‹ Abrégé historique du règne d'Albert & Isabelle, 1592-1602;Chapitre 11 sur 21 · PRIKCESSE DES PAYS-BAS · texte numérisé non relu

PRIKCESSE DES PAYS-BAS

FILLE aînée de PHILIPPE II, ROI D'ESPAGNE

L'archiduc Albert, que le roi Philippe fit son gouverneur général des Pays-Bas au commencement de Tannée 1596, étoit le septième des dix fils de Tempereur Maxinjilien II et de Marie d'Autriche, fille de Tempereur Charles-Quint. Né le 13 novembre 1559 ', il avoit été mis dès l'âge de neuf ans sous la conduite de trois habiles précepteurs, dont le premier fut Nicolas Coret, depuis évêque de Trieste ; le second, Mathieu Othen de Louvain , originaire d'une famille * noble de Danemarck, qui lui enseigna le latin et

* Albert naquit à Neustad eu Autriche^ un lundi et la veille de saint Albert le Grand. Baptisé parMagalan, aumônier du roi de Bohême, il fut tenu sur les fonts baptismaux par Vladislas, baron de Bemstein, chevalier de la Toison d'or et par sa femme Marie Manriquez de Lara.

2 ALBBBT [1970]

le troisième Auger-Ouilain Busbèque, gentilhomme flamand, natif de Comines sur la Lys*.

Le jeune prince fit des progrès étonnans sous ce dernier qui étoit un très habile homme, fort savant dans les langues étrangères, et tel que Maximilien II

' Auger-Guilain de Busbèque naqait à Commines en 1522. Il était fils naturel de Qille*Quilain , seigneur de Busbèque, petit village situé sur la Lys Ce seigneur fat honoré de l'amitié de Charles-Quint ; grftoe à la protection de Tempereur, le jeune Auger fût légitimé et il eut pour matttes les hommes les plus savants de son siècle. Précepteur des enfants de Ferdinand II, ce monarque lui permit d^aooompagser Pierre Lassa dans son ambassade en Angleterre. L'année suivante, en 1555, Tempereur le choisit pour son ambassadeur auprès de Soliman II. Il résida sept ans à la Porte. De retour en Allemagne, il fut nommé gouverneur des enfants de Maximilien II. En 1570, Auger suivit en France rarchiduchesse Elisabeth , qui allait épouser Charles IX; puis, il demeura auprès de la reine de France, en qualité d'intendant de sa maison. Cette princesse retournée en Allemagne après la mort de son mari , Busbèque continua à réaider à la cour de Henri III et de Henri IV , arec le titre d'ambassadeur de Rodolphe II jusqu'en 1592. Il voulut à cette époque se rendre en Flandre. Attaque en chemin par un parti de ligueurs, il dut à sa qualité d^ambassadeur d'avoir la vie sauve; mais il avait été tellement frappé par cet accident, qu'il mourut des suites de sa frayeur, le 22 octobre 1590, au chfttean de Maillot, près de Rouen. — Auger-Guilain de Busbèque avait de grands talents pour la diplomatie ; il a laissé, de ses ambassades en Turquie, des relations fort curieuses qui n'ont pas peu contribué de son temps à détruire la terreur qu'inspirait en Europe le nom des Ottomans, et qui, encore aujourd'hui , peuvent être consultées avec fruit. Ses Lettres à Adolphe II, sur les intrigues de la cour de France, tracent des portraits fidèles de Henri III, de la reine-mère, du duc d'Alençon, du roi de Navarre, de la reine Marguerite et de toute la tourbe des courtisans. Ces quelques pages d'histoire contemporaine au XYi*" siècle révèlent en lui, selon M. Vigneul-Marville, un narrateur fidèle, un écrivain élégant et correct en même temps qu'un observateur profond.

[1574] ET I8ÀBBLLE. 3

le choisit pour conduire, en France, Tarehiduchesse Elisabeth, sa fille, épouse de Charles IX, roi de France*.

 Tàge d'onze ans, Albert, aiant fait de grands progrès, sous ses maîtres, parut à la cour impériale, où tout jeune qu'il étoit il donna des marques de la vivacité de son esprit, d'une rare prudence et d'un jugement solide, de façon que Philippe II, roi d'Espagne, sur le récit avantageux qu'on lui fit de ce jeune prince, l'attira auprès de lui.

La cour d'Espagne lui donna lieu défaire éclore ses belles qualités, saus tirer vanité de sa qualité de fils de l'Empereur et de neveu de Roi, il se comporta avec ses courtisans comme avec ses égaux, et joignant une rare modestie à la saine poUtiquè, il se rendit parfait dans cette science qu'on appelle l'art de régner.

Dès l'âge de quinze ans, il parloit parfaitement cinq sortes de langues*.

* « Au mois de novembre 1570 , le roj Charles espouse « Elisabeth d'Autriche, fille de Maximilien, empereur, espérant « en vain, pour le peu de puissance que les empereurs ont en (* AUemaflme, par ce mariage rompre les levées des reistres « si accoutumez à venir en France. » [Mémoires de Gaspard de SauUCy seigneur de Tavannes*.}

Ce mariage fût Toccasion d'une dispute de préséance entre le prince -évoque de Mayence , qui accompagnait Tarchiduchesse, en qualité d'ambassadeur, et le prince d'Anjou, frère de Charles IX, depuis Henri III. Nous la donnons à Tappendioe (pièce n^ 2), comme un curieux épisode des relations de prince à prince au xvi« siècle.

* Le latin, TaUemand, l'espagnol, l'italien et le français.

* Collection des Mémoire$pour $ervir à VhùUnreie Frftnee» édition tfichaad et PonJoolat, 1** série, tome Vin p. 352, col. 1.

4 ALBKKT [1574]

La piété extraordinaire d'Albert aiant fait croire qu*il avoit du penchant pour Tétat ecclésiastique, le pape Grégoire XIII l'honora de la pourpre Tan 1577, quoiqu'il ne fût encore âgé que de dix-huit ans, et l'archevêché de Tolède* étant venu à vaquer par la mort de Gaspard de Guiroga, le cardinal Albert en fut pourvu*.

* Le titulaire de cet archeTdché, le plus riche et le plus considérable de la péninsule, avait la dignité de primat d'Bspagne.

* Don Gaspard de Quiroga naquit à Madrigal, petite ville de révôché d'Avila, en 1500 selon les uns, en 1512 selon d*autres auteurs; enfin en 1509 selon Diego de Castejôn y Fonseca, le plus complet de ses biographes. Son père, don Alvaro de Quiroga et sa mère dona Elena Vêla étaient tous les deux de bonne noblesse (de nohleza conocida). Après avoir fait de fortes études à Tuniversité de Salamanque, don Gaspard fut successivement nommé vicaire de Tarchevéché d'Alcala, professeur au collège de cette ville, chanoine de Tolède. Ayant, à cette époque, vivement combattu une bulle apostolique, il fut mandé à Rome, par le pape Paul IV. Celui-ci, gagné par les bonnes manières du jeune chanoine, lui donna Tabsolution et le nomma auditeur de la « sacra Rota » . Revenu en Espagne, après avoir visité les provinces napolitaines, Quiroga fut appelé, en 1571, au conseil suprême de Castille, et promu au poste important d'inquisiteur général. En 1576, Quiroga avait la présidence du conseil de la Cruzada et, à la mort d*Ântoine Perrenot de Granvelle« archevêque de Malines, il obtint encore celle du conseil d'Italie.

Ce fut en 1577 que don Gaspard Quiroga parvint à Tarchevéché de Tolède ; il reçut du pape, la môme année, le chapeau de cardinal sous le nom de Santa-Bavina, Don Gaspard occupa ce siège important jusqu en 1594, année où il mourut, ftgé, dit Castejôn y Fonseca, de quatre-vingt-cinq ans.

Un concile provincial qu'il tint à Tolède en 1581 et la translation des restes de sainte Léocadie, vierge et martyre sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximilien, paraissent ravoir mis en haute renommée auprès de ses contemporains. Mais Gaspard de Quiroga a des titres qui le recommandent plus sérieusement & la postérité. Il paratt avoir eu Tinstruction en grand honneur. Il a fondé deux collèges, Tun à Talavera en

[1590] ET IPABBLLE.

Comme il se disposait à résider dans son archevéché qui est le plus riche de toute la chrétienté, le Roi l'envoia en Flandres pour succéder à Tarchiduc Ernest, son frère, gouverneur général des Pays-Bas, décédé le 21 février 1595.

L'état presque désespéré dans lequel Albert trouva les affaires des Pays-Bas, lors de son avènement au . gouvernement, paroit exiger quelques remarques sur la mort du duc de Parme, et le gouvernement de l'archiduc Ernest, pour servir en quelque façon d'introduction aux événements concernant les archiducs Albert et Isabelle.

La perte de quelques- villes dans TOveryssel et d'autres échecs que le dut de Parme avoit reçu de la part de l'ennemi pendant les dernières années de son gouvernement, furent autant de coups de foudres qui avoient attaqué l'âme héroïque d'Alexandre Farnèse, et dont il fut d'autant plus abbatu qu'on les mettoit sur son compte

Ses envieux débitèrent qu'il tralnoit la guerre en longueur pour se rendre nécessaire au Roi et de ne ménager pas bien les trésors de l'Espagne ' .

D'autres prétendoient qu'il s'entendoit avec les

1582, l'antre à Tolède en 1583 ; plus tard , il dota la mdme ville d'une école de demoiselles. Ces diverses institutions étaient placées sous l'invocation de saints et de saintes, et confiées à des ordres religieux, mais elles témoignaient, chez leur auteur d'un- véritable intérêt pour le progrès et le bien-être moral de l'humanité; c'était, en somme, une provocation à la diffusion des lumières, un pas fait vers l'enseignement des masses qui, en dissipant les ténèbres de la superstition, élève et moralise les hommes.

* ., et de ne ménager pas bien, etc, — Et ils l'accusèrent de ne ménager pas bien, etc.

6 ALBBRT [1590]

ProVinces-Unies pour s'assurer aux dépens des pays du Soi du secours de ces alliés secrets, pour se venger de l'injustice faite à son fils, Benaut, par la conquête du Portugal'.

Le duc aiant découvert les auteurs de ces bruits injurieux, les punit de différentes manières, mais la vengeance qu*il exerça sur ses ennemis ne remit jamais son àme de la douleur qu'ils lui avoient causée*.

* Renaud Farnèae était, à la mort de don Sébastien, un de« oompétiteun au trdne de Portngal. Comme Philippe II, il réda" malt cette couronne du chef de sa mère; mais il n*y avait pas plus de droits que le roi d*Espagne. En effet, la loi mentale des Portugais, comme la loi salique en France, exclut du trône les femmes et leur descendance; en outre« il existe une autre loi qui donne aux âtats du royaume Téleetion du souverain lorsque les héritiers mftles ou de descendance mftle font défaut. Il ressort de là que Benaud Famdse ne pouvait prétendre, h moins d'être choisi par les États de Portugal, à la succession de don Sébastien, de qui, du reste, il était parent plus éloigné que Philippe II. La conquête de cet État fut, de la part du roi d'Espagne, un abus de la force, une usurpation malhonnête, maiât non une ii^ustice commise à l'égard du fils d'Alexandre Fartièse.

* L'auteur du manuscrit fait ici allusion à la conduite du duo de^ Parme vis-à-vis de Frédéric Perrenot, sieur de Champaçiey. A la suite des reeueilt d^ArétophiU, édités par M. de Robaulx de Soumoy*, on trouvera deux discours sur les affaires des Pays-Bas, 1589 et 1590« qui, pour n'être adressés à personne, n'en paraissent pas moins destinés à être mis sous les yeux de Philippe II. Ces discours sont des accusations en règle contre le duc de Parme et le récit de De Meteren fait soupçonner qu'ils ont été remis à Sa Majesté Catholique, dans un moment où Alexandre Farnèse était violemment mis en cause à la cour d'Espagne. L'amiral de Xinvincible Armada, si complètement détruite ou dispersée devant Calais, le duc de Medina-Sidonia, donnait à entendre que le gouverneur des Pays-Bas était seul cause de son désastre pour lavoir mal secondé» Les ennemis

* VôTOZ Jf(Aiidir6â de Frédérie Perrenot, rieur de Chtm^^neif. (Golldction des MèmoirM publiés par la Société de l'histoire de Belgique.)

n écrivit en Espagne qu'il ne se sentoit plus en état de soutenir les fatigues de la guerre et jiressa le Roi de lui permettre de se retirer. Philippe le refusa, mais sachant que l*hydropisie dont le duc étoit attaqué devenoit tous les jours plus incurable, il jugea nécessaire de lui envoler un homme capable de prendre une partie du gouvernement en main, en cas que le duc vint à mourir; il nomma pour cela D. Pedro Henriques d'Azevedo, comte de Fuentes*, qui se rendit aussitôt à Bruxelles et se disposoit à aller trouver le duc, lequel aiant entièrement perdu ses forces mourut la nuit du 3 au 4 décembre 1592'.

personnels de Farnèse, Pastrana et d'Ascoly, appuyaient Tamirai, prisonnier des Anglais, dans son accusation qu^envenimaient les lettres de Champagney. SI Ton en croit De Meteren, le duc de Parme fût avisé de cette situation critique parrinfknte. rarehidncbesse Isabelle, qui le favorisait fort. Alex. Farnèse écrivit à Philippe II pour se justifier. Non-seulement le roi d*Espagne rassura son gouverneur des Pays-Bas , mais il lui permit d*éloigner Champagney, « ce que depuis il fit avec m beaucoup de rigtjeur, dit De Meteren , Iny commandant de • partir en un certain terme qui estoit fort brief, hors du pays, « avec beaucoup de reproches. Et toutes les prières qu'il fit, et « Tintercession de ses amis, à cause quMl n'estoit point bien « disposé de corps pour voyager, ne peurent de rien servir, pour « estnouvoir F^rme, à ne point user de telle rigueur. Il présenta a d'entrer en quelque cloistre, soit des capuchins, ou jésuites, « mais tout en vain. Il demeura comme confiné et banni en « Borgongne, aussi longtemps que Parme vescut. » [Histoire des PafS'Bash^EmiATavEL de Mbtbren, liv. XV, folio 318 verso,col. I. la Haye, Hillebrant, 1618.)

> Le comte de Fuentès était le beau-f^ère du due d*Albe, de sanglante mémoire.

' L'auteur du manuscrit fait erreur sur la date de la mort du duc de Parmei; Alexandre Farnèse mourut dans la nuit du 2 au 3 décembre. •— Il s'apprêtait à envahir la France pour la troisième fois et & porter de nouveaux secours aux ligueurs contre

8 ALBBBT [Vm]

Tous les historiens, les HoUandois même n*oiit pas manqué de lui donner les louanges qu'il méritoit, et les François en ont usé de même * .

Le duc de Parme aiant nommé Pierre-Ernest de Mansfelt pour gouverneur général des provinces espagnoles', le Roi le confirma dans cet emploi, en attendant que l'archiduc Ernest, à qui il avoit destiné ce gouvernement, fût venu.

Comme Mansfelt étoit Allemand et que Philippe n'étoit jamais sans soupçons, la plus importante partie du gouvernement fut entre les mains du comte de Fuentes et d'Estienne d'Ybarra', tous deux Espagnols, qu'on avoit joints au gouverneur en qualité de ses conseillersV

Henri IV, lorsqu'il mourut à Ârrfts, où il s'était arrêté pour y tenir les États au nom du roi d'Espagne.

* « Ce fût un des sages, bien advisez, prudens, heureux et « valeureux capitaines de son temps : Estimé le plus homme de « bien, et (combien qu'il fût Italien] moins simulé que nul des « gouverneurs que le roy d'Espagne ay t envoyé aux Pays-Bas ; « jaloux de son honneur et tenant sa parolle sur tous autres. • fJ.-F. Lb Petit, Chronique de Hollande, Zélande, etc., vol. 2, page 615, 2« col.)

* Pierre-Ernest de Mansfeldt, baron d'Heldrungen, chevalier de la Toison d'or, vieil et rusé capitaine, au dire de François Le Petit, était gouverneur et capitaine général du duché de Luxembourg et du comté de Chiny. Il avait déjà rempli, à plusieurs reprises, les fonctions intérimaires de gouverneur général des Pays-Bas, lorsqu'il jen devint titulaire à la mort du duc de Parme. C'était un brave et loyal gentilhomme, administrateur et diplomate habile autant qu'expert capitaine, mais homme prodigue, dépensier, toujours besoigneux et en quôte d'argent pour payer son amour du faste et le luxe de ses maîtresses.

' Stéphane d'Ybarra était superintendant des deniers royaux.

* « Sans l'advis desquels deux il ne pouvoit rien faire, ny « traicter, ny disposer d'un seul soit, » (J.-F. Le Petit, Chronique de Hollande, Z^lande, etc., vol. 2, p. 616, l'« ool.)

Le comte de Fuentès crat devoir signaler le nouveau gouvernement en faisant passer au conseil la résolution imprudente et inhumaine, qu il ne seroit plus permis de paier des contributions à Tennemi, et de ne donner, ni de recevoir aucun quartier*.

La noblesse et les ecclésiastiques voyant saccager leurs terres, sans aucun moyen de les sauver dans les pays ouverts demandèrent avec de grands cris que cette ordonnance fût révocquée. La désertion se mit dans les troupes et l'on entendoit les soldats se plaindre qu'on achetoit leur vie pour trop peu d'argent, qu'on ne paioit pas même à l'échéance; peu disposés d'aller au devant de l'ennemi, ils disoient que si le malheur vouloit qu'ils fussent battus et pris prisonniers, il ne leur restoit que d'être pendus, pour n'avoir pas fui assez tôt.

Les États des Provinces-Unies publièrent aussi une ordonnance^ par laquelle, après avoir accusé les Espagnols de barbarie, et exhorté tous les habitants des Pays-Bas à se joindre à eux contre les Espagnols, ils ordonnèrent aussi de leur côté de ne donner aucun quartier à ceux qui tomberoîent entre leurs mains, ou qui refuseroient de paier les contributions dont on étoit convenu ; par cette conduite des Etats, on fut obligé de rétablir l'ancien usage de la guerre.

Cependant le prince Maurice, après avoir réduit

' Cette maladroite ordonnance fut publiée le 5 janvier 1593. Nous donnons aux annexes, pièce n» 3, l'appréciation de cette mesure par François Le Petit. Ce fragment fait ressortir d'une manière saisissante Timpopularité de ce mandement, l'exprèssion la plus complète de la barbarie et de l'égoTsme espagnol.

* Cette ordonnance fut publiée le 27 février 1593.

10 ALBBET [im]

les places d'Overyseel, forma le projet de s'emparer de rimportante place de Gertrudenberg' et prit à cet effet toutes les mesures que la prudence humaine ayoit pu dicter'.

Les comtes de Mansfelt, de Foentès et les autres conseillers du roi d'Espagne aiant eu avis de cette entreprise jugèrent tous qu*il falloit empdcher la prise d'une place si importante sur la frontière du Brabant.

Mansfelt croiant que la levée du siège étoit pour lui une occasion favorable de se signaler en commençant son gouvernement et de faire de ce succès la base de plusieurs autres, se mit en campagne avec tout ce qu'il avoit pu ramasser de troupes, mais s*étant approché des retranchements de Maurice il fut surpris de le trouver posté, et couvert de façon à ne pouvoir être forcé * , et n'en remporta d'autre

* Gertmydenberg, ou Mont^Sainte-Gertrude, place très forte, bâtie en forme de croissant, dans le Biesbosch ou Meuse méridionale.

* Cette Tille ne fût assiégée que le 28 mars ; mais Maurice, qui avait résolu de s*én emparer, avait tout fait de longue main pour empêcher les vivres et les munitions d*y arriver, malgré ses efforts pourtant, cette place était bien pourvue « de mille vieux soldats et de toutes sortes de choses nécessaires».

' Lorsque Maurice de Nassau entreprenait un siège, ii commençait généralement, avant d'attaquer Tennemi, par protéger son camp contre les renforts que les Espagnols pouvaient envoyer aux villes assiégées. Voici la description de sa position devant Gertruydenberg : « Le camp du prince Maurice estoit « tout entourné de haults ramparts, et de profonds fossés au « dehors, avec quatre ou cinq boulevars, sur chasque boulevart «r deux pièces de canon. Le quartier du comte de Hohenlo estoit <* aussi fortifié de mesme, et les autres pareillement, tellement « que bien deux lieues à la ronde, le tout estoit retrenché et

[1S93] ^ BT ISABBLLB. 11

avantage que celai d*aYoir été témoin ocolaire avec une armée deux fois plus forte que celle des ennemis, premièrement de le prise du fort* ensuite des ouvrages de dehors, et à la fin de la reddition même

de la ville*.

a pouryeu de bonlerarte, de forte, de raTelins et de profonds « fossés ; avec lears flancs et leur artfllerie. n j aToit aussi « force maste dressés sur lesquels on Ikysoit des signais de fea ,

• pour advertir Tun Fautre. Tout à l*entonr du camp, au dehors » des fossés, où il estoit de besoing, il j aroit partout des paulx * « fichés en terre, et en chasque palis**, il j aTOit une pointe de

• fer de la longueur d un pied : on les appelloit les ambassadeurs « dé Turquie; ils estoyent fichés si près Tun de Tantre, qu*on « ne pouToit mettre le genouTl entre deux. Les principales « advenues estoyent fortifiées de puissants forts, et de ravelins, « remplis d^artillerie, tellement qu'il j avoit près de cent pièces « de canon, desquels on se serroit. Sur Jes chemins il y avoit « des chausse-trappes, dea fossés, des puito qu'on avoticavés***, « et certains instrumens préparés avec de la poudre .... . . tellement que Blansfelt n*08a rien entreprendre sur le camp.

« Comme U estoit là, il se présenta quelque occasion, pour « laquelle le prince Maurice Iny envoya un trompette, auquel « Mansfelt demanda ponrquoj son maistre s'estolt ainsi retren- « ché, qu'il devoit plutost, estant un Jeane et courageux chef, « sortir hors de ses forteresses, pour venir donner bataille. Le

• trompette luy respondit que son maistre estoit à la vérité un « jeune seigneur, mais qu'il désiroit de pouvoir devenir un « vieux chef de guerre, comme il estoit; de quoy les assistants « se mirent à rire, et Mansfelt se teust comme ayant rencontré « une responce à sa demande^ > (De Metersn , Histoire des Pays-Bas, livre XVII, fol. J346 recto, col. 1, verso col. 1 et 2.)

< Le fort de Steelhoff [jardin de voleurs], qui, du côté d'Oosterhout, permettait de ravitailler la place. — Maurice, après l'avoir séparé de la ville, s'en rendit maître le 7 avril 1593.

* Gertruydenberg ne se rendit que le 24 juin, après un siège d environ trois mois.

* PMifo — PiMX.

** PoiM— Petits pimuL pointas par an boat qa'on enfonc* à la soits IM ans dès autres, poor fonner une cldtare.

*^ Ce»* — Minés.

12 ALBBBT [593]

La honte que les Espagnols s'estoient attirée en laissant prendre devant leurs yeux une ville aussi forte et aussi importante que Gertrudenberg par un ennemi beaucoup inférieur fut suivie d'une catastrophe plus ignominieuse encore.

Tandis que Mansfelt entreprit inutilement d'effacer cette tâche par quelque autre avantage sur la république, les troupes espagnoles, commandées par son fils Charles * , sur les frontières de France, se mutinèrent à cause qu'on ne leur payoit pas leurs arrérages. Elles pillèrent les vivres qui étoient envoies à leur général, et cassant leurs officiers, elles en choisirent, d'un commun consentement, d'autres d'entre la plus vile soldatesque.

Cette révolte commencée sur les frontières du pays s'étendit bientôt aux autres villes, les troupes se paieront de leurs propres mains en exigeant les droits et impôts dûs au souverain. Le tumulte ne fut appaisé qu'en laissant aux soldats les sommes qu'ils avoient exigées à compte de ce qu'on leur devoit et en pardonnant tout le passé \

* L'atné des fils légitimes de Pierre-Brnest de Mansfeldt.

2 a Comme Charles [de Mansfeldt] estoit sur son retour à « Aussi-le-Chasteau (appartenant au comte d'Bgmont,> moitié « France, moitié Arthois, séparé de la rivière d*Authie), voulant « faire justice d*un capitaine espagiiol qui avoit forcé une fille « de Hesdin : à l'instant tous les Espagnols s*eslevèrent contre « luy, et contre tous ses soldats walons, quMls mirent en fuyte, « pillèrent tous ses meubles et vaisselles, firent un chef d^entre « eux qu'ils nomment Èlecto , et s'estant vrayement mutinez a s'emparèrent de la ville de Saint-Pol, qu'ils fortifièrent, et d'où « ils tindrent sujet, et rançonnèrent tout ce quartier d'Arthois f< qu'on appelle le ffaulUPays , entre Hesdin, Bapaulmes, « Arras, Bethune, Aire et Saint-Omer, qu'ils contraignoyent

L'archiduc Ernest, frère de l'empereur Bodolf et du cardinal Albert, que Philippe à voit honoré dû gouvernement général des Pays-Bas, étant arrivé à Bruxelles, au commencement de l'année 1594, fit entendre à tout le monde qu'il ne se seroit pas chargé d'une pareille administration , sans en attendre un heureux succès et sans se proposer l'avancement de sa gloire, le rétablissement de la paix et la prospérité des habitans.

Dans cette intention et sous prétexte de travailler aux affaires particulières de la maison de Chimai , il envoia de Bruxelles à La Haye deux jurisconsultes Othon Hartius et Jérôme Comans. Arrivés à la cour des États, ils firent des protestations obligeantes, touchant l'inclination de leur maître pour une paix stable et livrèrent de sa part une lettre aux États, dans laquelle, après y avoir rappelé les désastres et les misères passées, il les exhortoit à donner les mains à une paix sincère, promettant d'y travailler de sa part de toutes ses forces et avec la plus grande intégrité.

L& sens de cette lettre aiant été confirmé de bouche par les deux députés qui furent conduits à l'audience, il fut résolu d'envoier aux États des

« leur apporter foutes les sepmaines argent et vivres, laquelle « mutinerie dura un an entier, devant qu'on la sceut appaiser. » Tel est le récit que François Le Petit* nous a laissé de cette mutinerie, récit confirmé dans tous ses détails par la relation de De Meteren. Les Italiens et les Wallons suivirent au pays de Hainaut l'exemple donné par les Espagnols en Artois ; enfin la garnison de Berck sur le Rhin en fit tout autant. Le défaut de paye était la cause première de toutes ces révoltes.

* Chronique de Hollande, Zélande, etc., vol. !S, p. 618, col. 1.

14 ALBBBT [1604]

provinces , partieuliàres des copies de la let^ d'Ernest et du discours des deux députés. Ceux-d refusèrent tous unanimement d'entrer en négociation, disant qu*il étoit impossible de se fier aux promesses de Philippe, puisque lui et ses conseillers espagnols, au lieu de reventr de leur haine enracinée contre ces provinces , se servoiœt du tems même qu'on faisoit des propositions de paix pour suborner des assassins contre la vie de Maurice, de Frédéric-Henri, qui n'avoit encore que dix ans et contre celle des principaux ministres de la république*.

En effet, dans le tems même que l'archiduc vantoit si fort la sincérité de ses intentions en offirant la paix aux Etats ou arrêta à Bréda un certain Michel Benichon', prêtre de Namur, qui après avoir

* L» répoBM des £tate des proyinces fat plus eiroonstanciée que ne le dit Tauteur du manuscrit.

Elle parle , en effet, de la nécessité où les Provinces- Unies se sont trouvées de prendre les aimes pour maintenir les franchises des Pays-Bas et pour protéger la liberté de conscience; elle signale les cruautés de la domination espagnole : elle appuie sur les dommages apportés aux Province»-Unies , par les diverses eommunications de paix, trattreusement violées par la nation espagnole ; enfin, après un énergique tableau des guerres fomentées par Tambition des rois d'Espagne, elle développe les raisons pour lesquelles les États ne voyent point moyen de faire la paix avec TEspagne, tant que ses rois n'auront point renoncé entièrement à leurs prétendus droits sur les Provinces-Unies.

' Michel Renichon, dit de la Rivière, prôtre, originaire de Namur, fut arrêté sur la fin du mois de mars à Bréda, déguisé en soldat. Comme ilavait confessé avoir été gagné par le comte de Berlaimont, les États-Généraux de Hollande citèrent ledit comte devant la justice des Provinces-Unies; mais celui-ci n'ayant point paru, on passa outre. Michel Renichon fut condamné à mort et exécuté à La Haye au mois de juin. Selon De Meteren, il maurut fort repentant, priant pour ses ennemis,

[1594] BT ISABELLE. 15

8ttbi plusieurs interrogatoires, confessa qu'il étoit venu dans les Provinces-Unies, à Tinstigation du comte de Bariemont, de l'aveu» à ce que lui avoit dit ce comte, d'Ernest lui-même, dans le dessein d'assassiner Maurice, et qu'on avoit paie d'autres meurtriers pour tuer Fr^éric-Henri, le sieur de Sainte-Aldegonde , Olden Bamevelt et le chevalier Leoninus^

Peu de temps après on arresta eaacorek Lille* un soldat nommé Pierre du Four, né à Nivelle, qui confessa qu'il avoit été suborné par La Motte et par le conseiller d'Assonville, non seulement pour exé* cuter une entreprise contre Berg-op-Zoom , mais

abjurant le pape, ses pardons, le purgatoire, la messe et en louant la religion réformée qu'il aurait embrassée avant de mourir.

* L^arcbidnc Ernest se défendit éneigiquemeat contre Taccusation d*avoir autorisé le comte de Berlaimont à envoyer des assassins contre le prince Maurice, son frère Frédéric-Henri, eto. Biea que Michel Beniehon eût déclaré aroir reçn « deux cents Philippe-Dalers * » et qu*il y sTolt encore quinze mille écus pour « qui exéouteroit ces assassinats ». Les jurisconsultes Otbon Hartius et Jérôme Coomans écrivirent que cette aocosation était « un insupportable et impudent rapport de choses, desquelles « ftSpn Altesse n*a jamais eu la moindre pensée, comme estant tt descendu d'une mayson, de laquelle jamais par cynievant ne « sont procédées choses si laydes et si infâmes, et n*en jprocé- • dûiont point encores, avec Tayde de Dieu. » — Ces juriscon* suites oubliaient, sans doute, pour ne citer qu'un exemple, les hautes et royales récompenses dont la famille de BaLthazar Gérard avait été récemment Tobjôt; les États -Généraux en avaient, au contraire, conservé bonne mémoire.

' Zille. Ce n*est pas dans la ville de Lille, mais au fort de Lillo que fut arrêté Pterre Dufour. De Meteren dit que ce fut à Bergues.

* Le Pkilifpe-Daler yalait, suivant la pemUssion de Tan 1586, deux florins onse sols.

16 ALBBUT [1594]

encore pour guetter roccasion de tuer le comte Maurice*.

Les confessions et les sentences de l'un et de Tautre furent imprimées et rendues publiques, par ordre des États, ce qui aigrit extrêmement le peuple contre les Espagnols et retraça aux esprits de la manière la plus vive les misères affireuses que la patrie avoit essuyées pendant les premiers troubles; la cruauté 4cs Espagnols en avoit gravé le souvenir dans l'àme des babitans. La seule idée de tant d'horreurs toujours fraicbe, étoit capable de les faire frémir et servoit aux Provinces-Unies d'une continuelle exhortation à ne pas se prêter légèrement à des négociations.

A mesure que les États marquoient de l'aversion pour la paix qui leur étoit offerte par le roi d'Espagne, ils firent des efforts pour mettre en campagne une armée formidable, au moien de laquelle Maurice fit lever le blocus de Couvorde et prit ensuite la ville

> Pierre Dafonr, soldat arrêté dans les premiers jours de novembre 1594, était né à Nivelles; il avait aatrefois servi dans la compagnie d'infanterie des gardes da prince Maurice. Il prétendit avoir été conduit par le sieur de la Motte et le conseiller d'Assonville dans la chambre de rarchidùc Ernest qui lui aurait dit en italien : « Faite quel che me avete promesse, ammazzate quel tyranno; fais ce que tu m*as promis, tue ce tyran», etquUi y avait répondu : « Lofarb^ je le ferai. • — Après cela La Motte et d^AsBonville lui auraient fait entendre une messe, en vertu de laquelle il devait être invisible lorsqull assassinerait le prince Maurice. Là-dessus on Texhorta à la prudence, à ne pas avouer, àVexemplé de Michel Renichon, s'il était pris, et on lui remit de Targent. — Pierre Dufour confessa tout, comme Renichon, et il fut condamné à être étranglé et à être mis en quatre quartiers, ce qui fut exécuté le 17 novembre 1594.

de Groeninge S dont la conquête étoit très importante à la République.

Dans ces conjectures même les soldats espagnols et italiens, irrités de ce qu'on ne les paioit pas, se mutinèrent de nouveau et de tous côtés, créant continuellement des nouveaux commandans, et formans une espèce de gouvernement, ils mirent le pays sous contributions et chargèrent les marchandises de droits d'entrée et de sortie et afin de n'avoir rien à craindre des Provinces-Unies firent une espèce d'alliance avec Maurice qui, après avoir reçu d'eux des otages i les pourvut de vivres et de munitions et leur envoia même des troupes pour ravager conjointement avec eux tout le Brabant, par des courses continuelles*.

Il n'est pas difficile de s'imaginer le triste état dans lequel se trouvoit alors cette province, ravagée d'un côté par les mutins et par les ennemis, ne trouvant plus la moindre resource dans son sein, et menacée, de l'autre, parla rudesse extraordinaire de

* « (jhroeninghen est une yiUe fort ancienne qu*aucuns esti- H ment estre celle que Pline appelle Phylleum, belle, bien « munie,et la plus peuplée de la seconde partie de Frise, deçà la ^ « rivière d*Ems et le Dollard, d'un pay sag^e fort plaisant, agréable « et fertile et qui fait aussi une des dix-sept provinces des « Pays-Bas. » (F. Le Petit, Chronique de Hollande ^ Zélande^ etc., p. 639, col. 1.)

' Cette révolte des troupes mercenaires fut une des plus graves qu'ait à enregistrer l'histoire de cette époque, si fertile en événements de ce genre. — En dehors des dangers qu'elle suscita directement à l'archiduc Ernest, elle fut un précédent si onéreux pour les archiducs que nous avons jugé intéressant de donner, en appendice, le récit qu'en a laissé De Meteren. ( Voir la pièce n« 4 des annexes.)

1% ALBBBT [iS04]

lliyver, de toutes les horreurs d'une disette gêné* raie*.

Le jeton annuel <][ue Ton fit alors pour la chambre des comptes la représente poussant vers le ciel ses soupirs et ses gémissements. On y voit d un côté Técu couronné du roi Philippe et de l'autre une femme, emblème de la province, assise au milieu des armes, regardant le ciel, dans les nues une épée et un fouet, et dans le lointain des tentes dressées et des maisons dévorées par les flammes avec cette inscription tirée du prophète Isaïe, ch. VI, v. 1 1 :

Usque quo Domine!

exclamation interrompue et propre à exprimer le gouffre des malheurs dans lequel cette province étoit abimée*.

< Suivant De Meteren, Thiver de 1594-1595 fut le plus fh)i(i qae Ton ait eu depuis 1564.

' Ce jeton existe à la Bibliothèque royale de Bruxelles, section des médailles. La description qu'en a donné G. Van Loon dans son Histoire métallique de^ XVII provinces des Pays-Bas, t. I'», diffère fort peu de celle de notre auteur.

Au revers, Técu couronné du roi Philippe est entouré de Tinscription :

G. (ECTOiRS) POUR LA CHAMBRE DES COMPTES

EN BRA. (bant)

Tandis que nous examinioas le jeton et que nous yériflions l'exactitude de la description que l'auteur du manuscrit en a donnée, M. Piot, conservateur de la section des médailles, eut Textréme obligeance de nous expliquer l'origine du jetoa. Ces renseignements, peu connus des personnes qui ne s'oceapent pas spécialement de numismatique, nous ont paru du plus haut intérêt, et sur notre demande, M. Piot a bien voulu se donner la peine de les rassembler dans une note que nous publions aux annexes (pièce n» 5).

[1595] BT ISABBLLE. 19

Le manque d'argent contraignit Ernest d'entreprendre des choflee auxquelles il n'auroit autrement jamais pensé, aiant appaisé en quelque façon les trouppes, en leur paiant plus de six cent mille francs d'arrérages, il essaia inutilement de les distribuer dans les villes, parce qu'on ayoit peur partout de recevoir des troupes mal paiées qui prenoient sur le bourgeois, ce que le roi ne leur fournissoit pas.

n s'avisa de vouloir assiéger, ou au moins de bloquer Cambrai, quoique la saison fût déjà fort avancée et sans espérance de pouvoir s'en rendre maître, seulement pour donner de l'occupation à ses troupes et les faire subsister pendant quelques temps, ce qui ne fit qu'augmenter les malheurs et les désastres.

Ces troupes campées alors sous le commandement du prince de Cbimay ruinoient entièrement le Hai* nau et l'Artois, et épuisoient les habitans du plat pays, en les pillant avec une licence effrénée.

Elles ravagoient les villages et les châteaux des seigneurs, forçoient les couvens et brùloient les maisons, elles poussoient même les excès jusqu'à mettre le feu aux faubourgs d'Arras et de Valenciennes.

Par là, les campagnes furent abandonnées et les terres laissées en friche, ce qui renchérit prodigieu- •sèment les grains et porta ceux d*Hollande et de Zélande à couper tout secours à leurs ennemis , en tenant les rivières exactement bouchées par leurs vaisseaux.

Pour comble d'infortune Henri IV, roy de France, se trouvoit alors en état de venger sur les Pays-Bas les outrages qu'il avoit reçus des Espagnols, qui,

fiO ALBERT [1995]

SOUS prétexte de défendre la religion romaine , p'avoient rien négligé pour le détruire.

Ayant embrassé lui-même cette religion, il avoit éloigné du chemin toute pierre d'achopement et arraché le masque à ceux qui avoient semé dans la France de si sanglantes divisions, en tachant de faire croître leur propre grandeur à l'ombre de la prétendue défense de la Foi.

Un tnotif si plausible leur étant entièrement ôté par le changement de Henri, il fit publier au son des trompettes sur toutes les frontières des Paysi Bas, un édit daté du 17 janvief 1595 par lequel il déclaroit la guerre à tous les sujets du roi d'Espagne \

Dans ces circonstances désastreuses le clergé et la noblesse convocqués s'assemblèrent à Bruxelles, pour délibérer ensemble sur le danger qui menaçoit la patrie.

Cette assemblée n'étoit composée que d'ecclésiastiques et de nobles sans aucuns députez des villes y qui forment le tiers -état, sans quoi on ne peut

> Avant cette déclaration de guerre, Henri IV avait écrit aux États d* Artois et de Hainaut, pour les exhorljer à obtenir que Tarmée, assemblée sur ses frontières par ordre du roi d'Espagne, se retirât de son royaume sans rien entreprendre contre le Cambrésis, afin de conserver la paix et d'épargner le sang des chrétiens. Cette lettre, envoyée aux États par un trompette le 17 décembre 1594, n*ayant pas été honorée d'une réponse, le roi de France publia Tédit du 17 janvier. Il fut répondu à cette déclaration de guerre, au nom de Philippe II, par un placard, où Henri IV est appelé « le prince de Béam qui se doçne la qualité dé roi de France. » Ce placard fut imprimé et publié à Bruxelles le 7 mars 1595 , quelques jours après la mort de Tarchiduc Ernest.

donner le nom d'État à une assemblée telle qu'étoit celle-ci.

L'archiduc s'y étant rendu lui-même y fit un discours en espagnol dans lequel il dit qu'il avoit reçu une lettre du roi avec ordre de procurer la paix aux provinces s'il étoit possible, ce qui l'avoit beaucoup réjoui puisqu'il n'était venu aux Pays-Bas que dans ce dessein.

Sur quoi les ecclésiastiques, également comme la noblesse représentèrent qu'on avoit beaucoup ouï parler de la bonne volonté du Eoi, mais que jusqu'alors on n'avoit vu aucun effet ; qu'il sembloit que Son Altesse étoit disposée à leur en faire voir, mais qu'il étoit. déjà bien tard, que le pays étoit prêt à se soulever si Ton n'usoit dé quelque modération ; que les provinces s'étoient plaintes depuis longtemps au Roi du mal qu'elles souffroient, sans que ces plaintes eussent rien produit ; que si S. M. ne les entendoit pas à cause de l'éloignement et que S. A. ne pouvoit remédier aux maux dont les habitants étoieut menacés tant du côté de la France que des Provinces- Unies, ils seroient contraints d'y remédier euxmêmes, comme les moindres insectes pourvoient à Jeur propre sûreté.

Comme l'assemblée souhaitoit fort que l'on pensât à la paix avec les Provinces-Unies, l'archiduc proposa trois questions sur lesquelles il demanda les sentiments de ceux dont l'assemblée étoit composée :

La première étoit : Si la nécessité de faire la paix étoit si pressante que le Roi dût faire pour cela des choses qui ne lui étoient pas séantes.

23 ALBBBT [1905]

La aecottde^ si c'étoit une chose honorable d'offirir aux ennemis plus qu'on ne leur avoit offert aupafa- Tant, oomme aeroit de leur permettre de dresser euxmdmes les conditions auxquelles ils la pourroient accepter.

La troisième enfin, s'il y avoit quelque autre moien praticable d'en venir à bout.

L'assemblée répondit qu'elle croioit que la paix étoit nécessaire, honorable et possible.

L'archiduc répliqua qu'il envérroit leurs setitimens au Roi et qu il croioit qu'il pourroit porter S. M. à consentir à la paix.

Malgré la tnodération qui paraissoit en son discours, on reconnut depuis qu'il étoit dans un sentiment fort opposé à la paix, par des lettres qu'il avoit écrites au Bol, qui furent interceptées, et dans lesquelles il écrivoit au Boi qull n'y avoit de négociation à faire avec les Provinces-Unies, qu'il ne restoit à emploier contre elles que la force pour les réduire à la raison, et obliger ces hérétiques à demander la paix' .

Cependant rassemblée témoigna d'être satisfaite du discours de l'archiduc, puisqu'on effet on ne pouvôit rien faire à cet égard que du consentement du Boi; mais Philippe n'étoit pas un homme à entrer dans les intérêts de ses sujets, et dans des sentimens d'humanité envers ceux qu'il avoit contraints de prendre les armes contre lui.

' Ces lettres furent interceptées par les émissaires des Provinces-Unies, en xséme temps que ceUes d'un certain don Guillaume de Saint-Clément , écrites de la cour de TËmpereur et disnnt aussi quMl fallait oppresser les hérétiques pour les amener à demander la paix.

\lSgS] ET ISABELLE. W

L'archidnc Emest mourut à Bruxelles le 21 de février 1595, n'aiant pas encore quarante-deux kù^

accomplis ' .

PlufdeurB crurent que sa maladie avoit eu sa source dans le chagrin qu'il eut de voir les affaires dès Pave-Bas aller à reculons sous son gouvernement, et de -n'avoir aucun moien de les rétablir; ' d'autres assurent que son corps étant ouvert, on trouva une pierre dans la vessie, et près des cAtes / vers les reins un grand ver qui lui avoit extrême- , ment rongé les entrailles, et qu'on croioit la seulo . cause de mort*. i

On avoit conçu d'abord quelque espérance du gouvernement d'Ernest, mais on auroit eu meilleure opinion de lui, s'il ne s'en étoit jamais méléV

- • L'arcbiduc Ernest, né à Vienne le 15 juillet 1553, était le tioifiième fils de Temperear Maximilien II.

* L'histoire de ce ver anthropophage nous semble fort entachée de romantisme; il n'existe pas d'entozoaire assez féroce pour « ronger extrêmement » les entrailles d'un homme. Le plus grand ver qui puisse habiter notre corps est le t/nia, dont les deux espèces connues sont aussi inoffensives Tune que l'autre. D est plus naturel d'admettre que des chagrins nombreux aient pu affecter Ernest au point de causer à la longue la mort de oet archiduc ; mais nous nous rapprocherions encore davantagede la vérité, nous semble-t-iî, en attribuant sa mort à la présence du calcul retrouvé dans la vessie. La maladie connue sous le nom de la pierre, qui, de nos jours, grâces aux progrès de la science, cause rarement la mort, était autrefois assez ft^uente et presque toujours mortelle.

■ D'un caractère faible et indécis, rempli de bonnes intentions qu'il n'avait pas la force de mettre en œuvre, Ernest d'Autriche subit lascendant des deux conseillers espagnols que lui avait imposés Philippe II, d*Ybarra et le comte de Fucntès. Reau-frèrf» du duc d'Albe, ce dernier aurait désiré — les chroniqueurs fi»» l'époque, sans le dire positivement, nous le laissent entendre.

24 ALBBRT [1595]

L'archiduc avant que de mourir avoit déclaré par ordre exprès du Boi , pour son successeur dans son gouvernement, don Pedro de Gusman, comte de Fuentès qui fut confirmé par le roi Philippe, jusqu'à ce qu'il en eût nommé un autre.

Pendant que ceci arrivoit à la cour de Bruxelles, le marquis d'Havre, frère du duc d'Arschot, avoit entretenu un commerce de lettres avec un certain Jacques de Malderen autrefois son domestique, mais alors favori du comte Maurice. Par le moien de cette correspondance il avoit si bien renoué la négociation de la paix, que de l'aveu des Etats-Généraux, on députa de la part de la noblesse des Pays-Bas catholiques, Théodore Liesvelt, autrefois chancelier de Bradant ', le conseiller Guillaume Maas et un secrétaire du duc d'Arschot ; ces députés * arrivèrent d'abord à Middelbourg, et le 14 d'avril, ils entrèrent en conférence avec le comte Maurice, le grand trésorier Jacques Valke , le conseiller Roels * et avec d'autres seigneurs des Provinces-Unies', munis d'un plein pouvoir pour traiter la paix.

Les plénipotentiaires des provinces catholiques, après avoir exposé les causes qui avoient rouvert les blessures de l'Etat, presque guéries par le départ des

rétablir aux Pays-Bas le régime espagnol, dans tout ce qu'il avait de tyrannique et d'odieux. Fuentès entrava sans cesse, par sa regrettable influencé, — véritable autorité,-— ce que l'ar^ chiduc Ernest projetait en vue de la pacification et du bien-être des provinces catholiques.

* Au temps du duc d'Anjou.

' F. Le Petit leur adjoint le conseiller Hartius.

* Pensionnaire de la province de Zélande.

* De Meteren cite parmi eux un certain de Vosber^he.

troupes étrangères approuvé par le Roi, et qui les empéchoient, jusqu'à présent, de se former, ils s'adressèrent au comte Maurice, lui déclarant qu'ils étoient persuadés qu'un prince aussi modéré que lui aimoit trop sa patrie pour ne pas préférer les palmes de la paix aux lauriers qu'il s'étoit peut-être encore promis ; que la fortune étoit peu stable, qu'ils en connaissoient les caprices et que le parti le plus sûr pour lui étoit de mettre en sûreté sa gloire qui l'élevoit au-dessus des héros anciens ; qu'il avoit sous sa conduite de belles provinces qui pouvoient lui fournir de quoi s'occuper glorieusement .pendant la paix, dans laquelle personne ne lui envieroit la suprême autorité, qui étoit un prix dû à sa prudence, et à la valeur dont il avoit donné dans la guerre des preuves si éclatantes et si utiles. Maurice répondit à ce discojirs en présence des autres plénipotentiaires : qu'il se croiroit au comble du bonheur et de la gloire , s'il pouvoit mettre une heureuse fin aux malheurs de la patrie, en lui procurant une paix souhaitée ; que s'ils étoient las de la tirannie des Espagnols, il ne tenoit qu'à eux de prendre une résolution vigoureuse, de traitter comme des peuples libres et d'effectuer ainsi une paix également utile aux deux partis, que s'ils songeoient à traiter sur ce pied, la différence des religions ne mettroit point d'obstacle à une alliance pourvu qu'on abandonnât les matières de la foi au jugement de Dieu et des peuples de chaque province, et qu'on ne contraignit personne à l'égard des sentimens dont la persuasion dépendroit uniquement de la grâce de Dieu : que convaincues de la haine implacable du roi d'Espagne, les Provinces-Unies ne vouloient

96 ALBBRT [1505]

traiter qtt*av6c les autres provinces ; que c'étoit là depuis longtemps le plus ardent de leurs désirs ; que malgré les bruits injurieux que les ennemis des Etats répandoient dans le monde, comme s'ils cher* choient leur bonheur dans la misère de leurs voisins, et dans une guerre éternelle, il protestoit de leur part que leur grand but étoit la paix, et qu'au milieu des fureurs de la guerre, ils n'avoient jamais perdu de vue l'espérance de l'établir sur un fondement solide.

Les sentimens étoient fort partagés touchant l'acceptation ou le refus des propositions de paix faites par les provinces catholiques ; 'selon quelqires-uns, on ne faisoit la guerre que pour obtenir une bonne paix, il étoit tems de finir une guerre si onéreuse, d'autant plus qu'on avoit trouvé une heureuse occasion de le faire avantageusement pendant que les provinces catholiques, sentant leur impuissance à pousser avec succès deux guerres à la fois, souhaitoient ardemment la paix, et étoient portées àlacheter en quelque sorte ; quoique pendant .quelques années, on eût réussi à reculer les frontières par la force des armes, il étoit imprudent de se fier sur ce bonheur puisque le sort de la guerre est inconstant, et qu'au milieu de la prospérité, les catastrophes sont à craindre.

Une opinion toute contraire régnoit dans l'âme de ceux qui trouvoient leur intérêt dans la guerre, ou chez qui la haine contre les Espagnols avoit jette les plus profondes racines; ils soutenoient qu'il étoit inconsidéré de se lier avec des peuples dont les cœurs étoient encore aigris à cause de la diflfërence des

[1606] BT ISABELLE. 27

religioiis, et^ui né cherchoient pas la paix par amour pour elle, mais uniquement par nécessité et pour leur propre conservation ; que par conséquent cette paix ne durerait que jusqu'à ce qu'ils eussent réparé leurs forces et trouvé une heureuse conjoncture pour recommencer la guerre avec plus de fureur. Où trouv©rôit«^n de nouveaux alliés, après avoir lâchement abandonné les anciens * ? Quelle certitude avoit-on de

* Cette objection n'était pas fbndée, comme on pourra É*én CQBvaîpçre en examinant le troisiàme des quatre articles fondamentaux du traité de paix projeté par Maurice de Nassau.

Voici ces quatre articles :

« Premièrement, qu'il faudroit deyant toutes choses, quIlK « fissent sortir hors du pays toute la gendarmerie estrangère, et « se missent en telle liberté qu'ils peussent traicter sans le roy ; « qu'ils eussent à députer euz-mesmes les députés et Estât des « provinces, qui voudroyent traicter, sans que le roy s'en me- « last, ayec lequel les Estais -Généraulx pourroyent traicter (T puis après, puis qu'il n'y avoit rien qui leur serait plus agréa- « ble, que de voir ceste sanglante guerre changée en une ferme « paix, sur des bonnes et raysonnables conditions.

« Secondement qu'il ne faudroit rien changer en la religion, « mais qu'elle demeurera à la disposition des Estats de chasque " province, sans qu'autres qu'eux ayent à s'en mesler.

• Tieroement, qu'il faudroit que les provinces lesquelles vou- « droyent traicter avec les Provinces-Unies, entre autres oondi- « tiens, fussent aussi résolues de traicter avec le roy de France « et la royne d'Angleterre, et de prendre sur eux, à la charge de « tout le corps des Estats-Géuéraulx, les debtes es quelles les « Provinces-Unies sont tombées, à ceste fin de se pouvoir déc fendre et maintenir en leur liberté contre les Espagnols et « autres estrangers.

« En quatriesme lieu, la paix estant faite sur ces conditions « et autres, les Provinces-Unies offrent d'employer toute leur « puissance, pour ayder à maintenir les autres en leur liberté, « contre tous ceux qui voudroyent molester, endommager, ou « tâcher de les desmembrer. »

Il n'était pas question, comme on le volt, d'abandonner les

28 ALBBRT [IS95]

rencontrer les mêmes circonstances et de trouver la monarchie espagnole dans la même foiblesse? On devoit s'attendre d'ailleurs à voir la discipline périr dans le sein du repos et les habitans accoutumés aux douceurs de la paix se résoudroient difficilement une autre fois à subir les charges que la guerre exige absolument ; ils prétendoient enfin que les provinces, étroitement liées par le péril commun, seroient facilement désunies dans la paix, par les divisions mutuelles et par les artifices d'un ennemi toujours vigilant, et qu'ainsi l'édifice encore peu ferme de la nouvelle république seroit ruiné sans peine*.

Maurice fit entendre aux députés catholiques par ordre des Etats qu'ils ne se résoudroient jamais à traitter avec le Roi , trop implacable ennemi des Provinces-Unies ; que néanmoins, dès que les troupes espagnoles, vuidans le pays, auroient mis par là les autres provinces en liberté, elles seroient ravies de prendre avec leurs voisins des mesures pour une paix solide, à l'exclusion pourtant du roi d'Espagne. Liesveld répondit qu'il étoit venu en Zélande pour entrer en négociation, uniquement de la part des provinces catholiques et de leur conseil d'Etat, sans

anciens alliés ; mais à qui veut la guerre, toutes les raisons pour la faire sont bonnes.

' Si les opinions touchant la paix et la guerre étaient divisées dans les États des Provinces-Unies, elles ne Tétaient pas moins , parmi les États des provinces soumises à l'Espagne. Fuentès et le parti espagnol étaient d'avis de continuer la guerre et delà pousser à outrance, pour réduire les Hollandais à l'obéissance du roi ; d'autres, au contraire, et parmi eux Jean-Baptiste de Taxis, conseiller d'État du roi à Bruxelles et Juste-Lipse, inclinaient à conclure une paix quelconque, estimant la plus mauvaise paix préférable aux victoires les plus fructueuses.

[I5t)5] BT ISABELLE. 29

que le roi d'Espagne, ou qui que ce fût de cette nation , y fût mêlé.

Maurice averti du contraire mit la main dans le sein de Liesveld, en arracha le sauf-conduit qui lui avoit été donné par Fuentès, gouverneur général des Pays-Bas catholiques et par cette preuve indubitable, il mit au jour la fausseté de cette déclaration ; cet incident rompit inopinément ses conférences *.

Cependant le comte de Fuentès sachant qu'il n'étoit pas plus goûté* du peuple que des grands, qu'on ne souffroit son gouvernement qu'avec peine, qu'on l'accusoit entre autres d'être cause du soulèvement des troupes et des Italiens surtout, s'appliqua d'abord à traiter avec eux.

L'accord fut conclu enfin à condition d'un pardon général du passé et le paiement de leurs arrérages.

Mais comme on n'étoit pas en état de les satisfaire sur-le-champ il fut stipulé qu'ils seroient mis en possession de la ville de Tirlemont qu'ils fortifieroient s'ils vouloient, et qu'on paieroit, par jour, 30 sols à chaque cavalier, 12 à chaque fantassin, 13 écus à l'élu et 6 au major, ce qui revenoit à 500 écus par jour. C'est ainsi que le plus riche et le plus puissant monarque de l'Europe fut contraint de paier l'amende à ses soldats, pour ne leur avoir pas fait compter leur solde à tems.

Il fallut encore leur donner un officier de marque pour otage jusqu'à ce qu'ils fussent entièrement satisfaits. La crainte que ces gens ne passassent

' Nous n'avons retrouvé dans aucun mémoire du temps le récit de cet incident ; pourtant, s*il était confirmé , la preuve serait, comme dit notre auteur, indubitable.

au service de France ou des Stats fit plier TorgMil espagnol d'une façon si humiliante et qui étoit de ai mauvais exemple V

De Fuentës aiant remis par ce moien les troupes h leur devoir» mit en campagne une armée respectable et vint répandre sur les frontières de la France la terreur des armes espagnoles; il investit d*abord le Châtelet, petite ville du Vermandois , et après en avoir renversé les remparts par son canon, il força la garnison, quis*étoit retirée dans la citadelle, à serendre\

Ilsejetta ensuite devant Dourlens', où quelques troupes avoient été mises en garnison par le duc de Bouillon^ qui marcha lui-môme avec une armée pour

* Voir aux annexes la pièce N» 4.

' Le Chfttelet était une très petite place qui fut toutefois vaillamment défendue par son gouverneur, le sieur de La Orange, et par les six cents hommes qu'il avait soùs ses ordres. Le feu sétant mis aux poudres , la garnison rendit le château et en sortit à des conditions raisonnables.

3 Ville et château situés sur la rivière de TÂuthie; petite place, mais de bonne assise.

* Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne d'abord, puis, par son mariage avec Charlotte de la Marck, duo de Bouillon, naquit le 28 septembre 1555, au château de Joze en Auvergne, de François III* du nom, vicomte de Turenne, et d'Éléonore, fille du connétable Anne de Montmorency. Général de mérite, il a joué un rCle actif dans les guerres qui ont ensanglanté les règnes de Charles IX, de Henri III et de Henri IV ; son ambition le fit de toutes les intrigues et de tous les complots qui ont troublé la royauté de Louis XIII. « Ce fut, dit le « cardinal de Richelieu, un homme sans religion et de plus « d'extérieur et d'apparence que de réalité de foi , d'une ambi- « tion démesurée, factieux et inquiet, qui ne pouvoit vivre ni « laisser vivre aucun en repos*. » — L'enfant qu'il eut de sa

* MimUrei dm cÊréàMol dé Miékeiim, toI. 1. -- Ooiieetio& ém mèmotiM pour swvlr à rUBtoIre de France, édition BilehMid et Fomaii]»t» 9* série, tsoie YH, p. S79, col. 1.

y conduire de» vivres et des munitions, mais Tamiral Villars' qui nienoit Tavant^garde, et qui nétoit pas en bonne intelligence avec BouilloD , osa, contre ses ordres, attaquer les Espagnols postés à leur avantage, le jour même de saint Jaques, patron de cette nation ^

Sûrs de la victoire, à cause de cette circonstance, ils reçurent les assaillans, avec une intrépidité merveilleuse.

Ils environnèrent Villars lui-môme avec quinze ou vingt gentilshommes qui laccompagnoient , et les aiant forcé à se rendre, les tuèrent de sang-froid*.

Les assiégeans, fiers de ce succès, commencèrent à

première femme ne vécut pas. Marié en secondes noces, à Elisabeth de Nassau, sœur du prince Maurice, il en eut six filles et deux fils, dont le cadet fut le grand Turenne. Le duc de Bouillon mourut le 25 mars 1623.

' L'amiral de Villars était gouverneur de Rouen et du Havre de Grftce.

' Le cardinal de Richelieu, dans le portrait quMl nous a laissé du due de Bouillon, apprécie d'une toute autre manière la conduite de de Villars et de son supérieur : « Il (le duc de Bouillon) « étoit courageux, mais malheureux en ses combats et si en- << vieux de la gloire d'autrui, que, par pure jalousie, il laissa « tailler en pièces Tamiral de Villars avec huit cens chevaux, « ne le voulant point secourir, le devant et lui ayant promis de « le faire *. »

* Le cheval de Vamiral de Villars s'étant abattu dans la mf^lée, il eut la jambe fracturée. Il se rendit à merci aux Espagnols qui Tentouraient, en ofi'rant 80,000 écus de rançon ; mais ils le tuèrent de sang-froid pour le punir cr de s'être débendé « de la ligue et réconcilié avec son roy, après avoir receu tant « de doublons du roy d'Espagne ». — Deux de ces mercenaires poussèrent la cupidité et la barbarie jusqu'à lui couper un doigt pour s*emparer d'une bague, ornée d'un diamant très précieux. Fuentès fit pendre les deux coupables.

* Afémoiret du cardinal de Richelieu, vol. 1. ~ Édition çitôe, p. 779, ool. 1 et ï.

â2 ALBBBT [1595]

battre la citadelle qui fut prise par assaut. De là ils se jettèrent dans la ville, où n*aiant trouvé aucune résistance, ils tuèrent tout, femmes et enfans, pêlemêle avec les soldats. Le courage ne servit de rien aux gens armés, ni la compassion à ceux qui étoient hors d'état de se défendre.

Ces massacres jettèrent une grande consternation dans la France et dans les Provinces-tlnies * .

De Fuentès, animé par ces succès, résolut encore de mettre le siège devant la ville de Cambrai qui fut d*abord vigoureusement défendue par son gouver» neur Jean de Monluc, seigneur de Balagni, maréchal de France'* et par l'ardeur martiale de Reinette de

' Les raTages commis par les deux armées ennemies causaient plus de maux aux provinces soumises à TEspagne et aux Provinces-Unies que la défaite du duc de Bouillon et la prise de Dourlens, Cambrai, etc., ne leur inspiraient de consternation. Il n*en était pas ainsi en France, dans ses (Economies royales *, Sully nous montre « tous les chefs des corps et compagnies » venant trouver Henri IV « pour se condouloir avec luy de tant de pertes, offrir leurs biens et leurs personnes pour son assistance » . Dans ce pays, ruiné par les guerres civiies'et religieuses, miné par les intrigues de l'Espagne et les trahisons de la ligue, il règne un sentiment de malaise, presque de rabattement; mais le roi estime que ce ne sont pas « choses nouvelles que les desfaveurs de fortune » et, pour les conjurer , il se dirige vers la' Picardie, faisant savoir à tous qu*il aime mieux « des effets que des paroles, et une demie assistance volontaire, que dix entières par contrainte ». — En lisant les (Economies royales^ on apprend à apprécier Henri lY . Le Béarnais était vraiment un homme et un roi digne d'être aimé et estimé par un ministre, tel que le duc de Sully.

' Jean de Montluc, seigneur de Balagny , appelé, par dérision, roi de Cambrai^ était le fils naturel d'une demoiselle Anne Martin et de Jean de Montluc, évoque de Valence, .aussi bon négocia-

* Collection des Mémoireê pour tervir à VBUtoire de France, éd. ICichaud et Poujoulàt, S* aërie, t. n, p. 199, col. 2.

[15d5] ET ISABELLE. 33

Clermont, son épouse, qui avoit le cœur d'une véritable héroïne*.

Mais toute leur vigilance contre les ennemis de dehors fut infructueuse, les ennemis les plus redoutables étoient enfermés dans la ville même.

Les bourgeois mécontents du gouverneur surent gagner deux cents Suisses de la garnison, se retranchèrent avec ce secours dans les rues, députèrent quelques-uns d'entre eux pour traitter avec les Espagnols , et sur une simple promesse de bouche leur

leur que son frère Biaise de Lasseran-Massencome, seigneur de Montluc, maréchal de France, était grand capitaine. Le sieur de Balagny paratt avoir été un assez triste sire. Engagé dans le parti de la ligue, après la mort du duc d'Alençon, son protecteur, ses troupes furent ignominieusement battues à Senlis et à Arques. Sa femme réussit à le faire rentrer en grâce auprès de Henri IV qui lui donna le bâton de maréchal de France avec la principauté de Cambrai. Mais, contrairement à ce que dit Tauteur du manuscrit, il fut mou et même lâche au siège de Cambrai et, chassé par ses sujets, il alla au devant du roi, « aussi « esveillé à caqueter, dit Sully, qu'il s'estoit monstre peu résolu « à défendre sa royauté, discourant de tout cela, comme s'il ff eust parlé des guérites de Simandius, ou de Sésostris, avec « estonnement d'un chacun, comment ayant perdu honneur, « femme, souveraineté et biens par sa faute, il avoit encor une « langue pour en pouvoir parler et désirer de survivre à une si « grande calamité *. » — Il s'en consola en épousant Diane dEstrées, sœur de la belle Gabrielle.

' Renée de Clermont d'Amboise était sœur du turbulent Bussy d'Âmboise qui, ayant tenté de séduire la comtesse de Montsoreau, fut assassiné, dans une embuscade, par le mari outragé. La dame de Balagny était une femme d'une grande énergie et d'un^ noble cœur; elle fit les plus louables efforts pour ranimer le courage du la garnison, démoralisée par l'impéritie du roi dt Cambrai. Ne pouvant prévenir la honte d'une capitulation, elle se laissa mourir de douleur et .... de faim probablement.

*■ Économie» royale», vol. 1, édition citée, page 200, col. 1.

ouvrirent les portes' . Le reste de la garnison se retira dans la citadelle, mais on n'eut pas le temps d'y faire entrer tout ce qui lui étoit nécessaire, de sorte qu on n eut de vivres que pour dix ou douze jours. Balagny considérant qu'il étoit impossible de se soutenir longtems dans la forteresse , demanda une suspension d'armes et obtint une capitulation avantageuse.

Pendant que ceci se passoit sur les frontières de la France, les États-Généraux emploieront leurs forces pour faire une diversion par quelque entreprise importante.

Maurice mena son armée devant Grol et en fit le siège qu'il trouva à propos de lever à l'approche de Mondragon, commandant du château d'Anvers, avec un corps de troupes qu'il avoit tiré d'Anvers même et de villes situées sur le' Rhin et sur la Meuse *.

L'entreprise sur la ville de Lière que Maurice confia à d'Heraugières, fameux par la surprise de Bréda, n'eut pas un meilleur succès.

La promptitude incroiable d'Alfonse de Luna, gouverneur de la place, jointe au secours d'une partie de la garnieion d'Anvers, soutenue par quelques milliers de volontaires d'entre la bourgeoisie d'Anvers et de Malines, fit manquer ce coup'.

* Le texte de la capitulation de Cambrai existe à la bibliothèque de Bruxelles, fonds Van Hulthem, n«» 26,672 : Poincts et articles de la réduction de Cambray à Sa M. Catholique. Douay, J. Bogars, 1595. — Nous la reproduisons aur annexes, pièce n«5.

' Le siège de Grol ne dura que dix jours ; entrepris, le 15 juillet, il fut levé le 25 du même mois.

» Herauguière, malgré les efforts d'Alfonse de Luna et l'arrivée des volontaires d'Anvers et de Malines , se serait rendu maître de Lierre, sMl avait pu maintenir la discipline dans ses

[lî»6] ET ISABELLE Ty

Le succès des armes espagnoles sur les frontières de la France et le choix ardemment souhaité que le roi avoit fait du cardinal Albert, pour gouverneur général, répandit une grande joie dans les Pays-Bas.

Albert arriva à Bruxelles le 11 février 1596, où on lui fit une magnifique entrée. Il avoit obtenu de Philippe qu'il remît en liberté Philippe-Guillaume de Nassau, prince d'Orange, fils aîné de Guillaume, qui aiant été enlevé autrefois par le duc d'Albe, avoit demeuré vingt-huit ans en Espagne, en une sorte de captivité* ; on lui rendit en même temps la jouissance de ses biens pour autant que cela dépendoit de l'Espagne, et l'on espéroit de se servir de lui pour ramener les provinces confédérées dans l'obéissance :

troupes. Il était depuis huit heures dans la place, lorsque les secours arrivèrent au gouverneur espagnol, retranchée Tune des portes de la ville : mais ses troupes, selon le dire soldatesque de F. Le Petit, « -au lieu de le desnicher de là et poursuivre leur « victoire, s'amusèrent à piller et desrober. Lesquels ne pouvant « rallier en temps pour estre trop espars et actifs au butin . .

t( ainsi furent ces pillarts eux-mesmes pillez et

« deffàits.

* « Tandis que tout cecy se passoit en France (1568) et que H le duc d'Alve s'estimoit au-dessus de ses affaires, non content n d'avoir la laine de ceux qui s'estoyent sauvés et retirés hors « du pays , mais voulant quant et quant avoir la peau, voire « la chair toute; fit enlever par Je capitaine Julien Romero, « le comte de Buren, fils aisné du prince d'Orange estant aux « escoUes en TUniversité de Louvain, contre les privilèges de « la duché de Brabant et de ladicte université, nonobstant les « protestations du recteur et du docteur Elbert Léonin, péda- « gogue dudit seigneur comte, lequel fut de \h mené en Espa- « gne, et y détenu comme prisonnier jusques en Van 1595 quo « le roy le renvoya au Pays-Bas avec le cardinal Albert d'Auà- « trice, comme nous dirons cy après. » (P. Le Petit, Chronique de Hollande, Zélande, etc., vol. II, p. 170, col. 1 et 2.)

as ALBBBT [1586]

Albert informa lea Provinces-Unies de sa nouvelle dignité, en leur déclarant qu*il ne négligeroit rien pour mettre fin à la guerre et pour rétablir 1 ancienne union parmi tous les peuples confiés à ses soins.

A l'exemple de Farchiduc, Philippe, prince d'Orange, écrivit aussi aux États pour les exhorter à consentir à une paix équitable. Ceux-ci le félicitant de sa délivrance lui témoignèrent, que la mémoire des services que sonpèreavoit rend us aux Provinces- Unies leur fairoit toujours aimer ceux qui appartenoient comme lui à Ce grand prince, qu'ils se persuadoient qull ne voudroit pas servir d'instrument aux Espagnols pour ruiner la liberté des provinces, que son père avoit établie avec tant de peines et de danger et même aux dépens de sa vie, qu'il avoit perdu par la main d'un assassin ; qu'ils prioient Son Excellence que si elle avoit quelque envie de venir dans leurs provinces, elle différât jusqu'à un temps plus favorable, dont ils se chargoient de l'avertir en lui envoiant passeport.

Ils ordonnoient néanmoins à celui qui administroit les biens de son père de lui faire parvenir dix mille francs des» revenus de ses biens.

Les provinces confédérées aiant rejette la paix et Tarchiduc aiant ainsi deux puissances redoutables à combattre, crut devoir attaquer la France, afin que l'aiant rangée à la raison, il vint plus aisément à bout de la Hollande.

Il fit d'abord courir le bruit que son intention étoit de secourir La Fère, et pour y jetter un secours considérable, il commanda à Nicolas Basti, général

albanois, d*y faire entrer des munitions de bouche, ce qu*il exécuta avec adresse, aiant passé, à la faveur d'un brouillard épais, le quartier d'Henri IV, roi de France i qui assiégeoit la ville en personne après l'avoir longtemps bloquée*.

La province de Flandres pressa en ce tems-là extraordinairèment le cardinal d'assiéger Ostende dont la garnison anglaise lui causoit de très grandes incommbditez ^

S'étant transporté lui-même jusqu'à Nieuport, et l'aiant fait examiner de près, on ne jugea pas alors cette entreprise convenable, mais pour ne pas perdre infructueusement le reste de Tété, il fut proposé dans un conseil d'attaquer quelque autre place, et l'on se détermina au siège de Hulst.

M 1 Durant ces deux sièges de Calais et d'Ardres, le roy de " France estoit encore assiégeant la ville de la Fere, laquelle « sept jours après la rendition de ladite ville d^Ardres, jQnale- « ment se rendit au roy par composition. Le senescbal de « Montelimair ligueur, et dom Alvarez d'Ozorlo, Espagnol, y « ayans enduré, avec leurs soldats, toutes les fatigues qu'il u est possible de penser,, jusques à avoir veu la ville partout « pleine d'eau à la hauteur de deux ou trois pieds, et pati mille « mesayses Tespace de cinq mois et plus qu'ils furent assiégez. « La composition fut honorable et avantageuse aux assiégez « qui sortirent à enseignes desployées, tambourins battants « avec leurs armes et bagages, traînans à leur retraitte quant « et eux* un double canon marqué des armoiries de France, se ■ retirèrent vers le Gambrésis. » (F. Lb Pbtit, Chronique de Hollande et de Zelande, etc., vol. II, p. 663, col. 1 et 2.)

' Les gens de Bruges offrirent au cardinal douze cent mille florins, payables en trois mois, s'il voulait assiéger Ostende, Albert alla reconnaître la place, pendant la dernière quinzaine de juin 1596 et, l'ayant reconnue trop forte et trop bien munie, il déclina l'offre qui lui avait été faite.

* Quant et eux, - avec eux.

::8 ALBBUT [i^

Le cardinal aiant fait mine d*en vouloir à Bréda, Maurice ordonna à près de la moitié de cinq mille hommes d'infanterie qui étoit dans Hulst, d'aller à Bréda, après quoi» Albert se tourna brusquement du côté de Hulst.

Ce siège fut très-rude, il fallut gagner le terrein pied à pied, par la force, ou par les mines.

Il se fit quantité de sorties et d'assauts pour gagner les moindres postes, l'artilerie fut également bien servie des deux côtés et tua quantité de monde; enfin, après de grands efforts, et bien du sang répandu , la garnison se rendit , et sortit avec tous les honneurs de la guerre pour se retirer où il lui plairoit*.

Le cardinal de retour à Bruxelles fit paier les mutins de Tirlemont pour suppléer à la perte qu'il avoit faite devant Hulst.

Ce succès des armes espagnoles hâta la conclusion d'une triple alliance offensive et défensive entre la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies, contre les Espagnols, conclue à La Haye, le dernier octobre 1596*.

Dès le commencement de cette année les États avdent joint vingt -quatre vaisseaux à la flotte angloise*.

1 Au dire de De Meteren, Tarohiduc y perdit 3,000 hommes outre huit cents hlesBés et estropiés. Parmi les morts, se trouva le maréchal de Rosne, seigneur français, vieux ligueur et ancien lieutenant dn duc de Mayenne. Les assiégeants perdirent 800 hommes. Le siège fut commencé le 4 juillet, la ville se rendit le 18 août suivant.

2 Voir sur ce traité important la pièce u» 6 des annexés. ' D après François Le Petit , les États auraient envoyé vingtquatre beaux navires de guerre et six loutres de munitions.

Ces forces réunies * avoient pris la ville de Cadix située près du détroit de Gibraltar, et comme la demande de deux millions * pour le rachat du pillage avoit été refusée par le gouverneur de la province, la ville fut pillée et ensuite livrée aux flammes.

Les Espagnols eux-mêmes mirent le feu à leur flotte américaine qui étoit dans ce port, et qui consistoit en trente-deux vaisseaux richement chargés, et privèrent par là, et leur propre nation et leurs ennemis, d'un trésor d environ dix millions*.

Selon De Meteren il n'y aurait eu que vingt-quatre navires en tout : dix-huit grands navires de guerre, parmi lesquels les uns portaient cent hommes et les autres cent trente lîbmmes, et six navires de munitions hien équipés et ayant chacun quarante hommes. Cette escadre était commandée, sous les ordres de Tamiral anglais, par Jean de Duvenvoorde, sieur de Warmont, amiral de Hollande ; le vice-amiral était Jean de Gerbautsen d'Enckhuyse et Taprière-amiral Corneille Leusen de Flessingue. Le comte Ludovic de Nassau faisait^artie de l'expédition, en qualité de Capitaine des volontaires.

* La flotte anglo-batave comptait cent quarante voiles, sous les ordres du comte d'Essex, amiral. Parmi les volontaires se trouvait don Christophe de Portugal , un des fils d'Antoine de Beja, prétendant évincé du trône de Portugal.

* Deux millions de ducats — le ducat valait alors trois florins soit donc six millions de florins.

* Au dire de De Meteren, la flotte espagnole aurait ou une valeur bien plus grande; d'après lui, elle se serait composée de quatre grands galions, de ceux appelés les Douze-Apôûres ; deux grandes calmasses d'Andalousie ; cinq grands vaisseaux do Biscaye; quatre levantiscos italiens; trois frégates et trentesix "ou trente-cinq navires marchands du port de deux cents à sept cents tonneaux. Leur chargement consistait en seize mille pipes (la pipe vaut environ 450 litres) de vin d'Espagne ; deux mille pipes d'huile ; cinq mille quintaux de cire , et beaucoup d'autres marchandises précieuses , comme drap d'or, soie, vifargent, etc.. Le tout estimé à environ douze millions de ducats,

40 ALBBBT [ 1596]

Philippe, irrité au dernier point de Taffiront qu'il Tonoit de recevoir à Cadix, fit équipper promptement une flotte de tous les vaisseaux qu'il put trouver en Espagne, sans en excepter les étrangers, pour faire une descente en Angleterre, ou en Irlande.

Cette flotte, consistant en cent vingt-huit voiles et presque aussi formidable que celle qui avoit été équippée huit ans auparavant dans la même vue, eut le môme sort. Une violente tempête Tempêcha de voir jamais, les côtes d'Angleterre et en fît périr la plus grande partie près du cap de Finisterre.

Pendant le siège d'Hulst, les troupes des États sorties des garnisons de Bréda et de Gertrudenberg avoient mis tout le Brabant sous contribution ; pour Ten délivrer, le cardinal de retour à Bruxelles, ordonna au comte de Varax ' , grand maître de Tartilerie de marcher avec quatre mille fantassins, et troiscents chevaux àTurnhout, et de délivrer, comme il le fit, cette partie du Brabant des exactions des États'.

Maurice instruit de ce dessein, aiant ramassé des garnisons voisines un corps de troupes supérieur en

soit trente-six millions de florins. En monnaie de notre temps, On peut estimer la valeur de cette cargaison à plus de cent millions de francs.

^ Le comte de Varax, baron de Balamon, général en chef de Tarmée espagnole à la bataille de Turnliout, était frère du marquis de Varembon, gouverneur de TArtois. Il fut tué pendant la déroute par un homme d*armes qui , trompé par la simplicité de son accoutrement, crut frapper un simple soldat italien.

* Selon quelques chroniques Varax n était point venu dans cette partie du Brabant, en libérateur, mais tout simplement pour y prendre ses quartiers d'hiver.

[1596] BT ISABELLE. 41

nombre, vint fondre à Timproviste sur les Espagnols et les défit totalement. Varax lui-même périt dans le combat, avec plus de deux mille des siens. Cinq cents furent pris, trente-huit drapeaux et un étendart, avec un butin considérable'.

Le corps de Varax fut renvoie et comme il y avoit quelque tems qu'un cavalier des troupes de Maurice avoit été pendu par les Espagnols, on en fit pendre un du cardinal, qui promit d'observer désormais les usages de la guerre.

Albert, aiant fait venir le plus de monde qu'il put pour couvrir le Brabant, pensa aussi à faire lever de nouvelles trouppes; mais le roi se trouva destitué d'argent.

- Philippe avoit déjà emploie tout le crédit des banquiers de la cour pour fournir de toutes parts l'argent dont il avoit besoin, afin de pousser ses projets chimériques de se rendre maître de la France, de l'Angleterre et des Provinces-Unies.

Cela fit résoudre Philippe à déclarer qu'il. n'étoit pas en état de paier ce qu'on avoit avancé pour lui.

Le cardinal avoit tiré trois millions et demi sur les banquiers de la cour, qu'il fut impossible de trouver.

Ce qu'il fit en publiant une déclaration ' par laquelle après s'être plaint de ce que les usures qu'il avoit paie aux marchands l'avoient mis hors d'état de soutenir la cause de l'Église catholique, il cassoit tous

* Par contre la perte des États fut insignifiante ; eUe fut de huit morts , selon De Meteren , de neuf selon François Le Petit, parmi lesquels deux gentilshommes, le ritmaistre Donc et le capitaine Cabilleau.

* Cette déclaration fut datée de Prado, le 29 novembre 1596.

ses enga^emens avec ceux qui lui avoient prêté, en attendant qu on payât ce qui lui étoît dû, et de peur qu'ils ne fussent poursuivis pour leurs créances, leur accorda des lettres de délai et de défense de les poursuivre en justice pour leurs engagements.

Telle fut la fameuse banqueroute de Philippe II, qui accorda en môme temps et à tous ses créanciers la permission d'en faire autant, et qui, au lieu d'avoir du crédit, le perdit entièrement jusqu'à ce qu'il donnât lieu à ses créanciers d'espérer d'en être paiez*.

La prise d'Amiens, capitale de la Picardie, dédommagea en quelque façon l'archiduc de la perte qu'il avoit faite dans le combat de Turnhout.

Ferdinand Tellio', gouverneur de Dourlens, la prit par stratagème; seize soldats déguisés en paysans faignirent d'aller vendre des denrées dans la ville et l'un d'eux qui portoit un sac chargé de noix le laissa tomber près de la porte ; tandis que la garde l'aidoit à ramasser ses noix, les soldats déguisés donnèrent le signal aux trouppes qui étoient à peu de distance et qui attaquèrent en même temps la garde.

La ville fut ainsi prise et pillée ; il s'y rendit même un grand nombre des soldats des garnisons espagnoles du voisinage pour avoir part au butin.

* Après avoir fait payer à la couronne des intérêts usuraires que justifiaient jusqu'à un certain point les risques qu'ils couraient, un grand nombre des créanciers de Philippe II usèrent de la permission et prirent prétexte de son placard pour faire banqueroute et ajouter ainsi aux calamités de la guerre et de la disette.

2 De Portocarrero. — Ce capitaine ne jouit pas longtemps de son succès. Nommé gouverneur d'Amiens, il fut tué quelques jours après, en défendant cette place contre Henri IV.

[ISUn] BT ISABBLLE. -13

La nouvelle de cette prise frappa Henri IV* qui par cette perte vit Paris devenu une ville frontière de ses Ëtats, et pour s'en venger voulut aussi essayer de

* Sully, dans ses (Economies royales, nous a laissé le curieux et fidèle récit de ce qui se passa chez le roi de France à la nouvelle de la prise d'Amiens. Le ministre de Henri IV venait de se coucher à deux heures après minuit, ayant dansé dans un ballet avec le maréchal de Biron, lorsque le sieur de Beringuen, tout effaré, le vint quérir de la part de son maître :

« . . . . Estant peu après monté en vostre carrosse *, vous « vous en allastes au Louvre où vous trouvantes le roy dans sa « petite chambre au delà de son cabinet aux oyseaux, ayant sa « robe , son bonnet et ses bottines de nuict, se promenant à « grands pas, tout pensif, la teste baissée, les deux mains der- « rièrfle dos; plusieurs de ses serviteurs desjà arrivez devant « vous, appuyez tout droit contre les murailles sans se rien dire « les uns aux autres, ny que le roy parlast à eux, ny eux à luy , « lequel ne vous eut pas plutost aperceu entrer qu'il s'advança « vers la porte, et vous posant, selon sa coustume, l'une do ses « mains sur l'une des vostres, en vous la serrant, s'escria en « voix plaintive tout haut :« Ha! monamy, quel malheur! « Amiens est pris. — Comment, Sire, Amiens pris ! luy répar- « tistes vous. Hé, vray Dieu ! qui peut avoir pris une si grande « et si puissante ville, et par quel moyen? — Les Espagnols, « vous dit-il, s'en sont saisis par la porte, en plain jour, pen- « dant que ces mal-heureux habitans, qui ne se sont peu garder « et n'ont pas voulu que je les gardasse, s'amusoient à se chauffe fer, à boire et ramasser des noix que des soldats desguisez on « paysans, espandoient exprès près du corps de garde. — Or « bien, Sire, luy dites vous, je voy bien que c'est une affaire ce faite, à laquelle les blasmes d'autruy ny les plaintes de nous « ne sont pas capables d'apporter remède; il faut que nous l'es- « périons de vostre brave courage, vertu et bonne fortune ; car, t€ à quelque prix que ce soit, il nous le faut reprendre : aussi « n'est-ce pas la première fois que vos affaires estant bien en « pire estât, je vous ay veu parachever des choses plus diffi- « ciles. Vivez seulement, portez vous bien, ne vous mélancolicz

* Il ne faut pas oublier que, dans les (Economies royales . Sully se lait raconter ses faits et gestes, Jusque dans leurs détails les plus Intimes, par troi.> de ses secrétaires.

44 ÀLBBBT [\sarf]

surprendre Arras, au moien d un pétard, mais Tentreprise manqua'.

Il fit investir Amiens et vint ensuite l'attacquer en personne avec beaucoup de vigueur , mais comme on ne sçavoit pas alors en France l'art d'assiéger les forteresses, les François donnèrent tout le temps qu'il falloit à Albert, pour venir au secours de la place, comme il tâcha de le faire, mais n'aiant pu y réussir, il fut contraint de se retirer après la perte de quelque monde , après quoi la ville se rendit à des condi* tions honorables.

L'absence de l'archiduc et de la plus grande partie de ses forces qu'il avoit menées vers les frontières de la France, donna occasion aux provinces confédérées d'étendre leurs frontières vers le Rhin par la conquête de plusieurs villes et châteaux.

Maurice conquit en trois mois de tems Alphen, Berc*, Meurs, Grol, Brevort, Enschede, Oldenzeel, Olmarse* et Luige*, et un territoire très-étendu avec une prospérité inouïe*.

La perte de tant de villes afflîgeoit d'autant plus

ff point, mettez les mains h l'œuvre, et ne parlons tons ny ne « pensons plus qvCk prendre Amiens ; et moyennant cela j*osea rois répondre d'un heureux succez. » {(Economies royales, édition citée, p. 247, col. 1.)

' L'auteur du manuscrit fait ici confttsion : Henri lY s'apprêtait, il est vrai, à assiéger Arras lorsqu'il reçut la nouvelle de la prise d'Amiens ; mais l'entreprise tentée au moyen de pétards avait échoué l'année précédente.

* Rhimbergue.

' Otmarsund.

* Linghen.

* Ce territoire comprenait, en outré des villes citées : Goor, Deventer, Kampen, ZwoUe, Hasselt et Steenwyc.

[ISm] BT ISABELLE. 4r>

larchiduc que l'expédîtion infructueuse, qu'il avoit faite pour secourir Amiens, en étoit la cause et qu elle affoiblissoit considérablement la confiance que les provinces catholiques avoient placée dans sa valeur. Ce qui redoubloit son chagrin, c'est que tant de villes arrachées à son maître diminuoient extrêmement ses revenus et que par là les pays qui lui restoient étoient accablés et épuisés par des charges et impositions.

Albert manqua bientôt d'argent, source du mauvais paiement des troupes, qui excita parmi elles le feu d'une nouvelle sédition. Les premières étincelles en parurent dans la ville de Gueldres et s'étendant de là jusques à Wachtendonck, Calais, Cambrai, Ardres et Liere, y excitèrent un incendie affreux. Les garnisons de toutes ces places s'abandonnèrent aux plus horribles excès et le plat pays ne fut pas moins ruiné par leurs brigandages, que par les incursions des ennemis.

La misère sous laquelle gémissoieot les provinces catholiques surpassoit tout ce qu'on avoit vu jusqu'alors de plus digne de compassion; on ne manqua pas de le représenter à l'archiduc, et les provinces d'Artois et du Hainaut ajoutèrent en particulier que si l'on ne songeoit à faire la paix avec la France, ils seroient contraints d'accepter la neutralité que Henri IV leur avoit offerte*.

Le roi Philippe se sentoit proche de la mort, tant par son âge avancé que par des indispositions perpétuelles.

^ Voyez page 20, note 1 .

n considéroit qu'il ue laiissoit qu'un fils extrêmement jeune et qu'il ne lui aeroit pas avantageux d'hériter de lui une si rude guerre et contre un ennemi si formidable, surtout ses États étant épuisés par les dépenses excessives qu'il avoit été obligé de faire et qu'il valoit mieux pour les nouveaux princes qu'il pensoit de donner aux Pays-Bas d'y entrer lorsque la paix seroit faite avec la France.

D'un autre côté, Henri IV n'avoit pas moins de raisons de la souhaiter. Les plus grands obstacles qu'il avoit renoncez pour parvenir à la couronne lui avoient été suscitez par l'Espagne. Son royaume étoit épuisé de dépenses et déchiré de divisions. Pour avoir le plaisir de le voir dans l'obéissance, il falloit vivre en paix avec l'Espagne qui avoit l'art de le brouiller.

Ces raisons firent souhaiter sérieusement la paix aux deux rois; elle fut conclue et sig^iée à Vervins, le 2 mai 1598*.

> Les négociateurs de la paix de Vervins furent : pour le roi d'Espagne, le duc d'Aerschot ; Jean Richardot, chevalier, président du conseil dÉtat et du conseil secret; Jean-Bi^tiste de Taxis, chevalier et commandeur; Louis Verreycken , chevalier et audiencier : — pour le roi de France, Pompone de Bellièvre, chevalier, sieur de* Grignon ; le sieur Nicolas Brulart, chevalier, sieur de Sillerl, tous deux conseillers du roi ; le généralissime des frères mineurs, Calata Girone* y intervint officieusement. — La reine d'Angleterre avait, de son côté, envoyé ses négociateurs à Vervins, mais ils ne purent tomher d'accord avec ceux d*Espagne et de France. Les envoyés des États, retenus par les vents contraires, n'arrivent pas en temps opportun, l'accord entre

* Gonzalgue Calata Oirone était le confesseur de Tarchlduc Albert. (Voir' rintroductlon.)

fl598] KT ISABELLK. 47

Le cardinal Bentivoglio donne tout riionueur de cette paix au pape Clément VIII et à son légat.

Si les deux rois nen avoient eu encore besoin, Tadresse et les raisons du pape et de son légat n auroient produit aucun effet. On peut observer encore que Philippe rendit Calais à la France et qu'on n eut aucun égard aux droits prétendus de la reine Elisabeth, qui n'eut ni cette ville, ni les huit cent mille écus d'or qu'on lui avoit promis par le traité de Cateau-Cambrésis.

Philippe, lassé de la longueur de la guerre, avoit engagé de nouveau l'empereur et la diète de l'empire à interposer leur autorité et leurs prières pour obliger les États des Provinces-Unies d'entrer dans une négociation de paix avec lui.

L'empereur et quelques princes de l'empire leur écrivirent et envolèrent leurs lettres par Charles Nutsel, conseillé privé de l'empereur.

En même tems, Christierne IV, roi de Danemarc, envoia ses ambassadeurs, en offrant sa médiation.

Les.États témoignèrent que ces ambassades étoient inutiles parce qu'ils savoient que le roi d'Espagne ne cherchoit qu'à les surprendre et qu'ils ne pouvoient nullement se fier à lui, qu'ils ne regardoient ces propositions que comme des purs artifices pour soulever les peuples contre les États, en les flattant de l'espérance d'une paix, comme il Tavoit déjà fait auparavant.

Il arriva qu'on arretta presqu'en m^me tems un

Philippe II et Henri IV était arrêté avant leur venue. — En substance, le traité de Yervins reproduit toutes les clauses et conditions de la paix do Cateau-Cambresis.

48 VLBBRT [1598]

certain Pierre Panne', né à Ypres, suspect par plusieurs indices, qui, ayant été questionné, confessa qu'accablé de dettes et cherchant un moien de se tirer d'embarras il s'étoit laissé suborner par les jésuites de Douai * et qu'il étoit venu dans les Provinces-Unies pour tendre des embûches à la vie du comte Maurice. Aiant réitéré et confirmé sa confession, il eut la tête tranchée à Leide et son corps écartelé fut exposé sur les portes de la ville. Cet incident coafirma les États dans le dessein de continuer la guerre.

Le comte Maurice avoit aussi reçu des lettres du prince Philippe d'Orange, du duc d'Arschot et du marquis d'Havre, le priant d'emploier auprès des États son autorité et son crédit pour les portera finir cette triste guerre*.

La circonstance qu'on vient de rapporter fut cause que les États ne daignèrent pas seulement de répondre à ces lettres.

Il y avoit déjà quelque tems qu'on délibéroit en

■ « Tonnelier de son style, ayant esté courretier ou marchand « failly », d*aprè8 François Le Petit.

* Les jésuites de Douai se défendirent énergiquement d*aYoir été les Instigrateurs du crime projeté par Pierre Panne, mais bien peu furent convaincus de leur innocence.

* Philippe d'Orange n écrivit à son frère qu'après le transport des Pays-Bas aux archiducs; le prince appuie surtout sur cette donation, pour démontrer la sincérité du roi d*£spagne. Dès le principe les États ne crurent point à la bonne foi du fils de Charles-Quint, et, s'il faut s'en rapporter à certains historiens modernes, on aurait aujourd'hui acquis la preuve qu^en accordant aux provinces belges des princes indépendants ou réputés tels, Philippe II jouait une odieuse et incroyable comédie. ( Voir 1 introduction.)

Espagne sur le mariage de Tarchiduc Albert avec Isabelle, fille aînée du roi Philippe, et de donner pour dot à rinfante, pour qui Philippe avoit beaucoup d'amitié, les provinces des Pays-Bas.

Les sentimens du ministère du roi étoient partagez. Le comte de Fuentès s'opposa à ce démembrement; Christophe de Mora, marquis de Castel-Rodrîgue, dont Philippe faisoit grand cas, et don Juan d'Idiaques furent du sentiment contraire.

Philippe préféra celui de Mora; il considéroit que la France pourroit parvenir en peu à une grande puissance, que l'Angleterre jointe à TÉcosse par la mort d'Elisabeth, rendroit Jacques, qui lui devoit succéder, formidable et que ces royaumes, en fomentant le soulèvement des provinces confédérées, seroient enfin cause^que l'Espagne perdroit tout ce pays là ; qu'il ne pou voit mieux faire que de donner ces provinces en dot à sa fille et de la marier à l'archiduc son neveu pour contenter les Flamands, en leur donnant un prince particulier, auquel ils obéiroient désormais. Déterminé pour ce sentiment, il fit dresser les articles du contrat et le signa.

Dans les Provinces-Unies on crut que Philippe ne vouloit donner qu'une principauté apparente qui ne pouvoit manquer de retourner à la couronne d'Espagne; que pour cela Philippe avoit différé de marier l'infante jusqu'à l'âge de 42 ans*, auquel les dames espagnoles ont rarement des enfants et que les nouveaux princes seroient plutôt des gouverneurs que des souverains des Pays-Bas.

» Il y a ici une erreur de plume. L'infante avait 32, et non 42 ans, lorsqu'elle fut fiancée à l'arcliiduc Albert.

50 ALBBBT 11896]

Philippe qai étoit à rextTémité, impatient de voir larchiduc marié avec ea fille, avant de mourir, le pressoit de venir à Madrid le plus promptement qull seroit possible.

Albert, avant de partir, se dépouilla de la pourpre dans l'église de Notre*Dame de Halle, et résigna Farchevéché de Tolède à Garcia Loaysa*, se réservant une pension de quinze mille ducatons.

N'étant parti que vers le milieu de septembre 1 598% il n'arriva à Madrid que longtemps après la mort de Philippe, qui mourut le 13 de septembre de cette même année.

Albert laissa le gouvernement des Pays-Bas au

* Don Garcia de Loaisa Giron fat solennellement consacré archevêque de Tolède en 1598, par le légat da pape don Camille Gaëtano, patriarche d'Alexandrie. Le suecesseur de Tarchidue Âlhert était né à Talavera, d'une famille appartenant à la meilleure et à la plus vieille nohlesse de la ville. Appuyé par son oncle maternel, don Juan Huarez de Carvajal, archidiacre de Guadalazara et évéque de Lugo, Loaisa parvint bientôt à la dignité d^aumônier et de grand chapelain de Philippe II qui lui confia réducation de son fils, plus tard Philippe III. Il avait rempli à Tolède le ministère de Tarchiduc Albert, tandis que celui-ci gouvernait les Pays-Bas au nom de son oncle. Le nouvel archevêque de Tolède était connu dans le monde ecclésiastique par les notes savantes qu'il avait rédigées sur les anciens conciles tenus en Espagne. Il ne put Jouir longtemps de sa nouvelle dignité, étant mort l'année qui suivit sa consécration. Son successeur fut don Bemardo de Rojas y Sandoval.

* Le sommaire des articles proposés à Bruxelles au cardinal Albert sur Tacceptation de Tinfante portait comme article 14 : -^ • Et attendu que les Pays sont pourvuz de seigneurs naturels du Pays, on en députera trois pour aller avec Son Altesse en Espagne et remercier le roy. ■ — Ces trois seigneurs furent : — le comte de Berla;mont ; le comte de Solres et Philippe de Nassau, prince d'Orange [auquel sa sœur la comtesse de Hohealohe envoya nue bonne somme pour faire son voyage).

cardinal André d'Autriche, évoque de Constance, et la conduite de Tarmée à François de Mendoça, amiral d'Arragon, leur ordonnant de faire tout ce qu'ils pourroient pour se rendre maîtres de quelque passage du Khin ,afin d'entrer par là, s'il étoit possible, dans le pays des Etats, et y loger l'armée, et si cela ne se pou voit, d'entrer sur les terres voisines, quoique neutres, du duc de Clèves ou d'autres princes voisins et d'y mettre les troupes en quartier d'hyver.

Mendoça, en conséquence de cet ordre, passa la Meuse près de Roermonde, et se jetta avec son armée devant la ville d'Orsoy, ordonnant aux habitans de lui ouvrir les portes, mais ceux-ci, se faisant fort de cette neutralité, refusèrent de lui obéir, ce qui l'excita à commencer lui-même à rompre les portes à coups de hache, tandis que ses soldats dressoient les échelles pour donner l'assaut aux murailles. Les bourgeois, consternés par cette attaque inopinée, prirent le parti de laisser entrer les Espagnols; mais la garnison du château ne voulut point suivre cet exemple. Là -dessus Mendoça envoia vers cette forteresse un bourreau muni de plusieurs cordes et accompagné de deux ecclésiastiques, pour menacer tous ceux qui y étoient de les pendre sans épargner personne , s'ils refusoient plus longtemps de se rendre. De telles menaces, jettant la terreur dans les esprits, mirent bientôt le château entre les mains de Mendoça. Les troupes cependant pilloient et ravageoient le païs au long et au large, pour suppléer aux vivres qui leur étoient conduits par des convois, et qui n'étoient pas suffisans pour une si grande armée. Le peuple, quoique maîtrisé par les Espa-

52 ALBBRT [isge]

gnols, ne laissa pas ces insolences impunies ; mais opposant la violence à la violence, il les massacroit partout où il les rencontroit à Técart, et leur vendoit ainsi bien cher les biens qu'ils lui emportoient avec toute rinjustice imaginable. Le comte Ulric de Falkenstein, entre autres, se fiant sur la neutralité de Tempire, avoit levé quelques soldats, et selon les règles d'une défense légitime, il étoit tombé avec eux de son ch&teau de Brock sur quelques pillards; il causa de grands dommages aux Espagnols, et par là il s'attira la haine de cette nation offensée. Pour se venger de cet affront et pour détourner d'autres seigneurs de former de semblables entreprises, le général espagnol fit assiéger le château et le fit sommer de se rendre, mais le comte rejetta cette proposition et se défendit plus opiniâtrement que la foiblesse de la place ne le permettoit; il capitula à la fin, croiant par là se tirer d'affaire et sauver la vie et les biens et à luimôme et aux siens; mais à peine les Espagnols furentils entrés dans la forteresse que, contre l'accord, ils la pillèrent. Us tuèrent ceux qui portoient les armes, enlevèrent l'épouse du comte et le firent lui-même prisonnier. Don Pedro Âgaja, qui avoit ordre d'assassiner ce seigneur sous quelque prétexte, lui proposa une promenade avec lui comme pour le récréer; mais, y aiant consenti, à peine se trouva-t-il dans un endroit solitaire qu'il se vit surpris par les soldats qui laccompagnoient en apparence pour le garder, mais qui le tuèrent avec ceux de sa suite de la manière la plus perfide et la plus barbare. Afin cependant qu'un attentat si infâme restât caché, Mendoça fit jeter le cadavre du comte dans .une grange, où

l'on mit le feu, voulant faire croire par là que le prisonnier avoit péri par un hazard imprévu, et sans que personne y eût contribué. Malgré la subtilité de cette ruse, le crime fut découvert et attira au général espagnol la juste haine de tous les honnêtes gens qui voioïent d'un côté qu'il nioit d'avoir donné aucun ordre pour cet assassinat, mais qui, de l'autre, s'apercevoient avec horreur qu'il le confessoit suffisamment, en laissant les coupables impunis et en excusant leur détestable action.

Les plaintes que fit le conseil de Juliers de cet assassinat prémédité du comte de Falkenstein furent incapables de refréner la rage de Mendoça. Au mépris de la neutralité de l'empire, il se mit en possession de tous les lieux qu'il croioit avantageux à ses desseins et pour se mettre en état de passer copamodément le Rhin, il prit Rhinberk. Après quoi il passa cette rivière, et fit la conquête de Rees, d'Emmerick et d'Isselbourg, aux dépens de la vie de beaucoup de citoiens de ces lieux.

Maurice, comprenjant par ces mouvemens que le but de Mendoça étoit de passer Tlssel, pourvut toutes les villes de TOverissel de garnisons suffisantes et alla se retrancher près de Dasbourg, au confluent des deux rivières, pour barrer aux Espagnols le passage de la rivière et l'entrée de la Veluwe.

Les Espagnols se voiant ainsi arrêtés, et se trouvant hors d'état de rien entreprendre d'important à cause de la saison avancée et de la disette de vivres, furent contraints de se retirer.

La disette y avoit été si grande que les déserteurs et les malades, dont une grande partie couvroit les

54 ALBBBT [1596]

chemins, déclarèrent unanimement qu*ils n'avoient goûté du pain depuis cinq jours. Cette famine, jointe à une violente peste et d'autres maux produits par la mauvaise nourriture, avoit emporté plus de sept mil hommes, dont les cadavres, dispersés par les routes, prouvoient Taffireuse situation où se trouvoit l'armée espagnole.

Mendoça abandonnant honteusement les frontières des Etats, mit ses troupes et quartiers d'hiver dans l'Allemagne, sans s'inquiéter de cette violation des droits de l'empire, et sans songer seulement à paillier, selon la coutume, par quelque prétexte spécieux, une action si insolente.

On ne sauroit entendre, sans être saisi d'horreur, les barbaries abominables qu'exercèrent pendant cet hyver les soldats affamés de Mendoça contre les malheureux habitans de ces cantons. Le pays de Munster, les frontières du comté de Bentheim, Reklinhausen, le duché de Bergue et le comté de la Mark furent le théâtre de cette affreuse tragœdiel Le butin que firent ces barbares étoit si grand, que de simples soldats envolèrent à leurs amis de Brabant des sommes considérables par lettres de change. Leur avarice, quelque insatiable qu'elle fût, étant en quelque sorte satisfaite, eût bientôt pour compagnon l'orgueil, qui, en moins de rien, monta jusques à la dernière violence et à la cruauté la plus inouïe, ils forçoient leurs hôtes, accoutumés à une vie rustique , de leur aller chercher au loin les délicatesses les plus recherchées, et s'ils le refusoient ou s'ils obéissoient avec trop de lenteur, il les accabloient de coups ou les déchiroient par la torture : un pareil traitement étoit le partage

de ceux qui étoient soupçonnés de cacher leur bien. Quelques-uns furent mutilés par leurs tyrans, d'autres eurent la peau déchiquetée, d'autres encore furent rôtis tout vifs. Ces tigres s efforçoient même d'augmenter la frayeur générale en massacrant les enfants et les femmes enceintes. La mémoire de ces détestables excès a été conservée par ces peuples malheureux qui, dans la suite, en ont donné au jour un nombre prodigieux d'exemples attestés par des témoins dignes de foi ; on sait encore avec lamême certitude, que ces monstres violèrent des couvents entiers de vierges consacrées à Dieu et des abbayes pleines de filles d'une noblesse distinguée; ils forcèrent entre autres l'abbaye de SchoUenhorst, la pillèrent, et après en avoir violé les chanoinessesils les chassèrent toutes nues. L'insolente lascivité de ces scélérats alla même si loin, que l'enfance même ne put s'en sauver. Pour achever d'un seul trait cet aflfreux tableau, les femmes furent les victimes de cette impudicité illimitée, aux yeux mômes de leurs maris et les mères se virent forcées d'y livrer leurs filles, sans que ceux-là, ni celles-ci osassent pleurer leur malheur, de crainte de s'en attirer de plus funestes*.

Tandis que Mendoça conduisoit cette expédition barbare dans la Westphalie, la joie régnoit en Italie.

Philippe qui, avant sa mort, avoit voulu donner un époux à sa fille, n'avoit pas négligé de trouver une femme à l'héritier de sa couronne.

' Loin de forcer 1q tableau des désordres et des crimes commis par l'armée espagnole, Tauteur du manuscrit les adoucit en supprimant les détails, brutalement racontés par les mémoires du temps, par ceux de François Le Petit entre autres.

56 ALBBBT [1598]

Ce fut Marguerite d'Autriche, dont la mère, Marie de Bavière, avoit épousé Charles, archiduc de Gratz, fils de Teiupereur Ferdinand, quoiqu'elle fût cousine germaine de ce dernier. Par là Marguerite, née de ce mariage, avoit pour père son grand-oncle, comme Philippe son futur époux avoit pour père son grandoncle du côté maternel*. Cette princesse, &gée alors de quatorze ans, étant arrivée en compagnie de sa mère de Hongrie en Italie,- pour y célébrer le mariage, Albert alla la recevoir sur le territoire de Venise pour raccompagner dans le reste de son voiage. Comme fiancée du roi d'Espagne^ elle fut reçue avec les plus grandes marques de distinction dans les différens Etats et dans les différentes villes, qu'elle vit remplies de superbes arcs de triomphe. Les ambassadeurs de Venise prirent congé d'elle à Mantoue de la manière^ la plus respectueuse, après lavoir défraiée somptueusement pendant les dix jours qu'elle avoit employés à traverser le territoire de cette république.

^ L*auteur du manusorit B*embroui1Ie dans ces généalogies assez compUquées da reste. — En ce qui concerne Marguerite d'Autriche : elle était fille de Charles, archiduc de Graets* frère de Maximilien II , lequel archiduc de Graetz avait épousé sa nièce Anne (et non Marie) de Bavière, fille d'une de ses sœurs, mariée au duc Albert de Bavière. — Pour Philippe III, il était, comme on le sait, issu du mariage de Philippe II avec sa nièce Anne d'Autriche , fille atnée de Maximilien II et de Marie d'Autriche, fille de Charles-Quint. — Les deux fiancés étaient donc respectivement enfants de leur grand-onde du côté maternel ; leurs pères ayant l'un et l'autre épousé leurs nièces : — « Si la loi divine, dit François Le Petit* permet tels mariages <i (qu'aucuns veulent dire estre incestueux] et si les papes ont * telle authorité que d'en pouvoir dispenser, j'en laisse la dis- « pute aux théologiens et jurisconsultes ».

* Chroniqae de Hollande, Zélande, etc., tome II, p. 214. col. 1.

[1S96] ET ISABBLLË. 57

De là, le volage fut continué jusqu'à Ferrare, capitale du duché du même nom. Â trois mille pas de la ville, elle fut complimentée, de la part du pape Clément VIII par deux cardinaux, suivis d'un grand nombre de gentilshommes et de prélats, le môme soir elle baisa les pieds du Saint-Père qui se trouvoit dans cette ville, exprès pour assister au mariage de cette princesse avec le roi d'Espagne et de l'archiduc avec Isabelle.

La cérémonie s'en fit le 15 de novembre dans la cathédrale de cette ville, où cette auguste compagnie se transporta avec une pompe éclatante, après avoir quitté ses habits de deuil*. Dès qu'on eut lu la procuration que le roi avoit donnée à l'archiduc pour représenter sa personne dans cette solennité, le mariage fut contracté selon les rites ordinaires de l'Église romaine et les nouveaux mariéft-reçurent les complimens de félicitations, ensuite on fît les mêmes cérémonies à l'égard d'Albert et du duc de Sessa, autorisé pour cela par des lettres de la princesse d'Espagne. Le reste du jour fut solennisé par les marques de la plus vive joie*.

La rigueur de l'arrière-saison et de l'hy ver qui la suivit força la nouvelle reine d'Espagne et l'archiduc à passer toute cette saison à Milan. Ils n'en partirent

■ L*auguste compagnie portait le deuil de Philippe II , mort depuis deux mois seulement.

' Il y eut le divertissement d'un combat naval simulé sur la rivière par trente femmes masquées de cornes, et le soir la reine alla voir jouer la comédie chez les jésuites, qui représentèrent Judith sur leur théâtre. (Montpleinchant. Histoire de Varckiduc Albert.)

58 ALBXBT [1599]

qu*au mois d*avril de Fan quinze cens quatre- ving^r dix-neuf et , s'étant embarqués » ils arrivèrent à Bynaros,dans le royaume de Valence, après un voia^e de sept jours. De là, rarchiduc prit la poste pour la capitale de cette province, dans le dessein de compli* monter son épouse et d'avertir le Roi de Theureuse arrivée de la Reine. Lejeune monarque, brûlant d*envie de ^oir cette princesse, alla à sa rencontre incognito, habillé en simple gentilhomme, et sous prétexte qu*il lui étoit envoie de la part du Roi ; mais aiant été bientôt reconnu par les dames d^ la suite de la Reine, et n'étant plus maître de sa passion, il embrassa Marguerite avec toutes les marques de la plus vive tendresse, et la félicita de son heureuse arrivée dans ses royaumes. Le 18 d'avril la Reine fit son entrée dans Valence avec une pompe inexprimable, dont les préparatifs, selon quelques auteurs, avoient coûté jusqu'à trois Gens mille écus.

Devant l'autel de la cathédrale on avoit dressé un trône de neuf pieds de hauteur. Leurs Majestés s'y placèrent pour recevoir la bénédiction nuptiale de la main du légat du pape. Après la fin des cérémonies usitées dans l'Eglise catholique, ce prélat comme autorisé par le Saint-Père, leur demanda s'ils approuvoient le mariage contracté en leur nom, et dès que ce couple auguste y eût répondu, il confirma le contrat au nom et de la part du siège apostolique.

Lorsque cette cérémonie fut achevée à l'égard du roi d'Espagne, le légat se tourna du côté de l'archiduc et de la princesse Isabelle, qui se mirent à genoux sur deux carreaux de drap d'or posés sur le même trône.

Il est vrai qu'Albert avoit été voir sa mère à Madrid, mais il aToit fait ce voiage avec tant de rapidité, qu'il fut de retour à Valence pour achever les solemnitésde son mariage avec la fille du feu roi. Après qu'ils eurent avoué l'un et l'autre, entre les mains du légat le plein pouvoir qu'ils avoient donné pour leur mariage, ils s'avancèrent sur l'autel, et, après avoir prononcé à genoux les prières usitées dans ces occasions ils reçurent aussi la bénédiction du légat, de la manière la plus solemnelle. La fin de cette cérémonie fut suivie du bruit des trompettes et d'un magnifique concert de la musique royale et, pour annoncer au peuple ce double hymenée, on tira le canon des remparts, pendant qu'au milieu d'une affluence prodigieuse de peuple les deux couples marchoient vers le palais, salués de tous côtés par des décharges de mousqueterie. Tout étoit préparé cependant avec la magnificence la plus somptueuse pour la célébration de ces doubles noces qui durèrent huit jours entiers*.

Cet illustre couple s'étoit embarqué à Barcelone, le 7 de juin, et escorté par vingt-quatre galères commandées parle prince Jean Doria, il arriva heureusement à Gênes, le 18 du même mois; ils y furent reçus avec une magnificence extraordinaire et régalés pendant douze jours aux dépens de la république avec une somptuosité royale. De Gênes, ils passèrent à Milan, où ils furent complimentés par Renaud Farnèse, fils d'Alexandre, gouverneur des

* Entre autres magnificences, on dressa un amphithéâtre, capable de recevoir 60,000 personnes, pour voir les combats de taureaux, et les autres spectacles d'Espagne. (Montplein- CHANT. Histoire de V archiduc Albert.)

Pays-Bas, et, à la porte de la ville, ils furent reçus par le connétable de Castille et par toute la noblesse du pays. Ils y firent leur entrée par un grand nombre d*arcs de triomphe, armés d'emblèmes et d'inscriptions , qui exprimoient ingénieusement les grandes choses que les peuples attendoient de ce double mariage.

Ayant ensuite traversé les Alpes et passé par devant Basle, ils arrivèrent à Besançon, en Franche- Comté et enfin à Luxembourg. Le 33 d'août, ils furent reçus dans la capitale de cette province par les États, qui, en leur offrant les clefs, les en mirent en possession. De là ils passèrent par Namur, où, dans le tems qu'ils y entrèrent entre deux files de la bourgeoisie armée, les clefs leur furent livrées de même par le comte Florent de Barlemont. A Nivelles*, ville de Brabant, ils trouvèrent les États de cette province qui y étoient arrivés au bruit de trompettes et suivis des futurs domestiques de leurs nouveaux souverains, ils complimentèrent Leurs Altesses par la bouche de Philippe Maas, et les assurèrent, de la manière la plus solennelle, de leur soumission. Les États du Hainaut s'acquittèrent du même devoir à Hall, où le cardinal André se démit, entre les mains de Leurs Altesses, du gouvernement dont il avoit rempli pendant quelque tems les fonctions en leur nom. Depuis ce tems-là, ils se tinrent

* Le 18 septembre 1599, Tarchiduc Albert et Vinfante IsabeUe, HOD épouse, vinrent à Nivelles et furent reçus avec munificence par les habitants et madame Marie de Hoensbrouck, 45'' abbesse du chapitre de Nivelles. (F. Lemairb, Noiice historique sur la ville de Nivelles.)

dans l'abbaye de Kameren* , à un quart de lieue de Bruxelles , en attendant que les préparatifs de leur réception dans cette ville fussent achevés. L'entrée se fit le 5 de septembre avec une pompe extraordinaire*.

Les cérémonies de l'entrée étant finies, Albert s'appliqua d'abord aux affaires du gouvernement, sans que l'Infante s'en lïiélât, quoique ce fût en sa personne principalement que résidoit la principale autorité. Elle le voulut ainsi pour faire plus d'honneur à son époux, ou parce qu'elle n'entendoit pas cette sorte d'affaires*. La première difficulté qui se rencontra fut le serment que les archiducs dévoient faire aux provinces, par rapport aux privilèges que les provinces vouloient qu'ils leur conservassent.

1 Abbaye de la Cambre ; elle appartenait à Tordre des Bernardines.

' « Le cinquième septembre, un dimanche à une heure après « midi, le magistrat de Brusselles parut à cheval, dans la belle « plaine qui s'étend à la porte de Louvain. il étoit en habit de « cérémonie. Deux mille bourgeois étoient sous les armes dans n la même campagne, tous eh habits do fôte ; on y voioit aussi » les cinq compagnies de sermens avec les couleurs del'infante, (t qui étaient un mélange de roux et de blanc.

« Vers les trois heures Leurs Altesses parurent en carrosse. « Ceux qui étoient en armes firent trois salves relaies ; après '• quoi le pensionnaire Gille Martini harangua les souverains, « au nom de tout le Brabant.

« Le président Richarde t prit la parole, et il remercia le Bru- <( bant au nom de Leurs Altesses. L'amman offrit sa baguette » rouge à Tinfante, et le consul lui présenta les clefs de la ville. » (MoNTPLEiNCHANT. Histotre de l'archiduc Albert, p. 110.)

' Cette dernière supposition ne peut être admise. L'infante Isabelle avait été, dès son enfance, initiée par son père aux secrets de la politique, et elle passait pour très habile dans ces sortes d'affaires.

68 ALBBRT [1599]

On leur parla d'ôter les garnisons étrangères, de raser les citadelles et de laisser les villes se garder elles-mêmes comme autrefois*.

L'archiduchesse parut choquée qu*à son arrivée on témoigna tant de défiance, et le prétexte de la guerre suffit pour garder les citadelles et les troupes, quoiqu'on ne les pût pas entretenir, comme leurs mutineries perpétuelles le montroient assez et que les peuples les plus soumis fussent exposez par là à leurs pilleries.

Ces difficultés aiant été levées, les archiducs se rendirent à Louvain*.

■ L'article 14 de Tédit perpétuel de la Joyeuse Entrâe partait

en effet : « Statuons et ordonnons que tous les Bspa^ols, Ita- R liens et Bourguignons devront sortir et sortiront hors de nos

• château et ville d'Anvers et hors de tous et chacuns autres

• cbftteaux, villes et forteresses de nos Pays-Bas. »

' Les archiducs levèrent facilement les difScultés : ils jurèrent la Joyeuse Entrée , mais ce fut un faux serment. Les garnisons étrangères restèrent dans les châteaux et dans les villes ; les fonctions publiques dues aux nationaux furent vendues aux officiers espagnols ; les privilèges et les franchises furent sans cesse sacrifiés à la religion ou au despotisme espagnol , mal déguisé sous le manteau de la prétendue cession aux archiducs. — Qu'était-ce, pourtant, que cette Joyeuse Entrée, dont il était fait tant de bruit et qui choquait si fort l'archiduchesse? Avant la révolution, charte des privilèges concédés à un peuple avide de liberté, par des seigneurs ambitieux et inquiets de leur pouvoir, elle consacrait en Tan 1599 le triom.phe du dog^me catholique étroit sur la liberté de conscience. La Joyeuse Entrée avait été bonne dans son temps ; mais on avait rédigé depuis la pacification de Gond, la pais de religion, Vaete de cession au duc d'Alençûn, l'union d*Uirecht. Philippe II, après avoir joué la Belgique sur son indépendance nationale, la bafouait donc en lui rendant cette Joyeuse Entrée, débris vieilli d'un passé détestable, et qui reculait d'un siècle la liberté politique et la liberté religieuse !

Ce fut là que se fit l'inauguration de Leurs Altesses, le 25 novembre 1599, après quoi ils retournèrent à Bruxelles, le lieu ordinaire de leur résidence.

Vers la fin de cette année, Frédéric Spinola*, noble Génois, amena à ses frais six grandes galères, pour courir sur les Hollandois et les Zélandois, à condi-

tion que les vaisseaux qu'il prendroit sur eux, avec ses galères, seroieut de bonne prise ; on en eut avis et l'on fit croiser quelques bâtiments pour les surprendre, mais elles échappèrent à leurs soins, par un bon vent, entre Douvres et Calais, et, prenant leur route au Nord, évitèrent les vaisseaux qui faisoient la gafde sur les côtes de Flandres, et qui, les voiant revenir de ce côté-là, sans s'en défier, permirent qu'elles entrassent dans le canal de l'Écluse, sans être endommagées, excepté une qui échoua, mais que l'on retira ensuite. L'usage de ces galères étoit de partir en.tems calme à force de rames, et d'aller . attaquer les vaisseaux de guerre, qui ne se peuvent pas mouvoir dans la bonace. Spinola voulut tenter le combat avec ses galères

* Frédéric Spinola, frère cadet d'Amboise Spinola*, entré au service de Philippe III, roi d'Espagne, en 1598, fut nommé successivement commandant de Tescadre des Pays-Bas et grand amiral d'Espagne. En dépit du mauvais succès de ses galères, ce noble Génois paraît s'être distingué en maintes circonstances et avoir remporté sur mer de grands avantages côntfe les Hollandais. Il fût tué d'un coup de canon dans un combat naval le 26 mai 1603.

* Voir dans la coUection des Mémoires de Thlstoire de Belgique, Siège de JBerg eur le Soom, publié par Ch.-Al. Campan, la notice sur Amboise Spinola, page 19, note 2.

contre un vaisseau zélandois, que le calmé avoit surpris sur ces côtes, le 16 octobre, mais ir les reçut si bien de son canon et de sa mousqueterie, qu'elles furent contraintes de Tabandonner. Il y eut, trois jours après, un semblable combat, où elles furent aussi maltraitées, de sorte qu'on nen eut plus peur.

Dès que les troupes des archiducs eurent été mises en quartier d*hy ver, la mutinerie éclata de nouveau et en divers endroits. Les soldats espagnols commencèrent les premiers à demander qu'on leur payât les soldes qui leur étoient dues depuis longtems. Ils étoient d'abord en petit nombre, lorsqu'ils se cantonnèrent à Hamont, dans l'évêché de Liège, et qu'ils commencèrent à fortifier ce poste. Ensuite ils s'augmentèrent jusqu'à deux mille fantassins et huit cens chevaux. Les garnisons de Crèvecœur et du fort de Saint-André, qui étoient d'Allemands et de Wallons, les imitèrent ; tout le reste des troupes étoit disposé à en faire autant, et si les officiers n'eussent eu le soin de les appaiser, le soulèvement auroit été général. L'archiduc traita avec les mutinez de Hamont et leur assigna la ville de Diest, en Brabant, pour y demeurer jusqu'à ce qu'on les pût paier, et leur fit compter une somme suffisante pour les entretenir pour le présent, comme on avoit fait sous l'archiduc Ernest. Cela les empêcha de pousser plus loin leur mutinerie; mais à peine étoient-ils sortis de Hamont, qu'un bon nombre d'Italiens se saisirent de la place et se soulevèrent, et l'on fut obligé de faire dans la suite le même traité avec eux que l'on avoit fait avec les Espagnols.

Maurice, voiant les forces des archiducs diminuées de cette manière, ne manqua pas d'en profiter.

Aiant tout préparé pour ouvrir la campagne, il prit d'abord la ville de Wachtendonck et se jetta ensuite devant le fort de Crèvecœur qui se rendit, le troisième jour du siège, après quoi il attaqua le fort Saint-André, que le cardinal de ce nom avoit fait construire la campagne précédente.

La garnison qui avant le siège s'étoit mise à mutiner et qui étoit commandée par des officiers de son propre choix, se voiant attaquée avec vigueur, se défendit vaillamment dans l'espérance de retenir la place en gage des soldes qui leur étoient dues depuis trois ans et d'être secourue jar Velasco, qui s'étoit avancé, dans ce dessein, avec des forces considérables jusques sous les lignés de Maurice. Mais ne voiant aucun moien d'y pénétrer, il ne parut être venu là que pour être témoin oculaire de la perte de cette forteresse; les assiégés, désespérant du secours, traittèrent avec Maurice et après avoir reçu cent vingt-cinq mille florins, lui livrèrent le fort, avec tout ce qui s'y trouvoit, et s'engagèrent au service des États, qu'ils servirent d'autant mieux, qu'ils n'attendoient aucun quartier des Espagnols*.

* La perte du fort Saint- André fut très jiensible à rarchiduc Albert ; les Espagnols flétrirent énergiquement la conduite des troupes en garnison dans cette place forte ; elle ne fut cependant que la conséquence fatale de Tétat incroyable de dénûment et d'abandon où on laissait ces malbeureux soldats qui , manquant de pain, ^e vêtements et d'argent, ânissaient par se rendre à un ennemi promettant et tenant, ce qui est plus rare, non-seulement de leur donner les choses de première nécessité, mais encore de payer les soldes arriérées.

e$ ALBBET [160(4

Les «rchiducs assemblèrent cependant les États des provinces qui leur étoient soumises» et leur firent repr^srater par Rkhafdot et AssonviUe qu'ils avoient été très fàohez de trouver leurs terres en un état beaucoup pire qu'ils n'avoient crus et de voir les troupes mutinées en tant d'endroits, sans avoir aucun respect pour eux et sans ménager les peuples chez qui ils étoient logez ; qu'ils demandolent les bons avis de leurs sujets, pour remédier à ces désordres ; qu'il falloit faire la paix, si l'on pouvoit ramener les ennemis à leur devoir ; que si l'on étoit contraint de continuer à les pousser par les armes , on en pouvoit espérer enfin un bon succès, parce que les archiducs la pourroient beaucoup plus facilement soutenir que les provinces désobéissantes ; puis, qu'outre la bonté de leur cause, ils étoient soutenus par les forces de la monarchie d'Espagne, que les trésors du Pérou et des Indes leur étoient ouverts par Philippe III, qui avoit autant de bonne volonté pour l'archiduchesse, sa sœur unique, que son père en avoit eu ; que néanmoins tout ne pouvoit pas leur venir d'Espagne ; mais qu'il falloit que les provinces obéissantes les aidassent; et que c'étoit pour cela qu'elles avoient été convoquées, afin de délibérer sur les moiens de faire la guerre, en attendant que le temps de la paix fût venu; que l'on recevroit d'Espagne la somme de deux cent cinquante mille ducatons, mais qu'il falloit que les provinces contribuassent de leur côté pour entretenir une meilleure discipline dans les troupes et faire cesser les désordres et les plaintes ; qu'il faudroit pourvoir à la subsistance des garnisons ordinaires et faire

(IM)} ET Ï0ABBL1E. 97

répaTer le» fortificatioi^ des villes frontières, qui étoient fort endommagées ; qn'il gepûit nécessaire de trouver, dans cette assemblée, la somme de cinq cent mille ducatons pour apaiser les mutins.

Les États consentirent à cette dernière demande, à condition que cette somme seroit rabatue sur le premier argent qu'ils dévoient faire toucher mx archiducs ; comme ils entrèrent en une plus grande discussion avec leurs ministres, ils leur demandérent de combien de troupes les provinces auroient besoin , combien d'argent il faudroit pour cela et pour Tartillerie, les munitions, les vivres et autres dépenses de cette sorte; quon ne refusoit pas de donner ce qu'il faudroit pour cela, pourvu que les mutins fussent paiez.

Les archiducs leur firent dire que tout cela ne se pouvoit pas faire, pour le présent, et demandèrent qu'on leur fournît de quoi entretenir dix mille hommes de pied, qui seroient tous du pays, outre les gardes ordinaires et quelque peu d'autres troupes entretenues. Es firent dire encore, que, pour les dépenses de l'amirauté, il fallait trente mille florins par mois et trois cent mille par an, pour les fortifications, et qu'en attendant que leur domaine fût dégagé, ils avoient besoin de deux cent cinquante mille ducatons pour entretenir leur maison. Pour le payement des arrérages, ils espéroient de Tobtenir du roi, et ils offroient aussi de payer les troupes étrangères, des deniers qui dévoient venir d'Espagne et d'en décharger le pays. Ils faisoient entendre qu'ils prendroient cet argent sur les deux cent cinquante mille ducatons qu'ils recevroient par mois.

68 ALBBST [leOO}

Les archiducs assurèrent positivement qu'ils recevroient la somme qu'ils avoientdite et donnèrent dea éclaircissements sur le reste. Les États répliquèrent sur le tout et demandèrent principalement que les deux cent cinquante mille ducatons fussent employés, en manière que le pays en ressentit les bons effets ; qu on envoiàt en Espagne quelcun qui demandât au roy que cette somme fût encore payée pour Tan 1601'.

> Comme on le voit, la eonfiance des États-Généraux dans les arcliiducs était restreinte ; d*un autre côté, Tintervention de ce corps politique dans les affaires publiques déplaisait fort aux nouveaux souverains des Pays-Bas.

m Ce n'était pas sans de longues hésitations, » disait notre regretté collaborateur, J.-B. Blaes, dans une note inédite sur la convocation des États-Généraux de 1600, « ce n'était pas sans « de longues hésitations que rarchiduc Albert s'était décidé à (i convoquer les États-Généraux. Élève de Philippe II et forte- « ment imbu des idées politiques de ce prince, il avait toujours >( montré un extrême éloignement pour ces assemblées dont » Texistence diminuait les prérogatives royales, et donnait aux ( sujets une trop grande part dans le maniement des affaires et publiques. D'un caractère hautain et fier, il n aimait point que <t ses actes fussent discutés ; il trouvait quelque chose d'étrange t et d'insolite dans les coutumes parlementaires, dans ces lon- X gués délibérations sur des projets ou sur des règlements dont » Tutilité était à ses yeux incontestable. Lorsqu'il lui arrivait de « traduire ses désirs en ordres, il voulait que ces ordres fussent K ponctuellement suivis, et il ne supportait ni les doléances, ni t( le^ remontrances. Un prince, d'après lui, devait savoir mieux •( que personne ce qui convenait à ses sujets, quels étaient leurs u besoins, et quelles étaient les mesures que réclamaient leur n bien-^tre et leur sûreté. Il ne pouvait, à moins de déroger, à K moins de compromettre son autorité et de se dépouiller de i tout prestige, consulter la nation sur des matières que lui « seul était à môme de parfaitement connaître, et demander « Tagrément de ses sujets là où sa volonté seule devait être de tt quelque poids.

On voit par là qu'ils ne se Soient pas trop aux promesses de l'Espagne, ni à celles des archiducs, ce qui étoit sans doute fondé sur ce qu'on leur avoit souvent manqué de parole, et que l'argent d'Espagne avoit aussi été souvent employé à toute autre chose que ce à quoi il avoit été destiné. On s'en étoit plaint en Espagne, dès le tems même du duc d'Albe et ensuite sous le duc de Parme. En effet, on ' pouvoit dire que si l'argent d'Espagne avoit été bien ménagé et emploie à ce à quoi il devoit l'être, il auroit été suffisant non seulement à soutenir la guerre, mais même à la finir à l'avantage des Espagnols, qui dépensoient trois ou quatre fois plus que ne faisoientles États-Généraux des Provinces-UniesV

R La conduite des États-Généraux, qui avaient été réunis à « BruxeUes deux ans auparavant pour accepter la donation des « Pays-Bas à Finfante Isabelle, n'avait pas été de nature à dis- « siper les préventions que l'archiduc nourrissait contre les a assemblées parlementaires. Ils s'étaient montrés peu soumis; a ils s'étaient plaints d'ôtre rarement convoqués ; à diverses re- « prises ils avaient manifesté l'espoir qu'à l'avenir on témoig^ne- « rait moins de répugnance à les consulter, et ils avaient môme • exprimé hautement le désir de se trouver de nouveau réunis, n lorsque l'archiduc aurait ramené d'Espagne l'infante dont le il roi lui destinait la main. ^

* Cette situation de l'Espagne vis-à-vis des Provinces-Unies était le résultat fatal des gouvernements de l'un et l'autre pays. Avec le despotisme, le désordre s'était glissé dans l'administration du trésor espagnol, tandis que, par la liberté, les États- Généraux avaient introduit l'ordre et la régularité dans l'emploi de leurs finances. En voulant établir sa domination absolue, Philippe II avait accumulé charges sur charges, dépenses sur dépenses, et s'était volontairement réduit à de fâcheux expédients. Pour faire face ^ux besoins les plus pressants, il ne reculait pas devant une banqueroute frauduleuse [voir p. 41 et 42) ; pour apaiser les révoltes des soldats mercenaires qu'il payait

70 ALMBT [km]

L60 avantages que Maurice avoit remporté à Teuvertare de la campagne Texeitàrent à faire, k la prière des ZéJandois, quelque entreprise sur la Flandffç, avant que Tarchiduc eût trouvé le moien de remasser ses troupes mutinées.

Dans cette vue il se mit en mer avec une flotte de huit cents bfttiments, chargés de cent vingt-sept eompi^ies d'infanterie et de vingt*cinq de cavalerie ; il débarqua de l'autre côté du Hont, près du fort Philippe, situé sur le territoire de Flandres, et, pour former le siège de Nieuport, il envoia ses troupes & Ostende par terre, et k gros bagage par mer. Pendant cette expédition, on prit plusieurs forte et une invasiop si peu attendue répandit de toutes parts la consternation et la terreur.

Dès que l'archiduc en eut la nouvelle, il fit tous ses efforts pour appaiser les mutins, et contre l'attente de Maurice , il se vit bientôt à la tête d'onze mille fantassins et de quatorze cens chevaux. Avec ees troupes il résolut d'aller chercher les ennemis, que la rigueur de la saison avoit empêché d'avancer beaucoup le siège. Cette marche inopinée de l'arefaiduc étonna et effraia extrêmement l'armée de Maurice ; d'autant plus qu'Albert regagna sans peine tous les forts et qu'il défit tellement le comte

fort mal, il leur «ooardait oe qu'ils exigeaient.-* Dans une note de ranoexe n» 4 bous donnons Taperça de ce qu'une mutineris coûtait à rSspagae. -^ Bien de semblable dans les Provinœs' Unies : une bonne administraUoa avait relevé les finances ; les soldats , régulièrement payés et approvisionnés du nécessaire, ne se livraient point à ces funestes déprédations qui ruinaient les provinces encore soumises k TEspagne.

[1(S00] BT I8ABBLLE. Il

d'Emest ' qui avoit été envoie avec dix-neuf compagnies d'infanterie et quatre cornettes pour occuper un défilé, que huit cens hommes demeurèrent sur la place et que la communication avec Ostende, aussi bien que tout moien de se retirer fut coupée à l'armée des États. Ce désastre força Maurice k hazarder une bataille en rase campagne, puisqu'il n'eut pas le loisir de se retrancher.

On en vint aux mains à trois ou quatre heures de Taprès-dinée entre la mer et les dunes. Le combat fut terrible et longtemps incertain. Le terrain plus ou moins avantageux décidoit d'abord des différens succès. Dans le premier choc, plusieurs bataillons des États furent renversés et mis en déroute ; mais dès qu'ils se furent ralliés, Maurice s'avisa de ne soutenir les siens que par petites troupes détachées, ce qui aifoiblit à la fin les Espagnols, rendant sa propre armée invincible. La dérouta entière de la cavalerie espagnole assura bientôt la victoire à celle des États ; mais, malgré cette inégalité de forces, Tinfanterie des Espagnols se soutint et combatit avec un avantage égal, sinon supérieur les fantassins de Maurice ; jusqu'à ce que, vers le soir, attaquée de toute part par* la cavalerie victorieuse , elle fut aussi défaite et mise en fuite avec un horrible carnage. Trois mille hommes des ennemis demeurèrent sans vie sur le champ de bataille et un grand nombre de prisonniers considérables, entre lesquels se trouvoit Mendoça, tomba entre les mains du vainqueur, avec toute Tartillerie, le bagage , les provisions et plus de cent tant drapeaux qu'étendars.

* Le comte Ernest de Nassau, cousin du prince Maurice.

72 ALBBKT ' [1600]

Albert se rendit à Bruges la nuit qui suivit lé combat, d*où il alla à Gand, où étoit rarchiduchesse qui le reçut d'une manière qui lui rendit le courage. Elle avoit déjà appris, avec beaucoup de fermeté, les bruits qui étoient venus d*abord à ses oreilles, touchant Tarchiduc, que l'on disoit mort ou blessé, ou prisonnier ; il retourna ensuite de Gand à Bruges, où il ramassa les débris de son armée, et les joignit aux troupes de Velasco, qui étoient demeurées en arrière.; après quoi, il leur ordonna de s'acheminer à Nieuport. Velasco marcha d'abord à Dixmude, qui n'est qu'à trois lieues de cette place ; cela fut exécuté avec tant de diligence, que Velasco eut le tems de renforcer la garnison et de la fournir de tout ce qu'il falloit pour se bien défendre. De sorte que Maurice, en aiant entrepris le siège, la vigoureuse résistance des assiégés l'obligea de le lever, et qu'après avoir tenté inutilement quelques autres entreprises, il s'en retourna en Hollande.

Ainsi finit la campagne où Maurice eut la gloire d'avoir battu les meilleures troupes de l'archiduc, à partie égale , et l'archiduc , celle d'avoir sauvé la Flandre, malgré tous les efforts du vainqueur.

Avant l'invasion que Maurice fit dans la Flandre, on avoit fait de la part des provinces catholiques des nouvelles tentatives pour obtenir la paix. Les Etats- Généraux avoient là-dessus exhorté par lettres ceux de Bruges et de Gand, de se rapeller l'accord qu'ils avoient juré autrefois, aussi bien que les Provinces- Unies, contre la domination étrangère, et de songer qu'il falloit commencer par délivrer leur patrie, s'ils vouloient se frayer une route à la paix. Sur ces let-

très, secondées de la terreur que répandoit la bataille de Nieuport parmi les Espagnols, on vit le 20 de juillet arriver à Berg-op-Zoom, munis de sauf-conduits, le comte Gérard de Homes, gouverneur de Malines, Philippe de Bentinck, seigneur de Bicht, M* Henri Rodt, conseiller, pensionnaire dTpres, et quelques autres députés de la part des Provinces- Unies, pour entendre les propositions des provinces catholiques. Les députés des dernières, après avoir dépeint fort au long les malheurs de la guerre et les avantages de la paix, protestèrent qu il étoit temps d'ôterle masque de défiance qu'on avoit conçue contre les Espagnols, et de travailler avec sincérité à rétablir la paix dont on avoit été si longtems privé. Olden Barneveld, portant la parole pour ses collègues, déclara que ses maîtres avoient les mêmes dispositions pour la paix que leurs ennemis, mais qu'ils étoient résolus de n'entrer jamais en négociations, ni avec les Espagnols , ni avec Leurs Altesses , qui n'étoient qu'un vain nom dont l'Espagne se servoit pour cacher ses pernicieux desseins ; qu'il se faisoit fort, au nom de toutes les Provinces-Unies, de surmonter tous les obstacles qui s'opposoient à la paix si ardemment désirée de part et d'autre, s'ils vouloient se défaire des Espagnols et de Leurs Altesses, et introduire un libre gouvernement ou établir avec elles une république réglée, où chacun soit catholique, soit protestant, eût le libre exercice de sa religion et pût jouir de ses libertés et de ses privilèges. Comme les députés des Pays-Bas catholiques trouvèrent bon de répliquer qu'ils étoient venus pour faire la- paix, mais non pas pour jetter la base d'une nouvelle

révolte , les conférences furent rompues , et ils s'en retournèrent à Bruxelles, sans rapporter aucun fruit de leur négociation.

Pendant Thiver de 1601, l'archiduc projetta diverses entreprises surGertrudenberg,surFlessingue et autres, qui n'eurent aucun succès , mais touché enfin par les prières réitérées de ceux de Flandre, il résolut de faire le siège d'Ostende, qu'il fit investir le 5 juillet par Frédéric de Berge. Cette place, qui n'étoit au commencement de la guerre qu'une vile demeure de pécheurs, avoit été mise peu à peu en état de défense par de bonnes palissades et des risbans, et l'on ne commença à la fortifier régulièrement, par ordre des Etats de Hollande, que l'an 1589; enfin; à force d'en augmenter les ouvrages et d'y en ajouter de nouveaux, cette ville, située auprès de la mer, devint presque imprenable, et en même tems une source de chagrins pour ceux de Flandre, à cause des courses perpétuelles de la garnison. Dans le tems qu'on l'investit du côté de la terre, il s'y trouvoit, sous le gouverneur Charles Van der Noot, vingt et une compagnies de soldats bien disciplinés et pourvus abondamment d'artillerie, de vivres et de toutes sortes de munitions de guerre. Le général François Vere s'y jetta encore avec douze compagnies, tant de son régiment que de celui de son frère. Dès qu'il y fut entré, il donna ordre de percer les "digues de la mer, de bien défendre les ouvrages en dehors, de pousser plus avant les vieux, et den construire de nouveaux, afin d'empêcher les assiégeants d'avancer.

Les États-Généraux ne négligeoient rien non plus

[1601] BT I8ABBLLE '75

de leur côté ; en quinze jours de tems ils y envoièrent, sons la conduite de leur amiral, M. de Warmond, cent soixante-dix bâtiments chargés d'abondantes provisions, de vin, de bierre, de pain, de lard et de viande, comme aussi de tourbes et de bois, pour l'hiver qui approchoit ; ces navires y portèrent encore quatre cens mille livres de poudre à canon, quoique dfes le commencement du siège, il y en eut déjà cinq cent cinquante tonneaux ; on y avoit fait entrer aussi soixante-dix-sept mille livres de mèche, quatre-vingtdix-huit mille livres déballes de mousquet, et plus de quinze mille boulets de canon; en sorte qu'il se trouvoit dans la place de quoi pourvoir des armées entières. Comme il fut impossible à l'archiduc de couper la communication du côté de la mer, on voioit entrer et sortir qudquefois cent navires à la fois, qui emportoient les blessés, les malades et les citoyens inutiles, ou bien qui y conduisoient de nouvelle artillerie, des soldats frais, des vivres et tout ce qui peut être nécessaire à une ville assiégée. Les efforts qu'on faisoit pour la défendre furent cause qu'on se battit vigoureusement de part et d'autre, et que, sans avancer beaucoup, il y eut bien du sang et du tems de perdu. Les rencontres continuelles représentoient moins le siège d'une ville qu'un combat perpétuel de deux armées, qui, en opposant ouvrage à ouvrage, s'efforcent à gagner quelque avantage Tune sur l'autre ; ce qu'il y avoit de plus étonnant, c'est qu'il étoit encore très incertain si la ville seroit forcée de se rendre, ou si l'archiduc seroit contraint de lever le siège.

Pendant qu'Albert s'attacha au siège d'Ostende,

Maurice, pour faire diversion, entreprit lé siège dé Bois-le-Duc. Cette ville étoit très-peuplée et le terrein marécageux, dans lequel elle étoit située, la faisoit passer pour imprenable. Aiant fait occuper toutes les avenues, il renferma, selon sa coutume, l'armée des États dans des retranchements qui la rendoient presque inaccessible à toutes les forces de dehors ; il avoit lieu de ne s'embarrasser guères de celles de dedans : la garnison étoit foible et hors d*état de faire de vigoureuses sorties; celui qui cornmandoit dans la ville étoit Antoine Schetz, seigneur de Grobbendonck, homme plein de courage * et fils du feu trésorier Schetz, dans la maison duquel le comte d*Egmond avoit autrefois inventé cette livrée satirique destinée à tourner Granvelle en ridicule*. Sous la conduite de cet habile gouverneur, le clergé et les magistrats suppléèrent à la fbiblesse

' Lo gouverneur de Bois-le-Duc- ne paraît pas avoir été un personnage aussi estimable pour sa bravoure que le fait entendre Tauteur du manuscrit. Nous donnons aux annexes, pièce n» 7, quelques notes sur le combat dit de Leckerbeije, où le sieur de Grobbendonck est loin déjouer le beau rdle. Quanta son honorabilité, elle était pour le moins douteuse, car J.-F. Le Petit Taccuse positivement d'avoir été Tun de ces marchands, qui « à « beaux deniers comptans Tan 1589 vendirent la ville de Gher- « truydenberghe au duc de Parme. »

' Cette livrée consistait à attacher ou entrelacer sur la manche des habits, portés par les serviteurs des nobles alliés contre le cardinal Granvelle, la tête dudit cardinal ornée d'oreilles à rinstar d un capuchon d*ftne. Marguerite de Parme ayant interdit cette folie, les seigneurs ligués y substituèrent un faisceau de flèches, resserré en son milieu. Le fait est raconté par Viglins dans son discours sur le règne de Philippe IL [Mémoires de Viglius et éPHoppertts, publiés par la Société de l'histoire de Belgique. Bruxelles, 1856, pages 63-65.)

[1601] BT ISABELLE. 71

de la garnison, en exhortant sans cesse la bourgeoisie à prendre les armes pour défendre leur religion qui devoit suivre nécessairement le sort de la ville. Maurice néanmoins ne laisse pas de pousser vigoureusement ses travaux ; il faisoit tirer dans la ville à boulets rouges, et, après avoir fait des coupures pour l'écoulement des eaux, il avançoit vers les remparts autant qu'il étoit possible, par les approches faites à travers des marais comblés de fascines. Cependant, quelque soin qu'il eût eu de bien garder les passages, il étoit entré quelque secours dans la place, jusques à deux fois, ce qui pourtant eût été incapable de sauver la ville, si une gelée violente, devançant la saison, n'eût obligé les troupes des États de l'abandonner.

Lorsque la prise paraissoit inévitable, le froid excessif, qui avoit renversé les desseins que Maurice avoit formés contre Bois-le-Duc, ou qui du moins avoit servi de prétexte à sa retraite, étoit aussi incommode à ceux qui défendoient Ostende qu'à ceux qui, sous la conduite de l'archiduc, s'opiniâtroient à l'attaquer. Cet inconvénient joint à de grandes tempêtes, à des veilles continuelles et à des assauts qu'il falloit soutenir tous les jours, avoit tellement diminué la garnison, que, de sept mille hommes qu'elle étoit au commencement du siège, il en restoit à peine huit cents en état de servir. L'archiduc, instruit de ce fâcheux état de la ville et renforcé par les troupes dont il n'avoit pas besoin ailleurs dans cette saison , résolut de continuer à fatiguer par des assauts continuels les assiégés affoiblis et de les forcer ainsi à se rendre. Dans

78 ALBSBT [IfMS]

cette extrémité, Vhabile gonverneur eot Toecmrs à la mae. Le 23* décembre, il envoie des otages aux esmemis, aou3 prétexte de traitter de la reddition avec les députée de l'arcliiduc , mais réellement pour ga^ gner un peu de tems, et pour donner au secours qu*il attendoit le loisir d*entrer dans la ville. H fit traîner les négociations sur différens prétextes, jusqu'à ce que le 25 du m6me mois, trois vaisseaux de guerre de Zélande lui amenèrent un renfort de cinq compagnies. Le succès de ce stratagème fit cesser Isa négociations feintes et anima l'archiduc aigri à. pousser avec d'autant plus de vigueur les attaques qui avoient été suspendues. Ses batteries aiant fait pav un feu terrible quelques brèches dans les ouvrages de dehors, il donna le 7 de janvier de l'an seize cens deux, un assaut général à la ville. Pour le faire mieux réussir, il se servit de l'approche de la nuit et de la basse marée. Cette attaque fut terrible, mais la perte qu'y firent les Espagnols y fut proportionnée. Les assiégés, avertis de cette entreprise par des déserteurs, avoient chargé tout leur canon à cartouche, doublé les soldats dans tous les ouvrages et employé tous les moiens possibles pour nuire à l'ennemi. Hus il poussa l'assaut avec opiniâtreté, plus le carnage fut affreux, jusqu'à ce que les écluses ouvertes le forçassent à quitter le combat, en faisait noyer un grand nombre d'Espagnols , et en forçant quantité d autres à se retirer tout sanglans et chargés de blessures. Comme, à ce que prétendent quelques-uns, le feu et l'eau avoient fait perdre la vie à environ quatorze ou quinze cens des assiûllans, on consentit à une suspension d armes pour quatre heurea, afin

[1602J BT ISABELLE. 79

d enterrer les morts. L'archiduc cependant faisoit venir de tous côtés les ingénieurs les plus expérimentés, pour se servir de leur industrie à boucher le port et couper ainsi tout secours aux assiégés, ce que jusqu'alors la force ouverte avoit en vain tâché d'exécuter.

Bien des gens conseillèrent à l'archiduc d'abandonner ce siège, comme une entreprise désespérée; mais il ne voulut jamais écouter ce conseil, comme si la réputation du roi d'Espagne et la sienne avoieut été trop engagées à faire réussir ce siège pour le lever.

Les États-Généraux des Provinces-Unies résolurent de changer la garnison qui étoit à Ostende et d'envoyer une autre en sa place. La première garnison fut entièrement sortie au mois de mars et la seconde y fut entrée avec toutes les provisions nécessaires, sans que les ennemis le pussent empêcher, parce que tout cela entra et sortit par mer, à plusieurs reprises et la plus part du tems la nuit. Les assiégeans tirèrent fort de leurs batteries sur les bâtimens et les chalouppes qui servirent à ce transport, mais ils ne leur firent jamais grand dommage.

Il fut aussi résolu en Espagne de continuer ce siège à quelque prix que ce fut, jusqu'à ce qu'on se rendît maître de la place, et l'on commit en cela deux fautes considérables; la première fut de s'engager dans un dessein de manière que, quoi qu'il en coûtât, il le fallut continuer contre la sage maxime qui dit qu'il n'y a point de desseins plus ruineux que ceux qu'on ne peut pas changer.

La seconde fut de s'imaginer que, par le moien

80 ALBERT BT ISABBLLB. [1602]

d*Ostende on tiendroit tous les ports de la Zélande, ce qui n^arriva point. Il parut, par l'expérience même, que la ville d*Ostende ne valoit nullement les trésors que Ton prodigua pour la prendre, ni même l'argent que Ton emploia pour la défendre, pour ne point parler du sang des soldats infortunez qui y périrent des deux cotez.

n semble qu'on se piqua d'honneur des deux cotez, et que l'obstination de l'archiduc fit que les États s'obstinèrent aussi, à leur tour, pour leur ôter l'espérance de faire des conquêtes sur eux, cela leur réussit, au moins en partie, puisque l'épuisement, où se trouva l'archiduc , l'obligea , deux ans après , à rechercher de faire une trêve avec eux ' .

^ Le manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne s'arrête ici. Est-ce la copie qui a été inachevée, ou lliistorien, auteur de cette remarquable analyse des premiers jours du règne d'Albert et dlsabelle, n'a-t-il pas continué son œuvre?— C'est ce que nous ignorons ; mais , dans Tun et Tautre cas , nous regrettons la suite de cette saine et impartiale appréciation d'une époque si importante pour Thistoire de la Belgique , si imparfaitement connue cependant, et par cela môme jugée de façons si diverses et si contradictoires.

Page 1