CHAPITRE LXX
Entretiens sur la nature et sur l'objet de la tragédie
J'avais connu chez Apollodore un de ses neveux , nommé Zopyre , jeune homme plein d'esprit, et brûlant du désir de consacrer ses talens au ihétitre. Il me vint voir un jour, et trouva JNicéphore chez moi : c'était un poète qui, après quelques essais dans le genre comique , se croyait en droit de préférer l'art d'Aristophane à celui d'Eschyle.
Zopyre me parla de sa passion avec une nouvelle chaleur. « IN'est-il pas étrange, disait-il, que l'on n'ait pas encore recueilli les règles de la tragédie. Nous avons de grands modèles , mais qui ont de grands défauts. Autrefois le génie prenait impunément son^#or : on veut aujourd'hui l'asservir à des lois dont on ne daigne pas nous instruire, w Dans ce moment nous vîmes entrer Théodccte, auteur de plusieurs tragédies excellentes; Polus, un des plus habiles acteurs de la Grèce j et quelquesnus de nos amis, qui joignaient un goût
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cxoiiis à desconuaissauces profouJes. Prenant aussitôt Zopyre par la mai]i, je dis à Théodecte : « Permettez que je vous con- Hece jcuue homme; il veut eutrer dans le temple de la gloire, et je l'adresse h. ceux qui en connaissent le cliemiu. »
Thcodecte montrait de l'intérêt , et promettait au besoin ses conseils : « Nous sommes fort pressés . repris-je ; c'est dès à présent qu'il nous faut un code de préceptes.— Où le prendre , répondit-il? Avec des talens et des modèles , on se livre quelquefois à la pratique d'un art 3 mais , comme la théorie doit le considérer dans son essence , et s'élever jusqu'à sa beauté idéale , il faut que la philosophie éclaire le goût et dirige l'expérience. Je veux biea répondre à ce que vous attendez de moi , mais à condition que je me couvrirai toujours, de l'autorité d'Aristote , que vous m'éclairerez de vos lumières , et que nous ne discuterons que les articles les plus essentiels. » Malgré celte, dernière précau-. tion, nous fûmes je» bjigés de noys .ass^oi*,, bler plusieurs jours de suite. Je vais rendi;e de nos séances le compile le plus eouijl^ e^ le plus clair qu'il niie sera possible. j ^,
Dans la première, Théodecte , sur la demande de Zopjre , assigna pour objet
de la tragédie l'intérêt qui résulte de la terreur et de la pitié. « Pour produire cet efFet , ajouta-t-il , je vous présente une action grave , entière , d'une certaine étendue. Laissant à la comédie les vices et les ridicules des particuliers , la tragédie ne peint que de grandes infortunes , et c'est dans la classe des rois et des héros qu'elle va les puiser. Nos premiers auteurs s'exerçaient , pour l'ordinaire , sur les personnages célèbres des temps héroïques ; nous avons conservé cet usage , parce que des républicains contemplent toujours avec une joie maligne les trônes qui roulent dans la poussière , et la chute d'un souverain qui entraîne celle d'un empire. Les malheurs des particuliers ne sauraient prêter au merveilleux qu'exige la tragédie.
« L'action doit être entière et parfaite, c'est-à-dire qu'elle doit avoir un commencement , un milieu et une fin. Cette règle deviendra sensible par un exemple : dans rUiade , l'action commence par la dispute d'Agamemnon et d'Achille ; elle se perpétue par les maux sans nombre qu'entraîne la retraite du second ; elle finit lorsqu'il se laisse fléchir par les larmes de Priam. En effet , après cette scène touchante , le lecteur n'a plus rien à désirer.
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« Ne pensez pas , avec quelques auteurs , que runité de J'aclionsoit autre chose que l'unité du héros , et n'allez pas , même à leur exemple , embrasser, dans un poëme , tous les détails de la vie de Thésée ou d'Hercule. C'est affaiblir ou détruire l'intérêt que de le prolonger avec excès , ou de le répandre sur un trop grand nombre de points. Admirez la sagesse d'Homère j il n'a choisi pour l'Iliade qu'un épisode de la guerre de Troie.
<r II serait à désirer que l'action ne durât pas plus que la représentation de la pièce ; mais tâchez du moins de la renfermer dans l'espace de temps qui s'écoule entre le lever et le coucher du soleil.
« J'insiste sur l'action , parce qu'elle est , pour ainsi dire , l'âme de la tragédie ; et que l'intérêt théâtral dépend surtout de la fable ou de la constitution du sujet, u
t< Les faits confirment ce principe, interrompit Polus. J'ai vu réussir des piècesqui n'avaient, pour tout mérite, qu'une fable bien dressée et conduite avec habileté. J'en ai vu d'autres dont les mœurs , les pensées et le style semblaient garantir le succès , et qui tombaient parce que rordonnance en était vicieuse : c'est le défaut de tous ceux qui commencent. »
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« Commencez donc , reprit ïliéodecte , par crayonner votre sujet : vous l'enrichirez ensuite des orneraens dont il est susceptible. En le disposant, souvenez-vous de Ja difl'érence de l'historien au poète. L'un raconte les choses comme elles sont arrivées , l'autre comme elles ont pu ou dû arriver. Si l'histoire ne vous ofire qu'un fait dénué de circonstances , il vous sera permis de l'embellir par la fiction , et de joindre à l'action principale des actions particulières qui la rendront plus intéressante ; mais vous n'oublierez pas de conserver la vraisemblance dans l'exposition des faits et de leurs circonstances. »
A ces mots la conversation devint générale. On s'étendit sur les différentes espèces de vraisemblances j on observa qu'il en est une pour le peuple , et une autre pour les personnes éclairées 3 et l'on convint de s'en tenir à celles qu'exige un spectacle où domine la multitude.
Api'ès quelques autres observations sur la vraisemblance , on se sépara.
Le lendemain , quand tout le monde fut arrivé , Zopyre dit à Théodecte : « Vous nous fîtes voir hier que l'illusion thcâtrale doit être fondée sur l'unité d'aclion et sur la vraisemblance , que faut-il de plus? »
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« Alteindre le but de la tragédie , répondit Théodecte. Ce but est d'exciier la lerreur et la pitié. On y parvient, i» par le spectacle, lorsqu'on expose à nos yeux OEdipe avec un masque ensanglanté, Télèphe couverte de haillons , les Euménides avec des attributs effrajans ; 2° par l'action , lorsque le sujet et la manière d'en lier les incidens suffisent pour émouvoir fortement le spectateur. C'est dans le second de ces moyens que brille surtout le génie du poète
« 11 ne s'ensuit pas qu'il faille exciter dans le spectateur des émotions trop pénibles et trop douloureuses. On se souvient encore de ce roi d'Egypte qui , parvenu au comble du malheur, ne put verser une larme à l'aspect du supplice de son fils , et fondit en larmes lorsqu'il vit un de ses amis tendre la main aux passans. Ce dernier tableau attendrit son cœur ; le premier l'avait endurci. Éloignez de moi ces excès de terreur , ces coups foudroyans qui étouffent la pitié ; évitez d'ensanglanter la scène 3 que Médée ne vienne pas sur le théâtre égorger ses en fans , OEdipe s'arracher les yeux, Ajax se percer de son épée. C'est une des principales règles de la tragédie.
« Remarquez , continua Théodecte , re-
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marquez qu'une action qui se passe entre des personnes ennemies ou indifférentes ne fait qu'une impression passagère ; mais qu'on est fortement ému quand on voit quelqu'un près de périr de la main d'un frère , d'une sœur, d'un fJs , ou des auteurs de ses jours. Mettez donc , s'il est possible , votre héros aux prises avec la nature : mais ne choisissez pas un scélérat , qui passe du malheur au bonheur , ou du bonheur au malheur; il n'excitera ni terreur ni pitié. JXe choisissez pas un homme qui , doué d'une sublime vertu, tomberait dans l'infortune sans se l'être attirée.
<f Vous trouverez peut-être que je vous parle un langage nouveau; c'est celui des philosophes qui , dans ces derniers temps , ont réfléchi sur l'espèce de plaisir que doit procurer la tragédie.
<f Quel est donc le tableau qu'elle aura soin d'exposer sur la scène ? Celui d'un homme qui puisse , en quelque façon , se reprocher son infortune. N'avez-vous pas observé que les malheurs des particuliers, et les révolutions meme^des empires, ne dépendent souvent qu« d'une première faute , éloignée ou prochaine , faute dont les suites sont d'autant plus effrayantes qu'elles étaient moins prévues ? Appliquez
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cette remarque : vous trouverez dans Thjeste la vengeance poussée trop loin ; dans (Œdipe et dans Agameranon, de fausses idées sur l'honneur et sur l'ambition ; dans Ajax , un orgueil qui dédaigne l'assistance du ciel ; dans Hippolyte , l'injure faite à une divinité jalouse j dans Jocaste » l'oubli des devoirs les plus sacrés ; dans Priam et dans Hécube , trop de faiblesse pour le ravisseur d'Hélène j dans Antigone, les seniimens de la nature préférés à des lois établies. »
V Vous désapprouvez donc , dit Polus, ces pièces où l'homme est devenu malgré lui coupable et malheureux ? Cependant elles ont toujours réussi , et toujours on versera des larmes sur le sort déplorable de Phèdre, d'Oreste et d'Electre. »
Cette remarque fut parmi les assistans l'occasion d'une dispute assez vive. Les uns soutenaient qu'adopter le principe de Théodecte, c'était condamner l'ancien théâtre, qui n'a pour mobile que les décrets aveugles du destin; d'autres faisaient observer que, dans la plupart des tragédies de Sophocle et d'Euripide , ces décrets , quoique rappelés par intervalles dans le discours, n'influaient , ni sur les malheurs du premier personnage , ni sur là marche de l'action.
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On s'entretint par occasion de cette fatalité irrésistible , tant pour les dieux que pour les hommes. Ce dogme , disait l'un , paraît plus dangereux qu'il ne l'est en effet. Voyez ses partisans : ils raisonnent comme s'ils ne pouvaient rienj ils agissent comme s'ils pouvaient tout. Les autres , après avoir montré qu'il ne sert qu'à justifier les crimes , et qu'à décourager la vertu , demandèrent comment il avait pu s'élablir.
« 11 fut un temps, leur répondit-on , où les oppresseurs des faibles ne pouvant être retenus par les remords , on imagina de les arrêter parla crainte de la religion. Ce fut une impiété non seulement de négliger le culle des dieux ou de mépriser leur puissance, mais encore de dépouiller leurs temples , d'enlever les troupeaux qui leur étaient consacrés, et d'insulter leurs ministres. De pareils crimes devaient être punis, à moins que le coupable ne réparât l'insulte, et ne vint au pied des autels se soumettre à des cérémonies destinées à le purifier. Les prêtres ne le perdaient pas de vue. La fortune l'accablait-elle de ses dons: « Ne criiignez rien, disaient-ils j c'est par de pareilles faveurs que les dieux l'attirent dans lepicge. «Eprouvait-il un des revers
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attachés à la condition liumaine: '<■ Le voilà, s'écriaient-ils , le courroux céleste qui devait éclater sur sa tête. :» Se dérobaii-il au cliâtiment pendant sa vie : « La foudre n'est que suspendue, ajoutait-on 3 ses eufans , ses petits-neveux, porteront le poids et la peine de son iniquité. » On s'accoutuma donc à voir la vengeance des dieux poursuivant le coupable jusqu'à sa dernière génération , vengeance regardée comme justice à l'égard de celui qui la mérita, comme fatalité par rapport à ceux qui ont recueilli ce funeste héritage. Avec cette solution, on crut expliquer cet enchaînement de forfaits et de désastres qui détruisirent les plus anciennes familles de la Grèce.
« Heureuses néanmoins les nations, lorsque la vengeance céleste ne s'étend que sur la postérité du coupable. Combien de fois l'a-t-on vue s'appesantir sur un royaume entier ! combien de fois encore les ennemis d'un peuple le sont -ils devenus de ses dieux , quoiqu'ils ne les eussent jamais offensés.
« A cette idée outrageante ])ourla diviiti*é , on en -substitua une autre qui ne i'<îtait pas moins. Quelques sages , épouv;mlés des vicissitudes qui bouleversent les
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choses humaines , supposèrent une puissance qui se joue de nos projets , et nous attend au moment du bonheur pour nous immoler à sa cruelle jalousie. >»
« Il résultait de ces monstrueux systèmes, conclut Théodecte, qu'un homme peut être entraîné dans le malheur ou dans le crime, par la seule impulsion d'une divinité à qui sa famille , sa nation ou sa prospérité est odieuse. Cependant, comme la dureté de cette doctrine se faisait mieux sentir dans une tragédie que dans d'autres écrits, nos premiers auteurs ne l'annoncèrent souvent qu'avec des correctifs, et se rapprochèrent ainsi de la règle que j'ai établie.
«f Le dogme de la fatalité ne domine nulle part aussi fortement que dans les tragédies d'Oreste et d'Electre. Mais on a beau rapporter l'oracle qui leur ordonne de venger leur père ; les remplir de terreur avant le crime , de remords après qu'il est commis; les rassurer par l'apparition d'une divinité qui les justifie et leur promet un sort plus heureux , ces sujets n'en sont pas moins contraires à l'objet de la tragédie. Us réussissent néanmoins, parce que rien n'est si touchant que le péril d'Oreste, que les malheurs d'Electre , que la reconnaissance du frère et de la sœur, et parce que d'ail-
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leurs tout s'embellit sous la plume d'Eschyle, de Sophocle et d'Eui'ipide. Aujourd'hui que la saine philosophie nous défend d'attribuer à la divinité un seul mouvement d'envie ou d'injustice , je doute que de pareilles fables, traitées pour la première fois avec la même supériorité , parvinssent à réunir tous les sufiVages. Je soutiens du moins qu'on verrait avec peine le principal personnage se souiller d'un crime.
« Chaque sujet offre des variétés sans nombre, continua Théodecte, après avoir été souvent interrompu relativement à ce qu'il venait de dire : variété dans les fables, qui sont simples et implexesj variété dans les incidens , qui excitent la terreur ou la pitié j variété dans les reconnaissances, qui sont un des plus grands ressorts du pathétique , surtout quand elles produisent une révolution subite dans l'état des personnes. Il en est de plusieurs espèces : les unes, dénuées de tout art , et devenues trop souvent la ressource des poètes médiocres, sont fondées sur des signes accidentels ou naturels : par exemple, des bracelets, des colliers , des cicatrices , des marques imprimées sur le corps : Les autres montrent de l'invention. Les plus belles naissent de l'action.
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« Variété dans les cai'actères Celui des personnages qui reviennent souvent sur la scène est décidé parmi nous ; mais il ne l'est que dans sa généralité. Achille est impétueux et violent , Ulysse prudent et dissimulé, Médée implacable et cruelle.
Mais toutes ces qualités peuvent tellement se graduer, que d'un seul caractère il en résulte plusieurs qui n'ont de commun que les traits principaux : tels sont celui d'Electre et celui de Pliilocièîe dans Eschyle, Sophocle et Euripide. '11 vous est permis d'exagérer les défauts d'Achille; mais il vaut mieux les affaiblir par l'éclat "de ses vertus , comme a fait Homère. C'est en suivant ce modèle, qu'Agathon produisit un Achille qui n'avait pas encore paru sur le théâtre.
« Variété dans les catastroplics. Les unes se terminent au bonheur, et les autres au malheur ; il en est où , par une double révolution , les bons et les médians éprouvent un chansemeut de fortune. La premiere manière ne convient guère qu a la comédie. »
^^ « Que dites-vous, demanda Zopyre, des apparitions des dieux ? Elles sont si favorables au spectacle ! —Et si commodes au poète ! ajouta ]Nicéphore. — Je nG les per-
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mets , répondit Théodecte , que lorsqu'il est nécessaire de tirer du passé ou de l'avenir des lumières qu'on ne peut acquérir par d'autres voies. Sans ce rnotif , le prodige honore plus le machiniste que l'auteur.
« Conformons-nous toujours aux lois de la raison, aux règles de la vraisemblance^ que votre fable soit tellement constituée, qu'elle s'expose, se noue et se dénoue sans effort j qu'un agent céleste ne vienne pas, dans un froid avant-propos, nous instruire de ce qui est arrivé auparavant , de ce qui doit arriver dans la suite; que le nœud, formé des obstacles qui ont précédé l'action , et de ceux que l'action fait éclore , se resserre de plus en plus , depuis les premières scènes jusqu'au moment où la catastrophe commence ; que les épisodes ne soient ni trop étendus ni en trop grand nombre; que les incidens naissent avec rapidité les uns des autres , et amènent des événemens inattendus ; en un mot , que les différentes panies de l'action soient si bien liées entre elles , qu'une seule étant retranchée ou transportée, le tout soit détruit ou changé. N'imitez pas ces auteurs ■qui ignorent l'art de terminer ingénieusement une intrigue heureusement tissue , et
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qui, après s'êire jetés imprudemment au milieu des écueils, n'imaginent d'autre ressource pour en sortir, que d'implorer le secours du ciel.
« Je viens de vous indiquer les diverses manières de traiter la fable ; vous pourrez y joindre les différences sans nombre que vous offriront les pensées et surtout la musique. Ne vous plaignez donc plus de la stérilité de nos sujets , et souvenez-vous que c'est les inventer que de les présenter sous un nouveau jour, »
Dans la troisième séance , il fut question des mœurs , des pensées , des sentimens et du style qui conviennent à la tragédie.
« Dans les ouvrages d'imitation , dit Théodecte , mais surtout dans l'épopée et dans le drame , ce que l'on appelle mœurs est l'exacte conformité des actions , des sentimens , des pensées et des discours du personnage avec son caractère. Il faut doue que , dès les premières scènes , on reconnaisse à ce qu'il fait , à ce qu'il dit , quelles sont ses inclinations actuelles, quels sont ses projets ultérieurs.
« Les mœurs caractérisent celui qui agitj elles doivent être bonnes. Loin décharger le défaut, ayez soin de l'embellir. La poésie ainsi que la peinture, embellit le
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portrait, sans négliger la ressemblance.
Ne salissez le caractère d'un personnage, même subalterne, que lorsque vous y serez contraint.
« 11 faut encore que les mœurs soient convenables, ressemblantes, égales ; qu'elles s'assortissent à l'âge et à la dignité du personnage ; qu'elles ne contrarient point ridée que les traditions anciennes nous donnent d'un héros , et qu'elles ne se dé^ mentent point dans le courant de la pièce.
« Voulez-vous leur donner du relief et de l'éclat, faites-les contraster entre elles. Voyez combien, dans Euripide, le caractère de Polynice devient intéressant par celui d'Étéocle, son frère; et dans Sophocle , le caractère d'Electre par celui de Chrysotémis, sa sœur.
f< Nous devons, comme les orateurs, remplir nos juges de pitié , de terreur , d'indignation- comme eux, prouver une vérité, réfuter une objection, agrandir ou rapetisser un objet. Vous trouverez les préceptes dans les traités sur la rhétorique, et les exemples dans les tragédies qui font l'ornement du théâtre. C'est là qu'éclatent la beauté des pensées et l'élévation des sentimens ; c'est là que triomphent le langage de la vérité et l'éloquence des malheureux.
TO"E îi. il
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Voyez Mérope , liécube , Electre , Aiiligone, Ajax, Pliiloctète, environnés, tanLÔî des horreurs de la mort , tantôt de celles delà honte ou du désespoir; écoutez ces accens de douleur, ces exclamations déchirantes , ces expressions passionnées , qui , d'un bout du théâtre à l'autre , font retentir les cris de la nature dans tous les cœurs, et forcent tous les yeux à se remplir de larmes.
V D'où viennent ces effets admirables?
C'est que nos auteurs possèdent au souverain degré l'art de placer leurs personnages dans les situations les plus touchantes, et que , s'y plaçant eux-mêmes , ils s'abandonnent sans réserve au sentiment unique et profond qu'exigent les circonstances.
« Vous ne sauriez trop étudier nos grands modèles. Pénétrez-vous de leurs beautés , mais apprenez surtout à les juger, et qu'une servile admiration ne vous engage pas à respecter leurs erreurs.
« Des sentences clairei;, précises, et amenées sans efforts , plaisent beaucoup aux Athéniens j mais il faut être attentif à les choisir, car ils rejettent avec indignation les maximes qui détruisent la morale.
« Quoique le style de la tragédie ne soit plus aussi pompeux qu'il l'était autrefois.
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il faiu néanmoins qu'il soit assorii à la dignité des idées. Employez les charmes de i'élocuiion pour sauver des invraisemblances que vous êtes forcé d'admettre; mais si vous avez des pensées à rendre ou des caractères à peindre , gardez -vous de les obscurcir par de vains ornemens. Evitez les expressions ignobles. A chaque espèce de drame, conviennent un ton particulier et des couleurs distinctes. »
Ce que Thcodecte venait de dire sur le style convenable à la tragédie, donna lieu à quelques observations de jNicéphore ; et de plus, au sujet des expressions familières , et quelquefois du bas comique , employées par de grands poètes , tels qu'Eschyle, Sophocle et Euripide. Polus avoua que, plus d'une fois , il avait cru jouer la comédie sous le masque de la tragédie.
« Vous voulez parler, dit Théodecte, des jeux de mots, des froides plaisanteries, des images indécentes qui se rencontrent dans quelques-unes des pièces de ces auteurs. Ces défauts amusent la multitude. C'est une servitude que nos meilleurs écrivains, qui en gémissaient , n'ont pu secouer. Il est facile d'en excuser d'autres : en se rapprochant des siècles héroïques, ils ont été forcés de peindre des mœurs difïërentes
des mœurs actuelles j en voulant se rapprocher de la nature , ils devaient passer du simple au familier, dont les limites ne sont pas assez marquées.
« Avec moins de génie, nous avons encore plus de risques à courir. L'art est devenu plus difficile. D'un côté le public, rassasié des beautés depuis long-temps oflêrtes a ses yeux , exige follement qu'un auteur réunisse les taléns de tous ceux qui l'ont précédé. D'un autre , les acteurs se plaignent sans cesse de n'avoir pas de rôles assez brillans. Ils nous forceiit, tantôt d'étendre et de violenter le sujet, tantôt d'en détruire les liaisons • souvent même leur négligence et leur maladresse suffisent pour faire tomber une pièce. Polus me pardonnera ce reproche ; le hasarder en sa présence, c'est faire son éloge. »
Dans la quatrième séance furent discutés quelques articles tenus jusqu'alors en réserve. La conversation s'échaufia , surtout lorsqu'il fut question de l'ancienne comédie , et les sentimens se partagèrent au sujet d'Aristophane. INicéphore se montrant l'admirateur de ce poète , je ne pus m'empêcher de m'écricr : « Quel étrange réformateur que cet Aristophane, celui de tous qui avait le plus d'esprit et de talens,
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qui connut le mieux la bonne plaisanterie, et qui se livra le plus à une gaieté féroce ? » On dit qu'il ne travaillait à ses ouvrages que dans le délire du vin : c'était plutôt dans le délire de la haine et de la vengeance. Ses ennemis sont-ils exempts d'infamie , il les attaque sur leur naissance , sur leur pauvreté, sur les défauts de leurs personnes. Combien de fois reprocha-t-il à Euripide d'être le fils d'une vendeuse d'herbes ! Il était fait pour plaire aux honnêtes gens, et la plupart de ses pièces ne •semblent destinées qu'à des hommes perdus de débauches et pleins de noirceur.
Les hommes les plus sages et les plus éclairés de la nation étaient tellement éloignés de regarder l'ancienne comédie comme le soutien des mœurs, que Socrate n'assistait
Î joint à la représentation des pièces, et que a loi défendait aux aréopagistes d'en composer.
Ici Théodecte s'écria : « La cause esc finie , » et se leva aussitôt. On le retint j €t l'entretien continua.
« Je connais , dit Zopyre à Nicéphore , d'un ton très animé , je connais vos plus célèbres écrivains. Je viens de relire toutes les pièces d'Aristophane , à l'exception de celle des Oiseaux, dont le sujet m'a révolté
<îes Les premières scènes. Je soutiens qu'il ne vaut pas sa réputation. Sans parler de ce sel acrimonieux et déchirant, et de tant de méchancetés noires dont il a rempli ses écrits , que de pensées absurdes , que de jeux de mots insipides, quelle inégalité de stjlc ! »
<f J'ajoute, intcrrompitThéodectc, quelle élégance , quelle pureté dans la diction j quelle finesse dans les plaisanteries j quelle variété, quelle chaleur dans le dialogue 3 quelle poésie dans les cœurs ! Jeune homme , ne vous rendez pas difficile, pour paraître éclairé ; et souvenez -vous que, s'attacher
t-w préférence aux écarts du génie , n'est ^u souvent que vice de cœur ou disette d'esprit. De ce qu'un grand homme n'admire pas tout, il ne s'ensuit pas que ceh'i qui n'admire rien soit un grand homme.
Ces auleurs, dont vous calculez les forces avaut d'avoir mesuré les vôtres, lourmillent de défauts et de beautés. Ce sont les irrégularités delà nature, qui, malgré les imperfections que notre ignorance y découvre , ne paraît pas moins grande aux yeux attentifs.
« Aristophane connut cette es^HiCc de raillerie qui plaisait alors aux Athéniens, et celle qui doit plaire à tous les siècles.
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Ses écrits renferment tellement le germe de la bonne comédie et les modèles du vrai comique , qu'on ne pourra le surpasser qu'en se pénétrant de ses beautés. »