‹ Abrégé du Voyage du jeune Anacharsis en GrèceChapitre 54 sur 65 · TOME II, l · texte numérisé non relu

TOME II, l

558 ABRJiGÉ DU VOYAGE

sacrifices, des oracles, des expiations et des enchûuiemens. Dans quelques-uns , et surtout daas le Cycle épique , qui est un recueil de traditions fabuleuses, on a décrit les généalogies des dieux, le combat des Titans , l'expédition des Argonautes , les guerres deTlièbes et de Troie. Comme la plupart de ces ouvrages n'appartiennent pas à ceux dont ils portent les noms , Euclide avait négligé de les disposer dans un certain ordre.

Venaient ensuite ceux d'Hésiode et d'Ho-' mère. Ce dernier était escorté d'un corps redoutable d'interprètes et de commentateurs. A son exemple , plusieurs poètes entreprirent de chanter la guerre de Troie. Tel fut, entre autres, Lesclies , qui commença son ouvrage par ces mots emphatiques : Je chante la fortune de Priani^ et laguerre fameuse ^ etc. Ce mcrae Leschès, dans sa petite Iliade , et Diogène dans ses Cypriaques , décrivirent tous les événemens de cette guerre. Lespoëmes dei*Héraclide et de In Théséide n'omettent aucun des exploits d'Hercule et de Thésée. Ces auteurs ne connurent jamais la mature de l-'ëpopéc ; ils étaient placés à la suite d'Homère , et se perdaient dans ses rayons comme les étoiles se perdent dans ceux du soleil.

DU jED>'r: A^'ACIIARSIS. 539

Euclide avait tâché de réunir toutes les tragédies , comédies et satires que , depuis près de deux cents ans, on a représentées sur Jes théâtres de la Grèce et delà Sicile.' Il en possédait environ trois mille , et sa collection n'était pas complète. Je comptai souvent cent pièces qui venaient de la même main.

« Les mimes, dit Euclide , ne furent, ilans l'origine , que des farces obscènes o a satiriques qu'on représentait sur le théâtre. Leur nom s'est transmis ensuite à de petits poëmes qui meltent sous les jeux du lecteur des aventures particulières. I|s se rapprochent de la comédie parleur Objet ; ils eu *llifïèrentpar le défaut d'intrigue, quelquesuns par une extrême licence. ,11 en est où règne une plaisanterie cxquiseet décente. » Parmi ceux qu'Eiiclide avait rass/cîmbîés., je trouvai ceux de Xénarquc et de Sophrqa de Sjracuse. Ces derniers (aisaîent les déiices de Pîalon, qui Jes ayant reçu^ de Sifciie , les fil connaître aux x\thénieïv$.' i

K ÂAiant la découverte de i'art dramatique, nous dit encore Euclide, les poètes à gui la nature ^vait accordé une àjme sejisile et refusé le talent de l'épopée, tantôt retraçaient dans leurs lableauxles désastres .d'une nation ou les iufortuoes .d'un per-

^i\0 ABRtGJ* DU VOYAGE

sonnage de l'antiquité, Jtantôt déploraient Ja mort d'un parent ou d'un ami , et soulageaient leur douleur en s'y livrant. Leurs chants plaintifs , presque toujours accompagnés de la flûte , furent connus sous le nom d'élégies ou de lamentations.

« Ce genre de poésie procède par une marclie régulièrement irrégulière ; je veux dire que le vers de six pieds et celui de cinq s'y-succèdent alternativement. Le style eu doit être simple , les expressions brûlantes, mais sans imprécations et sans aucun signe ÛQ désespoir.

• « L'élégie peut soulager nos maux quand *nous sommes dans l'infortune j elle nous doit Inspirer du courage quand nous sommes près d'y tomber. Elle prend alors un iton plus vigoureux, et, employant les images les plus fortes , elle nous fait rougir de notre lâcheté, et envier les larmes répandues aux funérailles d'un héros mort pour le service de la patrie. C'est ainsi que Tyrtée ranima l'ardeur éteinte des Spartiates , et Callinus celle des habitans d'Ephèse.

« Lasse enfin de gémir sur les maux trop réels de l'humanité, l'élégie se chargea d'exprimer les tourmens de l'amour. Plusieurs poètes lui durent un éclat qui rejail-

DU JIÎUISE AjVACHARSIS. 34*

lit sur leurs maîtresses. Les charmes de Ballis sont chaque jour célébrés par Philélas de Cas , qui , jeune encore , s'est fait une juste réputation. On dit que son corps est si grêle et si faible , que, pour se soutenir contre la violence du vent, il est obligé d'attacher à sa chaussure des semelles de plomb , ou des boules de ce métal. Les habitaus de Côs , fiers de ses succès , lui ont consacré sous un platane une statue de bronze. »

Plusieurs tablettes étaient chargées d'hymnes en l'honneur des dieux, d'odes pour les vainqueurs aux jeux de la Grèce, d'églogues, de chansons, et de quantité de pièces fugitives.

« L'églogue , nous dit Euclide, doit peindre les douceurs de la vie pastorale. Des bergers assis sur un gazon , aux bords d'un ruisseau, sur le penchant d'une colline , à l'ombre d'un arbre antique , tantôt accordent leurs chalumeaux au murmure des eaux et du zéphir, tantôt chantent leurs amours , leurs démêlés innocens , leurs troupeaux , et les objets ravissans qui les environnent.

K C'est en Sicile qu'on doit chercher l'origine de ce genre de poésie : le berger Daplmis en conçut la première idée j et dans

la suite il fut perfectionné par deux poètes de la même contrée , Slésichore etDiomus.

« Faute de mouvement et de variété , l'églogue ne flattera jamais autant notre goût que cette poésie où le cœur se déploie dans l'instant du plaisir, dans celui de la peine. Je parle des chansons , dont vous connaissez les différentes espèces. Je les ai divisées endeux classes : l'une contient les chansons de table jl'autre celles qui sont particulières à certaines professions , telles que les chansons des moissonneurs, des vendangeurs, des éplucheuses , des meuniers, des ouvriers en laine , des tisserands , des nourrices , etc.

« L'ivresse du vin , de l'amour, de l'amilié, de la joie , du patriotisme, caractérise les premières. Elles exigent un talent particulier : il ne faut point de préceptes à ceux qui l'ont reçu de la nature ; ils seraient inutiles aux autres. Pindare a fait des chansons à boire; mais on chantera toujours celles d'Anacréon etd'Alcée. Dans la seconde espèce de chansons , le récit des travaux est adouci par le souvenir de certaines circonstances, ou par celui des avantages qu'ils procurent. J'entendis une fois t;n soldat à demi ivre chanter une chanson militaire, dont je rendrai plutôt le sens que

DU JEU?rE ANACHARSIS. 343

les paroles : « Une lance , une épéc , un

« bouclier, voilà tous mes trésors ; avec

« la lance, Fépée et le bouclier, j'ai des

« champs , des moissons et du vin. J'ai

« vu des gens prosternés à mes pieds j ils

« m'appelaient leur souverain , leur maî-

« tre : ils n'avaient point la lance , l'épée

« et le bouclier. »

« Avant d'aller plus loin, je dois , continua Euclide, faire mention d'un poëme où souvent éclate cet enthousiasme dont nous avons parlé. Ce sont des hymnes en l'honneur de Bacchus , connus sous le nom de dithyrambes. Il faut être dans une sorte de délire quand on les compose j il faut y être quand on les chante j car ils sont destinés à diriger des danses vives et turbulentes , le plus souvent exécutées en rond,

« Ce poëme se reconnaît aisément aux propriétés qui le distinguent des autres. Pour peindre à la fois les qualités et les rapports d'un objet , on s'y permet souvent de réunir plusieurs mots en un seul ; et il en résulte des expressions quelquefois si volumineuses qu'elles fatiguent l'oreille, et si bruyantes qu'elles ébranlent Fimagination. Des métaphores qui semblent n'avoir aucun rapport entre elles s'y succèdent sans se suivre : l'auteur, qui n'y marche que

par des saillies impétueuses , entrevoit la liaison des pensées , et néglige de la marquer. Tantôt il s'affranchit des règles de l'art , tantôt il emploie les différentes mesures de vers et les diverses espèces de modulations. »

Je vis ensuite un recueil d'impromptus, d'énigmes, d'acrostiches, et de toutes sortes de griphes. Ou avait dessiné dans les dernières pages, unœuf, un autel, une hache à deux tranchans, les ailes de l'Amour. En examinant de près ces dessins , je m'aperçus que c'étaient des pièces de poésie , composées de vers dont les différentes mesures indiquaient l'objet qu'on s'était fait un jeu de représenter. Dans l'œuf, par exemple, les deux premiers vers étaient de . trois syllabes chacun; les suivans croissaient toujours jusqu'à un point donné ; d'où , décroissant dans la même proportion qu'ils avaient augmenté , ils se terminaient en deux vers de trois syllabes , comme ceux du commencement. Simmias , de Rhodes, venait d'enrichir la littérature de ces productions, aussi puériles que laborieuses.

DU JELXE A^'ACIIARSJS. 545

Page 1