CHAPITRE LIX
■Evénemens remarquables, arrives en Grèce et en Sicile (depuis l'an 35-j jusqu'à l'an 354 avant J. C). — Expé tion de Dion. — . Jugement des généraux Timothée et Jphicrate. — Commencement de la guerre sacrée.
J'ai dit dans mon 33^ chapitre que Dion , tanni de Syracuse par le roi Denys , son neveu et son beau-frère , s'était enfin déterminé à délivrer sa patrie du joug sous lequel elle gémissait. En sortant d'Athènes, il partit pour l'ile de Zacynthe , rendez- ,vous des troupes qu'il rassemblait depuis quelque temps. 11 y trouva trois mille hommes , levés la plupart dans le Péloponèse , d'une valeur éprouvée , et d'une intrépidité supérieure aux dangers. Us s'embarquèrent avec lui au nombre de huit cents. Le reste des troupes devait le suivre sous la conduite d'Héraclide.
Après une tempête violente il aborda au port de Minoas , dans la partie méridionale de la Sicile : c'était une place forte qui appartenait aux Carthaginois. Denys s'était embarqué , quelques jours auparavant, pour l'Italie.
DU JEGi'E \^'ACHA.RSIS. 'f^
Au bruit de son arrivée , les habitaus de plusieurs villes se rangèrent sous ses ordres; ceux de Syracuse et des campagnes voisines accoururent en foule. H distribua à cinq mille d'entre eux les armes qu'il avait apportées du Péloponèse. Les principaux habitans de la capitale, revêtus de robes blanches, le reçurent aux portes de la ville. Parvenu à la place publique, il 's'arrêta , et , d'un endroit élevé , il adressa lia parole au peuple , lui présenta de nouveau la liberté , l'exhorta à la défendre avec [vigueur, et le conjura de ne placer, à la |têle de la république , que des chefs en [état de la conduire dans des circonstances [diOîciles.
Quelques jours après , Denys , informé [trop tard de l'arrivée de Dion, se rendit ipar mer à Syracuse , et entra dans la cita- 'delle , autour de laquelle on avait construit .un mur qui la tenait bloquée. Il envoya des députés à Dion qui leur enjoignit de s'adresser au peuple. Admis à l'assemblée générale, ils cherchent à la gagner parles propositions les plus flatteuses. Cependant les barbares qui composaient la garnison delà citadelle, attaquent le mur d'enceinte, en démolissent une partie, et repoussent les troupes de Syracuse. Us sont bientôt re-
So ABRÉGÉ DU VOYAGE
poussés à leur tour par les soldats du Péloponèse- mais Dion est blessé dans le combat.
V'- Dehys comprit alors que , pour rendre Dion suspect au peuple , il devait employer les mêmes artifices dont on s'était autrefois servi pour le noircir auprès de lui. 11 lui écrivit donc une lettre qui portait cette adresse : ^ mon père. Dion la lut dans l'assemblée des Syracusains. L'auteur l'engageait à séparer ses intérêts de ceux du peuple , pour sauver son épouse , son fils et sa sœur , qui étaient enfermés dans la citadelle. Mais le poison le plus amer était caché sous les paroles suivantes : « Rappelez-vous le zèle avec lequel vous souteniez la tyrannie , quand vous étiez auprès de moi ! Loin de rendre la liberté à des hom- 'mes qui vous haïssent, parce qu'ils se souviennent des maux dont vous avez été l'auieuF et l'instrument, gardez le pouvoir qu'ils vous confient, et qui fait seul votre sûreté, celle de votre famille et de vos amis. » Des ce moment Dion parut aux yeux du peuple dans l'étroite obligation de ménager le tyran, ou de le remplacer j dès ce moment il dut entrevoir la perle de son crédit.
Sur ces entrefaites arriva, sons la con-
DU JEU:fE AlfA-CHARSIS. 8l
duite d'Héraclide , la seconde division des troupes du Péloponèse. Ce général, qui jouissait d'une grande considération à Syracuse, ne tarda pas à intriguer secrètement contre Dion, tout en se montrant assidu et rampant auprès de lui. Celui-ci, ayant excité une révolte contre sa personne, par sa résistance au partage des terres, qu'Héraclidc proposa à l'assemblée des Syracusains , se relira sur les^rres des Léontins. 11 y demeura jusqu'à ce que ses concitoyens, assiégés par des troupes arrivées deNaples, sous le commandement d'un lieutenant de Denys, lui eurent envoyé des députés , chargés d'implorer son secours. A peine a-t-il appris le danger qui menace Syracuse, qu'il se met en marche à la tête de ses soldats du Péloponèse, et d'un corps de Léontins. Il paraît ; son nom retentit avec éclat dans tous les quartiers de la ville, pendant que la flamme dévore les maisons voisines de la citadelle. Il marche aussitôt contre les soldats ennemis, en taille en pièces unepartie, et oblige les autres de rentrer dans leur forteresse, qui, défendue par Apollocrate, fils de Denys, ne tarda pas à se rendre.
La gloire de Dion était au comble , et, débarrassé d'Héraclide , qui fut mis à mort par les Syracus-^ius, il semblait n'avoir plus
qu'à jouir de l'estime et du bonheur de ceux qui lui devaient la liberté. Malheureusement il trouva un ennemi plus perfide et plus dangereux qu'Héraclide. C'était im nommé Callippe , citoyen d'Athènes , qui, après l'avoir reçu chez lui, pendant son séjour dans cette ville, l'avait suivi en Sicile. Parvenu aux premiers grades militaires , et honoré de la confiance du général et de celle des troupes , cet^omme trama contre son bienfaiteur une conjuration , et le jour de la fête de Proserpine il le fit assassiner dans sa maison par dix soldats. Dion était âgé de cinquante-cinq ansj il s'en était écoulé quatre depuis son retour en Sicile.
Callippe recueillit d'abord paisiblement le fruit de sa perfidie. Peu de temps après les amis d(^Dion se réunirent pour venger sa mort, et furent vaincus. L'assassin, défait à son tour par Hypparinus, frère de Denys, se réfugia eu Italie avec un reste de brigands , et périt enfin , accablé de misères , treize mois après la mort de Dion.
Pendant qu'on cherchait à détruire la tyrannie en Sicile, Athènes s'épuisait en vains eflbrts pour faire rentrer sous le joug les peuples qui depuis quelques années s'étaient sépares de son alliance. Elle résolut
DU JEUNE A.NACHA.RSIS. 83
de s'emparer de Byzance , et , dans ce dessein , elle fit partir cent vingt galères , sous le commandement de Timothée , d'IpMcrate et de Charès. Ils se rendirent à l'Hel- Jespont , où la flotte des ennemis , qui était à peu près d'égale force , les atteignit bientôt. On se disposait de part et d'autre au combat , lorsqu'il survint une tempête violente. Charès n'en propose pas moins d'at^ .taquer. Les deux autres généraux , plus ihabiles et plus sages , s'opposent à son avis ; il dénonce hautement leur résistance ;à l'armée , et saisit cette occasion pour les perdre auprès des Athéniens. A la lecture des lettres où il les accuse , le peuple , enflammé de colère, les rappelle sur-le-champ, ;<Bt fait instruire leur procès.
Ni les victoires de Timothée , ni les soixante-quinze villes qu'il avait réunies à la république , ni les honneurs qu'on lui avait autrefois déférés , ni sa vieillesse , ni la bonté de sa cause , rien ne put le dérober à l'iniquité de ses juges. Condamné à une amende de cent talens , qu'il n'était pas en état de payer, il se retira dans la ville deChalcis en Eubée. Après sa mort , ses concitoyens laissèrent éclater un repentir aussi infructueux que tardif.
I^a condamnation de Tiqrothée n assou-
Vit pas la fureur des Athéniens , et ne put intimider Ipliicratc , qui se défendit avec intrépidité. Aux ressources de l'éloquence il en joignit une dont le succès lui parut moins incertain. Le tribunal fut entouré de plusieurs jeunes officiers attachés à ses intérêts \ et lui-même laissait entrevoir aux juges un poignard qu'il tenait sous sa robe. Il fut absous et ne servit plus. Quand on lui reprocha la violence de ce procédé , il répondit : « J'ai long-temps porté les armes pour le salut de ma patrie j je serais bien dupe , si je ne les prenais pas quand il s'agit du mien. y>
Cependant Charès ne se rendit pas à Byzance. 11 se mit avec son armée à la solde du satrape Artabase , qui s'était révolté contre Artaxercès, roi de Perse. L'armée de ce prince fut battue , et Charès écrivit aussitôt au peuple d'Athènes , qu'il venait de remporter sur les Perses une victoire non moins glorieuse que celle de Marathon. Mais cette nouvelle n'excita qu'une joie passagère. Les Athéniens, eftVayés des mejiaces du roi , rappelèrent leur général , et se hâtèrent d'offrir la paix et l'indépendance aux villes qui avaient secoué leur joug. Aussitôt après cette guerre on en commença une autre qui produisit un em-
DU JEUNE ANICHARSIS. 85
brasement général, et développa les grands lalens de Philippe , pour le malheur de la Grèce.
Les Phocéens s'emparèrent de quelques .terres consacrées à Apollon, et dépendantes du temple de Delphes. Accusés par les iThébains et les Thessaliens auprès du tribunal des Amphictyons , ils furent condamnés à une forte amende. Bientôt ce décret fut suivi d'un second qui consacrait leurs campagnes au dieu qu'ils avaient ouitragé. Au lieu de se soumettre , entraînés par l'éloquence de Philomèle, un des premiers d'entre eux par ses richesses et ses talens , ils prirent les armes, firent alliance avec les Lacédémoniens, s'emparèrent du temple de Delphes , malgré les Locrienqui étaient accourus à sa défense , et ars radièrent de ses colonnes les décrets infaluans que les Amphictyons avaient lancés Icontre les peuples accusés de sacrilège. jCeite guerre , si célèbre sous le nom de guerre sacrée , dura dix ans et quelques mois. J'en indiquerai dans la suite les principaux événemeD5.
MJl