CHAPITRE LXXX
Suite de la bibliothèque. — La morale. »
« La morale, nous dit Euclide, n'était autrefois qu'un tissu de maximes. Pythagore et ses premiers disciples la lièrent à des principes trop élevés au-dessus des esprits vulgaires , et en firent une science. Socrate , persuadé que nous sommes faits plus pour agir que pour penser, s'attacha moins à la théorie qu'à la pratique. Il rejeta les notions abstraites, et, sous ce point de vue , on peut dire qu'il fit descendre la philosophie sur la terre. Ses disciples développèrent sa doctrine , et quelques-uns l'altérèrent par des idées si sublimes, qu'ils firent remonter la morale dans le ciel." L'écoie de Pythagore crut devoir renoncer quelquefois à son langage mystérieux pour nous éclairer sur nos passions et sur nos devoirs : c'est ce que Théagès , Métopus et Archytas , dont les diflerens traités se trouvent ici , exécutèrent avec succès.
Je vais maintenant rapporter quelques observations qu'Euclide avait tirées de plusieurs ouvrages rassemblés par ses soins. '
'3i^6 ABRÉGÉ DU VOYAGE
Le mot "vertUy dans son origine , ne signifiait que la force el la vigueur du corps ; c'est dans ce sens qu'Homère a dit la vertu d'un cheval, et qu'on dit encore la vertu d'un terrain. Dans la suite , ce mot désigna ce qu'il y a de plus estimable dans un objet. On s'en sert aujourd'hui pour exprimer les qualités de l'esprit , et plus souvent celles du cœur.
L'homme solitaire n'aurait que deux sentimens, le désir et la crainte; tous ses luouveraens seraient de poursuite ou de fuile. Dans la société, ces deux sentimens pouvant s'exercer sur un grand nombre d' objets , se divisent en plusieurs espèces : de là l'ambition , la haine et les autres mouvemens dont son àme est agitée. Or, comme il n'avait reçu le désir et la crainta que pour sa propre conservation, il faut maintenant que toutes ses aûections concourent tant à sa conservation qu'à celle des autres. Lorsque, réglées par la droite raison , elles produisent cet heureux elTet , elles deviennent des vertus.
On en distinguequalre principale.-; : la force, la justice, la prudence et la tempérance. Cette distinction , que tout le monde connaît , suppose dans ceux qui rétablirent des lumièi es profondes.
DU JEUNE A.NACHARSIS. 347
Les deux premières, plus estimées, parcQ qu'elles sont d'une utilité plus généi'ale , tendent au maintien de la société ; la force ou le courage pendant la guerre, la justice pendant la paix. Les deux autres tendent à notre utilité particulière. Dans un climat où l'imagination est si vive et les passions si ardentes , la prudence devait être la
Îjremière qualité de l'esprit , la tempérance a première du cœur.
Lysis demanda si les philosophes se partageaient sur certains points de morale.
<( Quelquefois , répondit Euclide. On a donné des éloges à la probité, à la pureté des mœurs , à la bienfaisance ; de tout (ewps on s'est, élevé contre l'homicide, l'adultère, le parjure et toutes les espèces de viqes. Les écrivains les plus corrompus sont forcés d'annoncer une saine doctrine, et les plus hardis de rejeter les conséquences qu'on tire de leurs principes.
Aucun d'eux n'oserait soutenir qu'il vaut ijiieux commettre une injustice que de la souffrir.
« Que nos devoirs soient tracés dans nos lois et dans nos auteurs, vous n'en serez pas surpris ; mais vous le serez en étudiant l'esprit de nos institutions : les fêtes , les spectacles et les arts eurent parmi nous ,
dans l'origine , un objet moral , dont il serait facile de suivre les traces.
(f Des usages qui paraissent indifîërens présentent quelquefois une leçontouchante. On a soin d'élever les temples dans des endroits exposés à tous les yeux , parce que la reconnaissance ne peut être trop éclatante. Jusque dans le mécanisme de notre langue , les lumières de la raison ou de l'instinct ont introduit des vérités précieuses. Parmi les anciennes formules de politesse que nous plaçons au commencement d'une lettre , et que nous employons en différentes rencontres , il en est mie qui mérite de l'attention. Au lieu de dire je a)Ous salue , je vous dis simplement faites le bien : c'est vous souhaiter le plus grand bonheur. Le même mot désigne celui qui se distingue par sa valeur ou par sa vertu , parce que le courage est aussi nécessaire à l'une qu'à l'autre. Veut-on donner l'idée d'un homme parfaitement vertueux , on lui attribue la beauté et la bonté , c'est-à-dire les deux qualités qui attirent le plus l'admiration et la confiance.
DU JEU:S^E A.?«'ACHARSIS. 549