CHAPITRE LXXVII
Sur le bonheur.
Philocles avait fréquenté dans sa jeimesse les plus célèbres philosophes de la Grèce. Riche de leurs lumières, encore plus de ses réflexions , il s'était composé un système de conduite qui répandait la paix dans son âme et dans tout ce qui l'environnait. Nous lie cessions d'étudier cet homme pour qui chaque instant de la vie était un bonheur.
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Un jour que nous errions dans l'ile, nous trouvâmes cette rnscription sur un petit temple db Latone : « Rien de si beau que la justice, de meilleur que la santé , de si doux que lapossessionde ce quon aiTne.y> Voilà , (iis-je, ce qu'Aristote blâmait un jour en notre présence : il pensait que îes^ qualifications énoncées daus cette maxime ne doivent pas être séparées, et ne peuvent convenir qu'au bonheur. En effet, le bonheur est ce qu'il y a de plus beau, de meilleur et de plus doux j mais à quoi sert de décrire ses effets ? Il serait plus important, de remonter à sa source. —Elle est peu connue, répondit Philoclès : tous, pour y parvenir, choisissent des sentiers différens; tous se partagent sur la nature du souverain bien. — Daignez , interrompit Philotas , nous communiquer les réflexions que vous avez faites sur un sujet si important; daignez nous apprendre comment vous êtes parvenu à cet état paisible où vous êtes maintenant. »
« O Philoclès , s'écria le jeune Lysis , les zéphirs semblent se jouer dans ce platane ; l'air se pénètre du parfum, des fleurs: qui s''empresseut d'éclore ; ces vignes commencent à entrelacer leurs rameaux autour de ces myrtes, qu'elles ne quilteroni
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plus ; ces troupeaux qui bondissent dan$ la prairie, ces oiseaux qui chantent leurs amours, le son des instrumens qui retentissent dans la vallée ; tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me ravit et me transporte. Ah ! Phiioclès, nous sommes faits pour le bonheur. Je le sens aux étiaotions douces et profondes que j'éprouve : si vous connaissez l'art de les perpétuer, c'est un crime de nous en faire un mystère. »
«f Vous me rappelez, répondit Phiioclès, les premières années de ma vie. La nature, à laquelle je n'étais pas encore accoutumé, se peignait à mes yeux sous des traits eiiichanteurs ; et mon âmé , toute neuve et toute sensible , semblait respirer tour à tour la fraîcheur et la flamme. Je ne connaissais pas les hommes : je les croyais tous justes , vrais , capables d'amitié j humains surtout , car il faut de l'expérience pour se convaincre qu'ils ne le sont pas»
« Au milieu de ces illusions j'entrai dans le monde. Donnant à des liaisons agréables les droits et les sentimens de l'amitié , je me livrai sans réserve au plaisir d'aimer et d'être aimé. Mes soins, qui n'avaient pafe été réfléchis, me devinrent funestes. La plupart de mes amis s'éloignèrent de moi , les uns par intérêt, d'autres par jalousie ou
par légèreté. Dans la suite , ayant éprouvé des injustices crianles et des perfidies atroces , je me vis contraint, après de longs combats, de renoncer à cette confiance si douce que j'avais eue en tous les hommes. Parmi cette foule d'opinions sur la nature du bonheur, dont j'avais reçu quelque teinture , je résolus alors de ne chercher le mien que dans les plaisirs.
« Je supprime les détails relatifs aux égaremens de ma jeunesse , pour venir au moment qui en arrêta le cours.
« Etant en Sicile , j'allai voir un des principaux habitans de Syracuse , qui passait pour l'homme le plus heureux de son siècle. Je ne trouvai qu'un personnage usé par les plaisirs , une âme abrutie , sans principes et sans ressources.
« A Thèbes , je connus un disciple de Socrate, dont j'avais ouï vanter la probité ; on estimait les qualités de son cœur ; mais son caractère difficile , soupçonneux et souvent injuste, faisait éviter sa présence.
« Peu de temps après , étant allé à Delphes, pour la solennité des jeuxpythiques, j'aperçus dans une asscmbl'éc sombre un homme qui avait la réputation d'être très éclairé j il me parut accablé de chagrins. 11 me fit l'histoire de sa vie : ni les dignités^
Tii la gloire des armes , ni les sciences-, les 'arts et la philosophie , ni ses voyages en Egypte et en Perse , n'avaient pu remplir Je vide de sqn cœur, le guérir de ses dégoûts , et lui faire chérir l'existence.
« Vous savez avec quelle précaution les vaisseaux évitent les écueils signalés par les naufrages des premiers navigateurs ; ainsi , dans mes voyages , je mettais à profit les fautes de mes semblables. Elles m'appri- "rent que l'excès de la raison et de la vertu est presque aussi funeste que celui des plaisirs ; que la nature nous a donné des goûts qu'il est aussi dangereux d'éteindre que d'épuiser; que la société avait des droits sur mçs services ; que je devais en acquérir sur son estime; enfin que, pour parvenir à ce terme heureux , qui sans cesse se présentait et fuyait devant moi , je devais calmer l'inquiétude que je sentais au fond de mon âme, et qui la tirait continuellement hors d'elle-même.
« Vous voulez connaître le système de ma vie. C'est en resserrant de plus en plus les liens qui nous unissent avec les dieux, avec nos pareiis^ avec la patrie , avec nos amis , que j'ai trouvé le secret de remplir à la fois .les devoirs de mon état, et de satisfaire les besoins de mon âme; c'est en
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me persuadant que plus oq vit powr lesaus très , plus on vit pour soi. «
Alors Philoclès s'étendit sur la ^îëcessilQ d'appeler au secours.de notre* raison et de nos vertus une autorité qui soutienne leur faiblesse. Il montra Jusqu'à quel degré de puissance peut s'élever une ânae qui , rer gardant tous les événemens delà vie coniniç autant de lois émanées du plus grand et du plus sage des législateurs , est obligée de lutter, ou contre l'infortune , ou contre la prospérité.
« L'antique sagesse des nations a , pour ainsi dire , confondu parmi les objets du culte public, et les dieux auteurs de notre existence, et les parens auteurs de nos jours. Nos devoirs à l'égard des uns et des autres sont étroitement liés dans les codes des législateurs , dans les écrits des philo- •sophes , dans les usages des nations. De là cette coutume sacrée des Pisidiens qui , dans leurs repas , commencent par des libations en l'honneur de leurs parens ^ de là cette belle idée de Platon : Si la Divinité agrée l'encens que vous offrez aux statues q,ui la représentent, combien plus vé^iérables doivent être à ses jeux et aux vôtres ces monumens qu'elle conserve dans vos maisons , ce père , cette mère, ces aïeux >
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autrefois images vivantes de son aiitorilé , maintenant objets de sa prolecîion spéciale! N'en doutez pas, elle chérit ceux qui les honorent, elle punit ceux qui les négligent ou les outragent. Sont ils injustes à votre égard? avant de laisser éclater vos' plaintes, souvenez-vous de l'avis que le sage Pittacus donnait à un jeune Iiommo" qui poursuivait juridiquement son pèl'e '^ Si vous avez tort, vous serez condamné p si vous avez raison, vous mériterez de l'être.
« Une autre source du bonheur est l'amour de la patrie. Aimer sa patrie , c'est faire tous ses efforts pour qu'elle soit redoit^ lable au dehors , et tranquille au dedans. Des victoires ou des traités avantageux lui attirent le respect des nations; le maintien; des lois et des mœurs peut seul affermir sa tranquillité intérieure. Ainsi, pendantqu'on oppose aux einiemis de l'état des £^éuéraux et des négociateurs habiles , il faut opposer à la licence et aux vices, qui. tendent à tout détruire, des lois et des vertus r/ni tcîulentà tout rétablir : et, de là quelle im^\e de devoirs aussi essentiels qu'indispetïsiiiiles pour chaque classe de citoyéti^^ lytA^t cliaqLV(î ciic /en en particulier!
gjQ.ji^jpus , qui êtes l'objet de ces ré-
flexions, VOUS, que je voudrais embraser de tous les amours honnêtes, parce que vous n'en serez que plus heureux , souvenezvous sans cesse que la patrie a des droits imprescriptibles et sacrés sur vos talens, sur vos vertus , sur vos sentimens et sur toutes vos actions j qu'en quelque état que vous vous trouviez , vous n'êtes que des soldats en faction, toujours obligés de veiller pour elle , et de voler à son secours au moindre danger.
« Conformément à l'opinion des philosophes les plus éclairés , je viens de vous dire que nos liens avec les dieux, nos parens et notre patrie ne sont qu'une chaîne de devoirs qu'il est de notre intérêt d'animer par le sentiment , et que la nature nous a ménagés pour exercer et soulager l'activité de notre âme. C'est à les remplir avec chaleur, que consiste cette sagesse dont , suivant Platon , nous serions épcrdûment amoureux, si sa beauté se dévoilait à nos regards.
« Ne croyez pas que le bonheur de notre âme se termine aux sensations délicieuses qu'elle retire de ses succès dans les sciences, dans les arts , et de la jouissance des plaisirs. 11 est pour elle d'aulres sources de félicité non moins abondantes et non moins
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durables. Telle estrestime du public, cette estime qu'on ne peut se dispenser d'ambi- : tionner sans avouer qu'on en est indigne; qui n'est due qu'à la vertu , qui la dédommage des sacrifices qu'elle fait , et la soutient dans les revers qu'elle éprouve : telle est notre estime , le plus beau des privilèges accordés à l'humanité, le besoin le plus pur pour une âme honnête, le plus vif pour une âme sensible , sans laquelle on ne peut être ami de soi-même , avec laquelle on peut se passer de l'approbation des autres, s'ils sont assez injustes pour nous la refuser : telle est enfin l'amitié , ce sentiment fait pour embellir nos jours.
« Presque tous ceux qui parlent de ce sen liment , le confondent avec des liaisons qui sont le fruit du hasard et l'ouvrage d'un jour. Dans la ferveur de ces unions nais-; santés, ou voit ses amis tels qu'on voudrait qu'ils fussent j bientôt on les voit tels qu'ils sont en effet. D'autres choix ne sont pas plus heureux , et l'on prend le parti de renoncer à l'amitié , ou , ce qui est la même chose , d'en changer à tout moment l'objet.
« Comme presque tous les hommes passent la plus grande partie de leur vie à ne pas réfléchir , et la plus petite à réfléchir
sur les autres plutôt que sur eux-mêmes , ils ne counaissent guère la ualure des liaisons qu'ils contractent. S'ils osaient s'interroger sur cette foule d'amis dont ils se croient quelquefois environnés , ils verraient que ces amis ne tiennent à eux que par des apparences trompeuses. Cette vue les pénétrerait de douleur , car à quoi sert la vie quand on n'a pas d'amis ; mais elle les engagerait à faire un choix dont ils n'eussent point à rougir dans la suite.
' •"* L'esprit, les talens, le goût des arts, les qualitésbrillantes, sont très agréables dans le commerce de l'amitié ; ils l'animent , ils rembelllssent quand il est formé ; mais ils ne sauraient pas eux-mêmes en prolonger la durée.
« L'amitié ne peut être fondée que sur l'amour de la vertu, sur la facilité du; caracfère, sur la conformité des principes, et sur un certain attrait qui prévient la réflexion-, et que la réflexion justifie ensnite.
<( Si l'on me proposait toutes ces questl(jns qu'agitent les philosophes touchant i'auiitiéj si l'on me demandait des règles ^Hjur eu connaître les devoirs et en perjKÎtiicriaduFée, je répondrais: « Faites un bon choix , et reposez-vous ensuite sur vos
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Tsentiûiens et sur ceux de vos amis j car la décision du cœur est toujours plus prompte et plus claire que celle de l'esprit. »
tf II est d'autres liaisons que l'on contracte tous les jours dans la société , et qu'il est avantageux de cultiver ; telles sont celles qui sont fondées sur l'estime et sur le goût : quoiqu'elles n'aient pas les mêmes droits que l'amitié , elles nous aident puissa,p\mGnt à supporter le poids de la vie.
« Que votre vertu ne vous éloigne pas des plaisirs honnêtes,, assortis à votre â§e et .lux différentes circonstances où vous êtes. Lrt sagesse n'est aimable et solide que par l'heureux mélange des déiassemens qu'elle Sieperfiiet et des devoirs^ qu'elle im^jse.
'f Si , aux ressources dont je viens de parlor , vous ajoutez cette espérance qui se glisse dans 'les malheurs que nous éprouvons, vous trouverez, Ljsis, que la nature ne nous a pas traités avec toute la rigueur doùt où l'accuse. »
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