PREMIÈRE PARTIE
Sur les différentei espèces i6 gouvernement.
Il faut d'abord distinguer deux sortes de gouverncmens : Ceux où l'utilité publique est comptée pour tout , et ceux où elle n'est comptée pour rien. Dans la .première classe nous placerons la moharchie tempérée, le gouvernement aristocratique , et le républicain proprement dit.
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roligarchie et la démocratie , qui ne sont que des corruptions des trois premières iormes de gouvernement j car ia monarchie tempérée dégénère en tyrannie ou despotisme , lorsque le souverain , rapportant tout à lui , ne met plus de bornes à son pouvoir ; l'aristocratie en oligarchie, lorsque la puissance suprême n'est plus le partage que d'un petit nombre d'hommes uniquement distingués parleurs richesses; le 'gouvernement républicain' eh démocrati- ,tjue , lorsque les plus pauvres ont trop d'influence dans les délibérations publiques.
Comme le nom de monarque désigne également un roi et un tyran , et qu'il peut se faire que la puissance de l'un soit aussi absolue que celle de l'autre , nous les distinguerons par deux principales différences : l'une tirée de l'usage qu'ils font de leur pouvoir, l'autre des dispositions qu'ils trouvent dans leurs sujets. Quant à la première^ nous avons déjà dit que le roi rapporte tout à son peuple , et le tyran à lui seul. Quant à la seconde, nous disons que l'autorité la plus absolue devient légitime , si les sujets consentent à l'établir ou à la supporter;
Kpus .C^écouvrons dans l'histoire des peug^e^ cinq espèces de royajUtés ;, mais la royauté ou ihonarchie tempérée, qui est
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celle où le souverain exerce dans ses états la même autorité qu'un père de famille dans sa maison , est la seule dont je dois m'oc- -cuperici.
Le souverain jouit de l'autorité suprême, et veille sur toutes les parties de l'administration , ainsi que sur la tranquillité de l'état j telle est l'idée que nous nous formons d'une véritable royauté. Ce gouvernement , n'étant fondé que sur la confiance qu'ilinspire, se détruit lorsque le souverain, qui n'est que l'exécuteur des lois , se rend odieux par son despotisme , ou misérable par ses vices.
Sous un tyran, toutes les forces de la nation sont tournées contre elle-même : le gouvernement fait une guerre continuelle aux sujets ; il les attaque dans leurs lois , dans leurs biens , dans leur honneur , et ne leur laisse que le sentiment profond de leur misère.
Un roi se propose la gloire de son règne et le bien de son peuple ; mais un tyran n'a d'autre vue que d'attirer à lui toutes les richesses de l'état , et de les faire servir à ses honteuses voluptés. Comuie il ne îèi^ue que par la crainte qu'il inspire ,^sa s lire lé doit être l'unigiié^bbjet de/i^a^'attenlion.' ■ '• *'-''' '"" '^ "' ^-^^
La tyrannie se maintient , lorsque le prince a l'attention d'anéantir les citoyens -qui s'élèvent trop au-dessus des autres- lorsqu'il ne permet ni les progrès des connaissances qui peuvent éclairer les sujets , ni les repas publics et les assemblées qui peuvent les réunir ; lorsqu'à l'exemple des rois de Syracuse il les entoure d'espions qui les tiennent , à chaque instant , dans l'inquiétude et l'épouvante ; lorsque , par des pratiques adroites , il sème le trouble dans ^les familles , la division dans les différens ordres de l'état , la méfiance jusque dans les liaisons les plus intimes j lorsque le peuple , écrasé par des travaux publics , accablé d'impôts , entraïué à des guerres excitées à dessein, réduit nupointden' avoir ni élévation dans les idées ni noblesse dans les sentimens , a perdu le courage et les moyens de secouer le joug qui l'opprime j lorsque le trône n'est environné que de vils flatteurs et de tyrans subalternes , d'autant plus utiles au despote , qu'ils ne sont arrêtés ni par la honte ni par le remords.
Il faut distinguer plusieurs espèces d'aristocraties : les unes approchent plus ou moins de la perfection dont ce gouvernem'ent est susceptible ; ics autres tendent
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plus OU moins vers l'oligarcliie qui en est la corruption. La véritable aristocratie serait celle où l'autorité se trouverait entre Iles mains d'un certain nombre de magisjtrats éclairés et vertueux , et dans laquelle les principaux citoyens trouveraient les avantages del'oligarchie, etle peuple ceux Idela démocratie. Deuxlois contribueraient ;à produire ce double effet: l'une conférerait les magistratures suprêmes aux qualités {personnelles , sans avoir égard aux fortunes ; l'autre , pour empêcher que les magistrats ne pussent s'enrichir dans leurs emjplois , les obligerait de rendre compte au publicde l'administration des finances. Par la première , tous les citoyens pourraient aspirer aux principales dignités j par la seconde , ceux des dernières classes renonceraient à un droit qu'ils n'ambitionnent que parce qu'ils le croient utile.
La liberté ne peut se trouver que dans la démocratie , disent les fanatiques partisans du pouvoir populaire ; elle est le principe de ce gouvernement ; elle donne à chaque citoyen la volonté d'obéir, le pouvoir de commander j elle le rend mailre de luim ême , égal aux autres , et précieux à l'état dont il fait partie.
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Cette forme de gouvernement est sujette aux mêmes révolutions que l'aristocratie. Elle est tempérée dans les lieux où, pour écarter une populaceignorante et inquiète, on exige un cens modique de ceux qui veulent participer à l'administration • dans les lieux où, par de sages réglemens, la première classe des citoyens n'est pas victime de la haine et de la jalousie des dernières classes ; dans tous les lieux enfin où , au milieu des mouvemens les plus tumultueux, les lois ont la force de parler et de se faire entendre. Mais elle est lyrannique partout où les pauvres influent trop dans les délibérations publiques.
Presque tous nos gouvernemens , sous quelque forme qu'ils soient établis, portent eïi eiix-mêmes plusieurs germes de destruction. Comme la plupart des républiques grecques sont renfermées dans l'enteinie d'une ville ou d'un canton, une succession rapide d'événemens imprévus y peut, dans un instant, ébranler ou renverser la constitution. On a vu la démocratie abolie dans les villes de Thèbes par la perte d'une bataille; dans celle d'Héraclée , de C urnes, de Mégare, par le relourdes principaux citoyens que le peuple avait proscrits pour enrichir le trésor public de leurs
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dépouilles. On a vu la forme du gouvernement changer à Syracuse par une intrigue d'amour; dans la ville d'Érétrie, par une insulte faite à un particulier ; à Épidaure, par une amende infligée à un autre particulier : et combien de séditions qui n'avaient pas de causes importantes , et qui , 5e communiquant par degrés, ont fini par exciter des guerres sanglantes!
Tandis que ces calamités affligent la plus grande partie de la Grèce, trois nations , les Cretois, les Lacédémoniens et les Carthaginois jouissent en paix , depuis plusieurs siècles, d'un gouvernement qui diffère de tous les autres , quoiqu'il en réunisse les avantages.
Les Cretois conçurent, dans les plus anciens temps, l'idée de tempérer la puissance des grands par celle du peuple ; les Lacédémoniens et les Carthaginois , sans doute à leur exemple , celle de concilier la royauté avec l'aristocratie et la démocratie.
D'après ce que nous avons dit, il est aisé de découvrir quel est dans chaque gouvernement l'objet que doit se proposer le magistrat. Dansla monarchie, c'est le beau, l'honnête ; car le prince doit désirer la gloire de son règne, et ne l'acquérir que par des voies honorables : dans la lyrun-
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nie, c'est la sûreté da tyran , car il ne se maintient que par la terreur qu'il inspire : dans l'aristocratie, c'est la vertu, puisque les chefs ne peuvent s'y distinguer que par l'amour de la patrie : dans l'oligarcnie, les richesses , puisque ce n'est que parmi les riches qu'on choisit les administrateurs de l'état : dans la démocratie , la liberté de chaque citoyen j mais ce principe dégénère presque partout en licence, et ne pourrait subsister que dans le gouvernement dont la seconde partie de cet extrait présente une idée succincte.