TOME II
gS ABRÉGÉ DU VOYAGE
LETTRE DE CALLIMÉDON.
J'adore Philippe j il aime la gloire, les talens , les femmes et le vin. Sur le trône, le plus grand des rois ; dans la société, le plus aimable des hommes.
Le roi de Macédoine est quelquefois obligé de traiter durement les vaincus j mais Philippe est humain , doux , affable, essentiellement bon. Sa colère s'allume et s'éteint dans un moment. Sans fiel , sans rancune , il est au-dessus de l'offense comme de l'éloge. Nos orateurs l'accablent d'injures à la tribune j ses sujets mêmes lui disent quelquefois des vérités choquantes. 11 répond qu'il a des obligatiofis aux premiers , parce qu'ils le corrigent de ses faiblesses j aux seconds , parce qu'ils l'ins: truisent de ses devoirs. Une femme du peu^-^pie se présente, et le prie de terminer son affaire. — « Je n'en ai pas le temps. — Pourquoi donc restez-vous sur le trône ?» Ce mot l'arrête, et sur-le-champ il fait rapporter tous les procès qui étaient eu soullrance. Une autre fois , il s'endort pendant la plaidoierie , et n'en condamne pas moins une des parties à payer une certaine somme. « J'en appelle , s'écrie-t-eiie
aussitôt. — A qui donc ? — Au roi plus attentif. » A l'instant , il revoit l'affaire , reconnaît son erreur, et paie lui-même d'amende.
A la prise d'une ville , un des prisonniers qu'on exposait eu vente réclamait *son amitié. Le roi surpris le fit approcher. Il était assis 3 l'inconnu lui dit à l'oreille :i ce Laissez tomber votre robcj vous n'êtespas dans une position décente. — Il a rai-» son, s'écria Philippe j il est de mes araisj' qu'on lui ôte ses fers. »
Un Macédonien se permettait contre lui des plaisanteries araères et pleines d'esprit. On lui proposait de l'exiler. « Je n'en ferai rien , répondit-il : il irait dire partout ce qu'il dit ici. »
Au siège d'une place , il eut la clavicule cassée d'un coup de pierre. Son chirurgien. . le pansait et lui demandait une grâce. «3e ne puis le la refuser, lui dit Philippe en riant ; tu me tiens à la gorge. « Sa cour est l'asile des talens et des plaisirs. La magnificence brille dans ses fêtes, la gaieté dans ses soupers. Voilà des faits. Je m'inquiète fort peu de son ambition. S'il vient nous attaquer , nous nous battrons. Si nous sommes vaincus , nous en serons quittes pour rire et boire avec lui.
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FRAGMENT D'UNE LETTRE D'ANACHARSrS
A UN DE SES AMIS d'atBÈKES.
(Depuis h 30 juin 349, jusqu'au 1 B juillet 348 avant J.C.J
Nous avons parcouru plusieurs provinces du vaste empire des Perses. A Persépolis ,. ]e palais des rois a étonne nos regards,^ Tout y respire la magnificence et la craintej' car il sert en même temps de citadelle. Les rois de Perse en ont fait élever d'autres moins somptueux à la vérité , mais d'une^ beauté surprenante j à Suze , à Ecbatan^ , dans toutes les villes où ils passent les dif-férenies saisons de l'année.
Ils ont aussi de grands parcs qu'ils nomment paradis , et qui sont divisés en deux parties. Dans l'une, armés de flèches et de javelots , ils poursuivent à cheval , à travers les forêts, les bêtes fauves qu'ils ont soin d'y renfermer. Dans l'autre , où l'art du jardinage a épuisé ses efforts , ils cultivent les plus belles fleurs, et recueillent les meilleurs fruits : ils ne sont pas moins jaloux d'y élever des arbres superbes, qu'ils disposent communément en quinconces. On trouve aussi en diftërens cndroilsdesemblables;?«ra<^/V,quiapparliennent aux satrapesou à de grands seigneurs.
DU JEUNE AîfACHARSiS. lOI
En Egypte , nous entendîmes souvent parler, avec les plus grands éloges, de cet Arsarae que le roi de Perse avait depuis plusieurs années appelé à son conseil.
Pendant son ministère , son influence secrète donnait de l'activité aux esprits- les militaires se félicitaient de l'éraulalion qu'il entretenait parmi eux; et les peuples, de la paix qu'il leur avait procurée, malgré des obstacles presque insurmontables. Enfin, la nation était remontée par ses soins à cette haute considération que des guerres malheureuses lui avaient fait perdre parmi les puissances étrangères.
Cet excellent ministre, retiré des affaires, coule maintenant des jours tranquilles dans son paradis , éloigné de Suze d'environ ■quarante parasanges ( environ quarantecinq lieues et un tiers). Ses amis lui sont restés ; ceux dont il faisait valoir le mérite se sont souvenus de ses bienfaits et de ses promesses. Tous se rendent auprès de lui avec plus d'empressement que s'il était encore en place.
Le hasard nous a conduits dans sa charmante retraite. Ses bontés nous y retiennent depuis plusieurs mois , et je ne sais si nous pouvons nous arracher d'une société qu'Athènes seule aurait pu rassembler dans
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le temps que la politesse , la décence et le bon goût régnaient le plus dans cette ville.
Dans sa maison , autour de sa demeure, tout se ressent de la Lonlé généreuse de son caractère : elle prévient tous les vœux et suffit à tous les besoins. Déjà des terres abandonnées se sont couvertes de moissons j déjà les pauvres habiians des campagnes voisines , prévenus par ses bienfaits , lui offrent un tribut d'amour qui le touche plus que leiu' respect.
Mon cher Apollodore , c'est à l'histoire qu'il appartient de mettre à sa place un ministre qui , dépositaire de toute la faveur , et n'ayant aucune espèce de flatteurs à ses gages, n'ambitionna jamais que la gloire etle bonheur de sa nation (i).