PARMI LES SUBSTANCES OFFERTES
Ce qui précède montre que, considérés isolément, les chlorures sont absorbés par les plantes aussi volontiers que le sont les nitrates; nous connaissons bien l'importance de l’azote nitrique ; au contraire, d’après le peu que l’on sait encore aujourd’hui, des traces de chlore sont suffisantes pour remplir dans la migration de l’amidon le rôle attribué à cet élément.
En outre, nous avons vu que le métal du sel, à moins d’être toxique, n’exerce aucune influence sur l’absorplion, que le sodium, parfaitement inutile, est pris comme le sont le potassium et le calcium considérés comme indispensables à la vie végétale.
Pourquoi alors rencontre-t-on dans les végétaux venus en pleine Lerre plus de nitrales que de chlorures, souvent plus de potasse que de chaux et pas de soude?
Lorsqu'une substance devient réellement insoluble dans les issus, la théorie de M. Dehérain nous en explique l’accumulation. Elle nous fait comprendre aussi comment les plantes peuvent se gorger de sels de potasse: si, par exemple, les racines sont au contact d’une solution étendue de carbonate ou de bicarbonate de potasse, ce sel pénètre dans la plante, y rencontre des acides organiques et se métamorphose dans les tissus en oxalate, malate, tartrale, etce., ce qui rompt l'équilibre et permet à une nouvelle quantité de bicarbonate de potasse de pénétrer.
Mais ceci s'applique tout aussi bien à la soude et à la chaux qu'à la potasse, et cependant les végétaux ne renferment pas des quantités égales de ces bases.
De plus, nous ne voyons pas comment certains sels solubles, comme les nitrates qui persistent en nature, s'accumulent de pré-
férence à d’autres sels solubles ne subissant pas non plus de transformations dans l'organisme végétal, tels les chlorures.
Pour nous, il y a deux explications plausibles :
4° Certaines substances sont absorbées en plus forte proportion que d’autres parce qu’elles dominent dans le sol ;
2° Les plantes prennent volontiers un sel quelconque lorsqu'il se trouve- seul; mais si plusieurs substancès se trouvent en présence, les végétaux exercent un choix parmi elles, sans que ce choix soit déterminé par l’insolubilisation réelle de la substance prise de préférence; ce choix tient soit à des propriétés physiques des sels ou de la membrane protoplasmique, soit à des propriétés inhérentes aux cellules vivantes.
Examinons ces deux hypothèses.
4° Influence de la composition du sol. — Il est certain que la proportion des diverses substances renfermées dans le sol exerce une influence importante sur la composition des végétaux qu'il porte. C’est un fait bien connu que la composition des cendres d'une plante déterminée varie avec la nature du terrain sur lequel elle a vécu.
Nous avons vu que l’absorption d’un sel dépend dans une certaine mesure de la concentration de la solution. Done, si dans le sol les racines rencontrent un liquide plus riche par exemple en nitrate qu’en chlorure, les plantes prendront plus du premier sel que du second. Effectivement, les liquides du sol contiennent généralement beaucoup moins de chlore que d’azote nitrique ; M. Schlæsing a trouvé de 6 à 46 milligr. de chlore par litre pour 4 à 150 milligr. d'azote nitrique. Il n’est donc pas étonnant que les végétaux renferment fréquemment plus de nitrates que de chlorures.
D'autres raisons viendront favoriser l'accumulation des nitrates aux dépens des chlorures. Considérons des graines germant dans un sol riche en nitrate, comme cela arrive pour le blé à l’automne ; les plantules se gorgent de ce sel. Si le développement est lent, comme c’est le cas en automne, ou si la réserve d’azote nitrique est notable, cet azote n’est pas utilisé ou l’est incomplètement, et de toutes façons les Lissus sont gorgés de nitrates ou de sels organiques provenant de leur transformation ; la place est prise, et d’autres sels, comme les chlorures, s'ils viennent à dominer à un moment dans le sol, ne pénètrent qu'en minime quantité. J'ai
montré, en effet, que, lorsqu'une plante est saturée d’un nitrate d'une base déterminée, elle est incapable d’absorber un nitrate d’une autre base; or, j'ai constaté que son indifférence se manifeste aussi vis-à-vis d’un chlorure. Si plus tard le sac protoplasmique se vide, d’autres sels pourront s’y introduire.
Inversement, une culture qui ne prend plus de chlorure ne prend pas de nitrate, Si donc les conditions où se trouve le sol ne sont pas favorables à la nitrification, les racines prendront d’autres sels, ce qu’elles rencontreront. Qu’'ultérieurement les nitrates viennent à être abondants, ils ne pourront pénétrer que lentement dans les plantes déjà gorgées de sels solubles et y seront rapidement réduits et assimilés. C’est ainsi que l'on rencontre parfois peu de nitrate dans des amarantes ou des bourraches, qui en renferment la plupart du temps des quantités considérables.
Si dans beaucoup de cas, la composition du sol suffit à expliquer celle des plantes, si, par exemple, les végétaux des terrains calcaires renferment une proportion de chaux infiniment plus grande que celle qu’on trouve dans les mêmes espèces vivant en terre siliceuse, il n’en est pas toujours ainsi et nous devons envisager la seconde hypothèse :
2° Les plantes peuvent choïsir parmi les corps dissous qui leur sont offerts. Il est bien connu, en effet, que deux plantes d’espèces différentes, croissant sur le même sol, n’auront pas la même composilion minérale. Du trèfle et de l’avoine végélant ensemble se chargeront le premier de chaux et la seconde de silice. Les différentes racines plongent dans le même milieu et cependant elles ne prennent pas de la même facon les matières solubles qu’elles rencontrent; elles doivent donc effectuer un choix. Les expériences de De Saussure, quoique incomplètes, nous font prévoir que cela est possible. ;
Je me propose de donner, dans la troisième partie de ce travail, quelques exemples qui démontrent que les végétaux exercent réellement un choix parmi les sels dissous qui sont à leur disposilion.