‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en GrèceChapitre 3 sur 65 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

La République, de Plalon.

Deux grands objets occupent les philosophes de la Grèce : la manière dont le monde est gouverné, et celle dont il faut gouverner les hommes. J'expose ici les moyens que Platon imaginait pour former la plus heureuse des sociétés. Voîci à peu près l'idée qu'il nous donna de son système , un jour qu'il se trouvait à l'académie , cil , depuis quelque temps , il avait cessé de donner des leçons. S'ilfall-ait conserver à ses pensées le charme dont il sait les embellir, ce serait aux Grâces de tenir le pinceau.

« Ce n'est , nous dit-il , ni d'une monarchie ni d'une démocratie que je dois tracer le plan. Que l'autorité se trouve entre les mains d'un seul ou de plusieurs, peu m'importe : je forme lui gouvernement où les peuples seraient heureux sous l'empire de la vertu.

« J'en divise les citoyens en trois classes : celle des mercenaires ou de la multitude 'j celle des guerriers ou gardiens de

eu JEUNF A^N'ACITARSIS. 21

l'état; celle clos magistrats ou des sages. Je ne prescris rien à la première ; elle est faite pour suivre aveuglément l'impulsion des deux autres.

« Je veux un corps de guerriers qui auront toujours les armes à la main, et dont l'objet sera d'entretenir dans l'état une paix durable. Il ne se mêlera point avec les autres citoyens , et demeurera dans un camp, toujours prêt à réprimer les factions du dedans , à repousser les attaques du dehors.

« Leur éducation commencera dès leur enfance. On évitera surtout de les entretenir de ces vaines fictions déposées dans les écrits d'Homère , d'Hésiode et des autres poètes. Que la poésie leur annonce la divinité avec autant de dignité que de charmes. On leur dira sans cesse que Dieu ne peut être l'auteur que du bien; qu'il ne fait le malheur de personne; que ses châtitîiens sont des bienfaits ; et que les méchans sont à plaindre, non, quand ils les éprouvent mais quand ils trouvent le moyen de s'y soustraire. Ou leur dira que le véritable héroïsme consiste à maîtriser ses paisioAs et à obéir aux lois. On imprimera dans leur âme, comme sur l'airain, les idées immortelles de la justice et de la vérité:

lS ABRKGÉ DU VOYAGE

c'est là qu'on gravera, en traits ineffaçables, que les méchans sont malheureux dans la prospérité , et que la vertu est heureuse dans la persécution et même dans l'oubli.

« Tout, dans notre république, dépendra de l'éducation des guerriers j tout, dans cette éducation, dépendra de la sévérité de la discipline; ils regarderont la moindre observance comme un devoir, et la plus petite négligence comme un crime. 11 faut que, sous la main des chefs, les âmes deviennent propres aux plus petites choses comme aux plus grandes. 11 faut qu'elles brisent sans cesse leur volonté , et qu'à force de sacrifices , elles parviennent à ne penser, n'agir, ne respirer que pour le bien public. Ceux qui ne seront pas capables de ce renoncement à eux-mêmes, ne seront pas admis dans la classe des guerriers , mai* relégués dans celle des artisans et des laboureurs; car les états ne seront pas réglés par la naissance, mais uniquement par les qualités de l'àme.

« Avant d'aller plus loin , forçons nos élèves à jeter les yeux sur la vie qu'ils doivent mener un jour ; ils seront moins étonnés de la sévérité de nos règles, et se prépareront mieux à la haute destinée qui les attend.

DU JEUNE AÎÎACH4.RSIS. Sg

«Si les guerriers possédaient des terres et des maisons , si l'or et l'argent souillaient une fois leurs mains, bientôt l'ambition, la haine, et toutes les passions qu'entraînent les richesses , se glisseraient dans leurs cœurs, et ilsne seraient plus que des hommes ordinaires. Délivrons-les de tous ces petits soins qui les foreraient à se courber^ers la terre. Ils seront nourris en commun aux dépens du public ; la patrie à laquelle ils consacreront toutes leurs pensées, toutes leurs affections, se chargera de pourvoir à leurs besoins , qui seront réduits au strict nécessaire.

a En lesdépouillant de cet intérêt sordide qui produit tant de crimes , il faut encore éteindre ou plutôt perfectionner dans leurs cœurs ces affections que la nature inspire, et les unir entre eux par le^moyens mêmes qui contribuent à les diviser. Nos guerriers partageront avec leurs épouses le soin de pourvoir à la tranquillité de la ville. Les uns et les autres seront élevés dans les mêmes principes , dans les mêmes lieux et sous les mêmes maîtres. Ils recevront en-' semble , avec les élémens des sciences , les leçons de la sagesse ; et dans les gymnases, les jeunes filles , dépouillées de leurs habits et parées de leurs vertus , disputeront le prix des exercices aux jeunes garçons , leurs émules.

« Dans îes fêtes instituées pour formcK des unions légitimes et saintes, ils jetteront dans une urne les noms de ceux qui devront donner des gardiens à la république : ce seront les guerriers , depuis l'âge de trente ans jusqu'à celui de cinquante- six , et les guerrières, depuis vingt ans jusqu'à quarante. Le hasard, en aj^arence , assortira les époux ; mais les magistrats , par des pratiques adroites , en corrigeront si Lien les caprices , qu'ils choisiront toujours les sujets de Tun et de l'autre sexe les plus propres à conserver dans sa pureté la race de nos guerriers.

« Ceux qui naîtront de ces mariages seront aussitôt enlevés à leurs parens , et déposés dans un endroit où leurs mères , sans les reconnaître , iront distribuer , tantôt à l'un , tantôt à Tautre , ce lait qu'elles ne pourront plus réserver exclusivement peut les fruits de.leur amour.

« Nous avons mis dans les cœurs de no» guerriers deux principes qui , de concert , doivent sans cesse ranimer leur zèle : le sentiment et la vertu. Non seulement ils exerceront le premier d'une manière générale , en se regardant tous comme les citoyens d'une même patrie ; mais ils s'en pénétreront encore davantage, en se re-

DU JEU^'■E ATÎACHARSIS. Si

gardant comme les enfans d'une même famille. Us le seront en effet , et robscurité de leurs naissances n'obscurcira point les titres de leur affinité.

K Je vais maintenant parler de nos magistrats , de ce petit nombre d'hommes choisis parmi des hommes vertueux , de ces chefs , en un mot , qui , tirés de l'ordre des guerriers , seront autant au-dessus d'eux par l'excellence de leur mérite , que les guerriers seront au-dessus des. artisans et des laboureurs.

« Quelle précautionne faudra-t-il pas, dans notre république , pour choisir des hommes si rares! Quelle étude pour les connaître! quelle attention pour lesformer! Entrons dans ce sanctuaire où l'on élève les enfans des guerriers , et où les enfans des autres citoyens peuvent être admis. Attachons-nous à ceux qui, réunissant les avantages de la figure aux grâces naturelles , se distingueront de leurs semblables dans les exercices du corps et de l'esprit; soyons attentifs à épier leur conduite , et à suivre les progrès de leur éducation.

« Nous avons parlé plus haut des principes qui doivent régler leurs mœurs. 11 est question à présent des sciences qui peuvent étendre leurs lumières. Telles sont d'abord

l'arithmétique et la géométrie j toutes deux utiles au guerrier j et nécessaires au philosophe pour raccoutuuier à fixer ses idées et à s'élever jusqu'à la vérité. L'astronomie, la musique, toutes les sciences qui produiront le même efl'et, entreront dans le plan de notre institution. Dès qu'ils seront parvenus à l'âge de trente ans , nous les initierons à la scieûce de la méditation , à cette dialectique sublime qui doit être le terme de leurs premières études , et dont l'objet est de connaître moins l'existence que l'essence des choses (i).

« Dégagés des sens, ensevelis dans la méditation, ils se rempliront peu à peu de l'idée du bien, de ce bien après lequel nous soupirons avec tant d'ardeur , et dont nous nous formons des images si confuses , de ce bien suprême qui , source de toute vérité et de toute justice, doit animer le souverain magistrat et le rendre inébranlable dans l'exercice de ses devoirs. Mais oùréside-t-il? O ù doit on le cliercher?Estil dans ces plaisirs qui nous enivrent, dans ces connaissances qui nous enorgueillissent, dans cette décoration brillante qui nous éblouit ? Non : car

(1) Du temps de Platon, sou? le nom de dialectique, on comprenait la logique, la théologie naturelle, et la uiélaphysique.

DU JEUNE AXACHARSIS. 33

tout ce qui est changeant et mobile ne saurait être le vrai bien. Quittons la terre et les ombres qui la couvrent, élevons nos esprits vers le séjour de la lumière , et annonçons aux mortels les vérités qu'ils ignorent.

«r II existe deux mondes : l'un visible , et l'autre idéal. Le premier, formé sur le modèle de l'autre , est celui que nous habitons. C'est là que , tout étant sujet à la génération et à la corruption, tout change et s'écroule sans cesse j c'est là qu'on ne voit que des images et des portions fugitives de l'être. Le second renferme les essences et les exemplaires de tous les objets visibles 3 et les essences sont de véritables êtres , puisqu'elles sont immuables. Deux rois , dont l'un est le ministre et l'esclave de l'autre , répandent leurs clartés dans ces deux mondes. Du haut des airs le soleil fait éclore et perpétue les objets qu'il rend visible à nos yeux. Du lieu le plus élevé du monde intellectuel , le bien suprême pro-! duit et conserve les essences qu'il rend in-, telligibles ànos âmes. Le soleil nous éclaire par sa lumière , le bien suprême par sa vérité • et , comme nos yeux ont une perception distincte , lorsqu'ils se fixent sur des corps où tombe la lumière du jour , de

même notre âme acquierl une vraie science, lorsqu'elle considère des êtres où la vérité se réfléchit,

« Mais voulez-vous connaître combien les jours qui éclairent ces deux empires diffèrent en éclat et en beauté? Imaginez un antre profond où des hommes sont, depuis leur enfance , tellement assujétis par des chaînes pesantes , qu'ils ne peuvent , ni changer de lieu , ni voir d'autres objets que ceux qu'ils ont en face ; derrière eux , à une certaine distance , est placé , sur une , hauteur , un feu dont la lueur se répand dans la caverne ; entre ce feu et les captifs , un mur le long duquel des personnes vont et viennent , les uns en silence , les autres s'eutretenant ensemble, tenant dans leurs mains , et élevant au-dessus du mur , des figures d'hommes ou d'animaux, des meubles de toute espèce, dont les ombres iront se retracer sur le coté de la caverne exposé aux regards des captifs. Frappés de ces images passagères , ils les prendront pour des êtres réels , et leur attribueront le mou- Tcment, la vie et la parole. Choisissons à présent un de ces captifs , et , pour dissiper son illusion , brisons ses fers , obligeons-le de se lever et de tourner la tête. Etonné des nouveaux objets qui s'offrent à lui , il dou-

DU JEbîTG ANACHARSIS. S5

tera de leur réalité ; ébloui et blessé de l'éclat du feu , il en détournera ses regards pour les porter sur les vains fantômes qui l'occupaient auparavant. Faisons-lui subir une nouvelle épreuve; arrachons-le de sa caverne , malgré ses cris , ses efforts et les difficultés d'une marche pénible. Parvenu sur la terre , il se trouveru tout-à-coup accablé de la splendeur du jour^ et ce ne sera qu'après bien des essais qu'il pourra discerner les ombres , les corps , les astres , fixer le soleil, efcle regarder comme l'auteur des saisons, comme le principe fécond de tout ce qui tombe sous nos sens.

« Quelle idée aura-t-il alors des éloges qu'on donne dans le souterrain à ceux qui, les premiers, saisissent et reconnaissent les ombres à leur passage ? Que penseia-t- il des prétentions , des haines , des jalousies que ces découvertes excitent parmi ce peuple de malheureux ? Un sentiment de pitié l'obligera , sans doute , de voler à leur secours, pour les détromper de leur fausse sagesseet de leur puéril savoir^ mais comme, en passant tout-à-coup d'une si grande lumière à une si grande obscurité , il ne pourra d'abord rien discerner, ils s'élèveront contre lui , et , ne cessant de lui reprocher son aveuglement , ils le citeront

comme un exemple effrayant des dangers que l'on court à passer dans la région supérieure.

(( Voilà précisément le tableau de notre funeste condition : le genre humain est enseveli dans une caverne immense , chargé de fers, et ne pouvant s'occuper que d'ombres vaines et artificielles. C'est là que les plaisirs n'ont qu'un retour amer, les biens qu'un éclat trompeur, les vertus qu'un fondement fragile , les corps mômes qu'une existence illusoire. 11 faut sortir de ce lieu de ténèbres, il faut briser ces chaînes, s'élever par des efforts redoublés jusqu'au monde intellectuel , s'approcher peu à peu de la suprême intelligence , et en contem-' pler la nature divine dans le silence des sens et des passions. Alors, on verra que desontrônedécoulent,dans l'ordre moral ^ la justice, la science et la vérité; dans l'ordre physique , la lumière du soleil , les productions de la terre , et l'existence des choses. Non 5 une âme qui , parvenue à cette grande élévation , a une fois éprouvé les émotions , les élancemens , les transports qu'excite la vue du bien suprême, ne daignera pas revenir partager nos travaux et nos honneurs : ou , si elle descend çarminous , et au'avant d'être familiarisée

DU JEU.\E AXlCHiRSIS. Zj

avec DOS ténèbres , elle soit forcée de s'expliquer sur la justice , devant des hommes qui n'en connaissent que le fantôme , ses principes nouveaux paraîtront si bizarres, si dangereux , qu'on fmira par rire de sa folie , ou par la punir de sa témérité.

K Tels sont néanmoins les sages qui doi rent être à la tête de notre république, et que la dialectique doit former. Pendant cinq ans entiers , consacrés à cette étude, ils méditeront sur la nature du vrai , du juste , de l'honnête. Peu contens des notions vagues et incertaines qu'on en donne maintenant , ils en chercheront la vraie origine ; ils liront leurs devoirs , non dans les préceptes des hommes , mais dans les instructions qu'ils recevront directement du premier des êtres. C'est dans les entretiens familiers qu'ils auront , pour ainsi dire, avec lui, qu'ils puiseront des lumières infaillibles pour discerner la vérité , une fermeté inébranlable dans l'exercice de la justice , et cette obstination à faire le bien, dont rien ne peut triompher, et qui à la fin triomphe de tout.

« Les philosophes que nous placerons à la tête de notre république ne seront donc point ces déclamateurs oisifs , ces sophistes méprisés de la multitude , qu'ils sont inca-

58 ABRiÎGE DU VOYAGE

pables de conduire. Ce seront des âmes fortes . grandes, uniquement occupées du iien de l'état 5 éclairées sur tous les points de l'administration , par une longue étude et parla plus sublime des théories; devenues, par leurs vertus et leurs lumières , les images et les interprètes des dieux sur la terre. Ils trouveront leur récompense dans le plaisir de faire le bien , et d'avoir l'Être Suprême pour témoin. »

A ce motif, Platon en ajouta un autre plus puissant encore : le tableau des biens et des maux réservés , dans une autre vie , au vice et à la vertu. Il s'étendit sur l'immortalitéet sur les diverses transmigrations de l'àme j il parcourut ensuite les défauts essentiels des gouvememens établis parmi les hommes , et finit par observer qu'il n'avait rien prescrit sur le culte des dieux , parce que c'était à l'oracle de Delphes qu'il appartenait de le régler.

Page 1