CHAPITRE LVII
iSuite de la bibliothèque d'un AUiénlen. — La rhétorique;
« Pendant que l'on construisait avec effort l'édifice delà logique, dit Euclide, s'élevait àcôié celui de la rhétorique, moins solide à la vérité, mais plus brillant. »
S'approchant de ses tablettes : » Voici, continua-t-il, les auteurs qui nous fournissent des préceptes sur l'éloquence, et ceux qui nous en ont laissé des modèles. Presque tous ont vécu dans le dernier siècle ou dans le nôtre. Parmi les premiers sont Corax de Syracuse, Tisias, Thrasymaque, Protagoras, Prodicus, Gorgias, Polus, Lycimnius,' Alcidamas , Théodore , Evénus , Calli-!
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pe, etc.; parmi les seconds, ceux qui jouis-' .sent d'une réputation méritée , sont Lysias, Antiphon, Andocide, IséeCallistrate, Jsocrate; ajoutons ceux qui ont commencé à se distinguer, tels que Démosthènes,Escliine, Hypéride, Lycurgue, etc.
« C'est en Sicile qu'on fit les premiers essais de la rhétorique. Environ cent ans après la mort de Cadmus, un Syracusain,. nommé Corax , assembla des disciples , et composa sur cet art un traité encore estimé de nos jours, quoiqu'il ne fasse consister le secret de l'éloquence que dans le calcul trompeur de certaines probabilités.
« Protagoras, disciple de Démocrite, fut témoin , pendant son séjour en Sicile, de la gloire que ce rhéteur avait acquise. II s'était jusqu'alors distingué par de profondes recherches sur la nature des êtres j il le fut bientôt par les ouvrages qu'il publia sur la grammaire et sur les différentes parties de l'art oratoire. On lui fait honneur d'avoir le premier rassemblé les propositions générales qu'on a])pcllc lieux communs, et qu'emploie un orateur , soit pour multiplier ses preuves, soit pour discourir avec facilité sur toutes sortes de sujets.
« Après avoir réglé la manière de conslruirc i'cxordc, de disposer la narration,
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'Ct de soulever les passions des juges , on étendit le domaine de Tëloquence , renfermé jusqu'alors dans la place publique et dans le barreau. Rivale de la poésie, elle célébra d'abord les dieux , les héros et les citoyens qui avaient péri dans les combats. Ensuite, Isocrate composa des éloges pour des particuliers d'un rang distingué. Pe-" puis on a loué indifféremment des hom^ mes utiles ou inutiles à leur patrie j l'encens a fumé de toutes parts , et l'on a décidé que la louange ainsi que le blâme ne devaient garder aucune mesure.
«f On distingue aussi deux espèces d'orateurs : ceux qui consacraient l'éloquence à éclairer le peuple dans ses assemblées, tels que Périclès; à défendre les intérêts des particuliers au barreau, comme Antiphon et Lysias ; à répandre sur la philosophie les couleurs brillantes de la poésie, comme Démocrite et Platon j et ceux qui, ne cultivant la rhétorique que par un sordide intérêt , ou par une vaine ostentation , déclamaient en public, sur la nature du gouvernement ou des lois , sur les mœurs , les sciences et les arts , de superbes discours dans lesquels les pensées étaient offus-, quées par le langage.
« La plupart de ces derniers , répandus]
dans la Grèce furent connus sous le nom de sophistes. Ils erraient de ville en ville, partout accueillis^ partout escortés d'un grand nombre de disciples , qui , jaloux de s'élever aux premières places par le secours de l'éloquence , payaient chèrement leurs leçons , et s'approvisionnaient, à leur suite, de ces notions générales ou lieux commi^s dont je vous ai parlé.
«f Le plus célèbre de ces sophistes a été Gorgias , sicilien. Il acquit une fortune égale à sa réputation. C'était un écrivain froid , tendant au sublime par des efforts qui l'en éloignaient. La magnificence de ses expressions n'a servi bien souvent qu'à manifester la stérilité de ses idées. Cependant il a étendu les bornes de l'art, et ses défauts mêmes ont servi de leçon. »
Euclidc, en me montrant plusieurs har rangues de cet orateur , et différcns ouvrages composés par quelques-uns de ses disciples , ajoutait : « Je fais moins de cas du fastueux appareil qu'ils étalent dans leurs écrits, que de l'éloquence noble et simple qui caractérise ceux de Prodlcus de Céos. Cet auteur a un grand attrait pour les esprits justes; il choisit presque toujours le terme propre , et découvre des distinctions très-fines entre les mots qui paraissent synonymes, m
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Après une courte digression au sujet de Platon et de Pérlclès , Euclide voulut bien m'exposer les règles de la véritable éloquence. « Vous connaissez , continua- t-il, les auteurs qui s'y distinguent de nos jours, et vous êtes en état de les apprécier. Les règles qai justifient l'impression que vous en avez reçue sont le fruit d'une longue expérience , et se sont formées d'après les ouvrages et les succès des grands poètes et des premiers orateurs.
« L'empire de l'éloquence est très étendu. jll s'exerce dans les assemblées générales , 'où l'on délibère sur les intérêts d'une nation ; devant les tribunaux , où l'on juge les 'causes des particuliers ; dans les discours, où l'on doit représenter le vice et la vertu sous leurs véritables couleurs j enfin dans itoutes les occasions où il s'agit d'instruire ies hommes. De là trois genres d'éloquence: le délibératif , le judiciaire , le démonstrajtif; ainsi , hâter ou empêcher la décision du ipeuple, défendre l'innocent et poursuivre Je coupable , louer la vertu et blâmer le ivice, telles sont les fonctions augustes de l'orateur. Comment opérer cette persuasion ? Par une profonde étude, disent les (philosophes j par le secours des règles, disent les rhéteurs.
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« Si la nature vous destine , disent les premiers, au ministère de l'éloquence, attendez que la philosophie vous y conduise à pas lents , qu'elle vous ait démontré que l'art de la parole , devant convaincre avant de persuader, doit tirer sa principale force de l'art du raisonnement ; qu'elle vous ait appris en conséquence à n'avoir que des idées saines, à ne les exprimer que d'une manière claire , à saisir tous les rapports et tous les contrastes des objets , à connaître et à faire connaître aux autres ce que chaque chose est en elle-même. En continuant d'agir sur vous , elle vous remplira des lumières qui conviennent à l'homme d'état, au juge intègre , au bon citoyen. Vous étudierez sous ses yeux les différentes espèces de gouvernemens et de lois , les intérêts des nations , la nature de l'homme et le jeu mobile de ses passions.
«Mais cette science , ache tée par de longs travaux, céderait facilement au souffle contagieux de l'opinion , si vous ne la souteniez , non seulement par une probité reconnue et une prudence consommée, mais encore par un zèle ardent pour la justice et un respect profond pour les dieux témoins de vos intentions et de vos paroi ^g,
« Voilà ce que pensent les philosophes ^
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1 l'égard de la rhétorique : il faudrait niain- ;' tenant examiner la fin que les rhéteurs se proposent, et les règles qu'ils nous ont prescrites; mais Aristole a entrepris de les recueillir dans un ouvrage oii il traitera son sujet avec cette supériorité qu'on a remarquée dans ses premiers écrits. Vous le lirez un jour, et je me crois dispensé de vous en dire davantage. »
Je pressais vivement Euclide ; à peine repondait-il à mes questions. « Les rhéteurs adoptent-ils les principes des philosophes? — Ils s'en écartent souvent , et surtout quand ils préfèrent la ressemblance à la vérité. — Quelle est la première qualité de l'orateur? — D'être excellent logicien. — Son premier devoir ? — De montrer qu'une chose est ou n'est pas. — Sa principale attention ? — De découvrir dans chaque sujet les moyens propres à persuader. — En combien de parties se divise le discours ? — Les rhéteurs en admettent un grand nom^ bre qui se réduisent à quatre j l'exorde , la proposition ou le fait , la preuve et la péroraison.'On peut même retrancher la première et la dernière. » J'allais continuer;; mais uclide me demanda grâce, et je ne pus otenir qu'un petit nombre de remarques sur l'élocution. ,
« La convenance et la clarté , voilà , me dit -il, les deux principales qualités de l'élocution. i° La convenance. La diction doit varier suivant le caractère de celui qui parle et de ceux dont il parle ; suivant la iiature des matières qu'il traite et des circonstances oii il se trouve. Le style de la poésie , celui de l'éloquence , de l'histoire et du dialogue diffèrent essentiellement l'un de l'autre ; et même , dans chaque genre , les mœurs et les talens d'un auteur jettent sur sa diction des différences sensibles. 20 La clarté. Un orateur, un écrivain doit avoir fait une étude sérieuse de ]a langue. Si vous négligez les règles de la grammaire, j'aurai souvent de la peine à pénétrer votre pensée. Employer des mots à double sens , ou des circonlocutions inutiles ; placer mal à propos les conjonctions qui lient les membres d'une phrase; coajfoudre le plurier avec le singulier ; n'avoir aucun égard à la distinction établie dans ces derniers temps entre les noms mascujlins et les noms féminins ; désigner par le 'même terme les impressions que reçoivent deux de nos sens ; distribuer au hasard les mots d'une phrase, de manière qu'un lecteur ne puisse pas deviner la ponctuation de l'auteur : tous ces défauts concourent également à l'obscurité du style. Cette
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obscurité augmentera si l'excès des orne^mens et la longueur des périodes égarent l'attenlion du lecteur, et ne lui permettent pas de respirer ; si , par une marche trop rapide , votre pensée lui échappe , comme des coureurs de la lice , qui , dans un instant , se dérobent aux yeux du spectateur.
« Rien ne contribue plus à la clarlé quéi l'emploi des expressions usitées j mais , s'y vous ne les détournez jamais de leur acception , votre style ne sera que familier et rampant : vous le relèverez par des tours nouveaux et des expressions figurées. »
« J'ai ouï parler, dis-je à Euclide , des différentes espèces de styles , tels que le noble, le grave, le simple, l'agréable, etc.» K Laissons aux rhéteurs , répondit Euclide, le soin d'en tracer les diflférens caractères. Je les ai tous indiqués en deux mots : si votre diction est claire et corn^enahle ^ il s'y trouvera une proportion exacte entre les mots , les pensées et le sujet. On ne doit rien exiger de plus.
« Méditez ce principe , et vous ne Serez
{)oint étonné des assertions suivantes. L'éoqucnce du barreau diffère essentiellement de celle de la tribune. On pardonne à l'orateur des négligences et des répétitions dont on fait un crime à l'écrivain. Tel dis-
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cours , applaudi à l'assemblée générale , n'a pu se soutenir à la lecture , parce que l'action le faisait valoir j tel autre , écrit avec beaucoup de soin , tomberait en publie , s'il ne se prêtait pas à l'action. L'élocution qui cherche à nous éblouir par sa magnificence devient excessivement froide, lorsqu'elle est sans harmonie , lorsque les prétentions de l'auteur paraissent trop à découvert , et , pour me servir de l'expression de Sophocle , lorsqu'il enfle ses joues avec excès pour souffler dans une petite flûte. »
Je demandai à Euclide quel était celui des auteurs qu'il proposait pour modèle d'un bon style? « Aucun en])articuHer, me répondit-il, tous en général. Je n'en cite aucun personnellement , parce que deux de nos écrivains qui approchent le plus de la perfec tion, Platon et i3émosthènes, pèchent quelquefois , l'un par excès d'orneraens , l'autre par défaut de noblesse. Je dis tous en général , parce qu'en les méditant , en les comparant les uns avec les autres , non seulement on apprend à colorer sa diction , mais on acquiert encore ce goût exquis et pur, qui dirige et juge les productions du génie , sentiment rapide et tellement répandu parmi nous , qu'on le prendrait pour l'instinct de hi îiMii'n »
ru JEUIVE ANA.CHAIlSr». 6i
Nous sortîmes de la bibliothèque d'Eiiclide, et nous dirigeâmes notre promenade •?ers le Lycée. En entrant dans la première cour, nous fûmes attirés par des cris perçans qui partaient d'une des salles du gymnase. Le rhéteur Léon et le sophiste Pythodore s'étaient engagés dans une dispute très vive. Nous eûmes peine à percer la foule. « Approchez, nous dit le premier ^ voilà Pythodore qui soutient que son art ne diffère pas du mien , et que notre objet, à tous deux, est de tromper ceux qui nous écoutent. Quelle prétention de la part d'un homme qui devrait rougir de porter le nom de sophiste ! »
Nous nous approchâmes pour écouter :
Pythodore défendait la cause des sophistes avec des raisons qui nous auraient persuadés , si nous avions été moins prévenus en faveur de la rhétorique. Léon ne pouvait se contenir, et se disposait , à chaque instant , à fondre sur lui avec l'attirail pompeux et menaçant de son art. A peine son antagoniste eut-il achevé de parier, qu'il entreprit la défense de la rhétorique ; mais, comme il était tard , nous les laissâmes aux prises, et nous prîmes le sage parti de nous retirer.
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