , pour l'instruire dans la science du malheur, mettre sous ses yeux de grands exemples d'infortune j les élégies, les complaintes , empruntèrent les tons perçans et pathétiques de l'harmonie lydienne. Fallait-il enfin la remplir de res- Î)ect et de reconnaissance envers les dieux j a phrygienne fut destinée aux cantiques sacrés. Ainsi, les hymnes des premiers poètes inspiraient la piété; leurs poèmes, le désir de la gloire; leurs élégies, la fermeté dans les revers. Des chants faciles, nobles , expressifs , fixaient aisément dans la mémoire les exemples avec les préceptes j et la jeunesse, accoutumée de bonne heure h répéter ces chants , y puisait avec plaisir l'amour du devoir et l'idée de la vraie beauté.
« Pourquoi faut-il que la plus belle
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institution des hommes ne serve aujourd'hui qu'à nos plaisirs ? Savez-vous qui a le plus contribué au discrédit de la musique ancienne? Ce sont les Ioniens; c'est ce peuple qui n'a pu défendre sa liberté contre les Perses, et qui, dans un pays fertile et sous le plus beau ciel du monde, so console de cette perte dans le scindes ans et de la volupté. Leur musique, légère, brillante , parée de grâces , se ressent eu même temps de la mollesse qu'on respire dans ce climat fortuné. Nous eûmes quelque peine à nous accoutumer à ses acceus j un de ces Ioniens nommé Timothée , fut d'abord sifflé sur notre théâtre : mais Euripide, qui connaissait le génie de sn !:ation, lui prédit qu'il régnerait sur la scène, et c'est ce qui est arrivé.
« Parmi nous, des ouvriers, des mercenaires , décident du sort de la musique. Ils remplissent le théâtre , assistent aux combats de cet art , et se constituent les arbitres du goût. Comme il leur faut des secousses plutôt que des émotions , plus la musique devint hardie , enluminée , fougueuse , plus elle excita leurs transports. Des philosophes eurent beau crier qu'adopter de pareilles innovations c'était ébranler les fondeiuens de l'état ; en vain les auteurs dramatiques
percèrent de mille traits ceux qui cherchaient à les introduire : comme ils n'avaient point de décrels à lancer en faveur de l'ancienne musique , les charmes de son ennemie ont fmi par tout subjuguer. L'une et l'autre ont eu le même sort que la vertu et la volupté, lorsqu'elles entrent en concurrence. Il est vrai, continua Philotime, que la musique actuelle est supérieure à l'autre par ses richesses et ses agrémcns , mais je soutiens qu'elle n'a pas d'objet moral. J'estime , dans les productions des anciens, un poète qui me fait aimer mes devoirs; j'admire, dans celles des modernes , un musicien qui me procure du plaisir.
<f Quelle leçon me donne ce joueur de flûte lorsqu'il contrefait sur le théâtre ce chant du rossignol , et dans nos jeux le siftlement duserpent? lorsque, dans un morceau d'exécution , il vient heurter mon oreille d'une multitude de sons , rapidement accumulés l'un sur l'autre ? J'ai vu Platon demander ce que ce bruit signifiait , et , pendant que la plupart des spectateurs applaudissaient avec transport aux hardiesses du musicien, le taxer d'ignorance et d'ostentation; de l'une, parce qu'il n'avait aucune notion du vrai beau; d© l'autre , parce qu'il n'ambitionnait que la vaiûô gloire de vaincre ime difficulté.
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« Quel effet encore peuvent opérer des
Earoles , qui, traînées à la suite du chant , risées dans leur tissu , contrariées dans leur marche , ne peuvent partager l'alteation que les inflexions et les agrémens de la voix fixent uniquement sur la mélodie ? ; Je parle surtout de la musique qu'on en-' tend au théâtre et dans nos jeux ; car, dans plusieurs de nos cérémonies religieuses, elle conserve encore son ancien caractère.
« On doit surtout reprocher à la musique actuelle cette douce mollesse, cessons enchanteurs, qui transportent la multitude, et dont l'expression , n'ayant pas d'objet |déterminé , est toujours interprétée en 'faveur de sa passion dominante. Leur uni- ;que effet est d'énerver de plus en plus une [nation , où les âmes , sans vigueur , sans (caractère, ne sont distinguées que par les différens degrés de leur pusillanimité.
f( Ne pensez pas, continua Philotirae , que la musique puisse jamais se relever de sa chute. II faudrait changer nos idées , et nous rendre nos vertus. Or, il est plus difficile de réformer une nation que de la policer. Nous n'avons plus de mœurs j nous avons des plaisirs. L'ancienne musique convenait aux Athéniens, vainqueurs à Marathon ; la nouvelle convient à des Athéniens , vainqueurs àiEgos-Potamos. »
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<f Pourquoi doue, demandai-je , pourquoi apprendre à YOtre élève un art si funeste? A quoi sert-il enefîet? — A quoi il. sert? reprit-il en riant. De hochet aux eufans de tout âge pour les empêcher de briser les meubles de la maiso». 11 occupe ceux dont l'oisiveté serait à craindre dans un gouvernement tel que le nôtre ; il amuse ceux qui, n'étant redoutables que par l'ennui qu'ils traînent avec eux , ne savent à quoi dépenser leur vie.
« Lysis apprendra la musique , parce que, destiné à remplir les premières places de la république , il doit se mettre en état de donner son avis sur les pièces qu'on présente au concours , soit au théâtre , soit aux luttes musicales. 11 connaîtra toute espèce d'harmonie, et n'accordera son estime qu'à celles qui pourront influer sur ses mœurs • car, malgré sa dépravation , la musique peut nous donner encore quelques leçons utiles. Je mettrai quelque instrument entre ses mains , à condition qu'il ne s'y rendra jamais aussi habile que les maîtres de l'art. Je veux qu'une musique choisie remplisse agréablement ses loisirs, s'il en a j le délasse de ses travaux , au lieu de les augmenter pet modère ses passions, s'il est trop sensible. Je veux enfia
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qu'il ait toujours cette maxime devant les yeuxjque la musique nous appelle au plaisir , la philosophie à la vertu , mais que c'est par le plaisir et par la vertu que la nature nous conduit au bonheur. »