RETOUR A M AS S AOL AH
La grande île de Dablak, celle que j'ai parcourue, est formée par un mélange de coraux et de roches volcaniques. On comprend dès lors que, le soleil aidant , c'est bien le pays le plus sec , le plus aride, le plus désolé que Ton puisse rêver.
L'île, élevée de quelques mètres seulement audessus de la mer, est plate. Ses côtes sont profondément déchiquetées, formant partout des baies, des caps, dont l'accès est fort difficile, même pour les barques d'un petit tonnage.
La végétation y était bien maigre : quelques mimosas, quelques palmiers doûm, qui poussaient en dépit d'un sol pierreux que ne semblait pas couvrir le moindre humus.
L'île est habitée cependant, et j'y avais été reçu de la façon la plus hospitalière, grâce à une lettre que m'avait donnée pour le cheik de Dahlak le gouverneur de Alassaouah , Arakel-Bey. \eveu de Xubar-Pacha , et Arménien d'origine , Arakel-Bey avait reçu une éducation tout à fait française ; il par* lait la plupart des langues européennes, et savait même apprécier toutes les délicatesses de leur littérature , joignant à ces connaissances variées beaucoup de bienveillance et une exquise distinction. L'Egypte fît une perte le jour où il périt malheureusement à Goundet, dans cette guerre que le Khédive a entreprise contre l'Abyssinie.
11 y a dans l'île de Dahlak des hommes et desani-
384 ABYSSIIVIE.
maux ; il faut donc qu'il y ait de l'eau douce, ou tout au moins de l'eau réputée telle.
Vers le centre de l'île, de place en place, on voit à la surface du sol une roche bleuâtre, très-dure, aux arêtes vives et tourmentées, qui forme de grands filons déprimés dans leur milieu, de telle sorie que les deux bords ressemblent aux lèvres d'une cicatrice. Si le filon vient à s'élargir, la dépression s'accentue et finit par devenir une fissure quelquefois très-profonde. C'est là que, dans la saison des pluies, l'eau s'emmagasine en quantité suffisante pour les rares habitants et leurs petits troupeaux de chèvres.
Cette eau est loin d'être bonne ; cela tient peutêtre à ce que le sol, en grande partie de formation marine, serait imprégné de sel.
Il y a des insectes partout, et il n'existe pas de pays si désert, si l)rûlé qu'on l'imagine, où le naturaliste ne puisse faire quelque capture intéressante.
Une plage sablonneuse , située à une certaine distance du petit village où j'habitais , nourrissait notamment quelques insectes fort curieux, mais aussi (rès-difficiles à sah'ir (Cicindela) . Ils couraient sur le sable humide avec une agilité diabolique; le moindre bruit, une ombre même, suffisaient pour les faire envoler. J'étais obligé de ramper à plat ventre pour m'en approcher à distance convenable, et
RETOLIl A MASSAOLAH. 385
dans celte position, le soleil, malgré mon grand chapeau , me frappait en plein sur la nuque. J'avais beau partir avant le jour, le soleil me chassait toujours trop tôt.
Un matin, je m'oubliai jusqu'à dix heures. Il me fallait une heure pour revenir au village. Il faisait une. chaleur épouvantable qui faillit m'èîre fatale En rentrant dans la maison que j'habitais , sous l'influence sans doute d'un changement subit de température, je tombai évanoui. Ismaïl, mon petit domestique arabe , eut l'intelligente idée de me jeter de l'eau à la figure. Je revins à moi. Immédiatement je respirai de l'ammoniaque et en mis un peu dans de l'eau dont je me frottai les tempes. Mon cuisinier avait heureusement mis le pot-au-feu; le bouillon me fît un excellent bain de pied, où j'ajoutai force sel et piment.
C'était bel et bien un commencement d'insolation ; quelques instants plus tard j'étais foudroyé. J'en fus quitte pour la peur et une forte migraine qui dura plusieurs jours, mais je m'empressai de quitter cette plage inhospitalière et revins tout de suite à Alassaouah.
On ne peut pas dire cependant, malgré la chaleur torride qui rend les rives de la mer Rouge si dangereuses pendant Tété, que Alassaouah soit malsain. Il n'y règne pas de maladies, ni épidémiques ni endémiques. Mais les Européens y deviennent
386 ABYSSIXIE.
promptement anémiques, et malheur à eux s'ils sortent en plein midi, pendant les mois de la saison chaude. On a beau porter d'épais et vastes chapeaux, des houffis y sortes de voiles en soie, se munir d'ombrelles, rien n'y fait. Le sol, comme une brique réfractaire, rejette les rayons de chaleur avec une telle intensité, que cela suffît pour amener une insolation. On en a vu, hélas! de tristes exemples.
Les Abyssiniens, habitants de la montagne, ne sont pas eux-mêmes à l'abri de cette pernicieuse influence du soleil, quand ils descendent dans les plaines brûlantes du littoral.
C'était à la fin de juin ; il faisait si chaud à Massaouah que nous en étions réduits, pour pouvoir dormir, à nous coucher sur une natte en plein air; encore est-il que le drap le plus léger nous paraissait insupportable. Parfois je me jetais à l'eau au milieu de la nuit, et je me recouchais tout mouillé pour trouver dans l'évaporation une bienfaisante fraîcheur qui permît aux paupières de se fermer.
On pense bien que j'avais hâte de quitter cet affreux pays, malgré le bienveillant accueil du viceconsul M. le comte de Sarzec, de M. Coulbaut et de M. Duflot, missionnaires lazaristes, et de MM. Van Bauxhall et Carrière, représentants de la maison Tramier-Coste et C'% de Marseille, que je suis heu-
RETOUR A MASSAOUAH. 38:
reux de pouvoir remercier ici de tous les services qu'ils m'ont rendus.
Entre Massaouah et Aden, les communications par la voie des paquebots sont longues et dispendieuses : il faut remonter en Egypte pour descendre ensuite toute la mer Rouge. Je trouvai beaucoup plus simple de faire le voyage directement sur un houtre arabe.
Les boutres sont de grandes barques non pontées, sauf àrarrière,qui, comme dans les plus anciens navires, est surélevé; l'avant, au contraire, est bas et très-effilé. Ces barques n'ont qu'un mât muni d'une longue antenne qui soutient une grande voile à peu près carrée. Avec vent arrière ces boutres sont fins marcheurs, mais le maniement de cette immense voile exige, surtout pour virer de bord , de grandes précautions, si Ton ne veut chavirer et devenir la proie des requins qui ne manquent jamais de rôder autour de la barque.
J'arrêtai mon passage sur un de ces boutres, jolie barque toute neuve et jaugeant près de 50 tonneaux.
L'heure du départ fut fixée ; mais, comme on le sait, l'exactitude n'est pas une vertu arabe. On ne pourra jamais faire comprendre à ui] Oriental ce mot si vrai de nos voisins d'outre-Manche : Times is moneij. J'allais chaque jour, et plusieurs fois par jour, tourmenter le raïs (capitaine) pour le décider à lever l'ancre.
388 ABYSSIXIE.
« Bouhra in cha Allah! » me répondait-il; « demain, s'il plaît à Dieu. «
J'attendis ainsi huit jours ! c'était plus que je n'avais de patience. Je fis porter mes caisses à bord, et, prenant mon couteau, je déclarai que si dans une heure on ne levait pas Tancre, j'allais couper le câble et partir tout seul.
Le raïs me prit fort heureusement au sérieux, et nous partîmes. Sans cela j'eusse été fort embarrassé de mettre ma menace à exécution.
Un tel empressement, — après huit jours d'attente ! — dépassait tout ce que mon Arabe avait imaginé.
a Pourquoi, me disait-il, es-tu si pressé? tu arriveras toujours, s'il plaît à Dieu, demain ou dans un mois. C'est écrit, ^j
Il se trouva que le propriétaire du boutre était un Banian qui, ayant amassé, sou par sou, une petite fortune à Massaouah, retournait dans l'Inde, son pays, emmenant avec lui un petit troupeau de boucs pelés, de brebis galeuses, dans le corps desquels il voyait les âmes de ses ancêtres ou de ses amis.
Le voyage de Massaouah à Aden dure ordinairement de cinq jours à deux mois. Prenant une moyenne et supputant les avaries probables, j'avais, pour ma nourriture, embarqué une cinquantaine de poules dans une cage. Quand le Banian s'en
RETOUR A MASSAOUAH. 389
aperçut, nous étions fort heureusement en mer, car il ne m'eût, ni pour or ni pour argent, admis sur son bateau. Le vent était contraire pour retourner à Massaouah; je n'arais donc rien à craindre; le Banian ne jetterait certainement pas mes poules à la mer : c'eiit été les tuer, crime capital pour un croyant de la métempsycose. 11 imagina de me les acheter ; mais n'ayant rien autre chose à me mettre sous la dent, je dus résister à l'appât d'un bénéfice de 200 à 300 pour 100. Le Banian en fut réduit à s'aller cacher à fond de cale, entre les caisses et les ballots, toutes les fois que l'on coupait le cou à un de ces malheureux volatiles.
Xous eûmes un vent terrible, mais favorable. A chaque rafale le mât craquait, la proue du bateau plongeait dans la lame; il était impossible de se tenir debout et d'allumer du feu. Mais nous filions comme une flèche, tant et si bien que le soir du quatrième jour, après avoir passé sous les canons anglais de Périm et franchi le détroit de Bab-el- Alandeb, nous étions en vue d'Aden.
Mon Banian jubilait. Je n'avais pu manger que deux poules. Je ne m'en plaignais pas, et je regrettais seulement de ne pas les lui avoir vendues.
Xous étions tout près d'Aden, mais pas encore dans le port, quand tout à coup survint un calme plat, aussi splendide que désespérant. Pas une ride sur l'eau, pas un souffle dans l'air. La voile tombait
390 ABYSSIXIE.
inerte le long du màt. Nous restâmes ainsi vingtquatre heures. Au bout de ce temps, je vis à Thorizon une masse noire qui marchait vers nous en grossissant à vue d'œil.
C'était la malle anglaise, et le paquebot que je devais prendre pour me rendre à Zanzibar partait le surlendemain. Si je le manquais, il me fallait attendre vingt-sept jours à Aden , et j'avais ouï dire que la vie dans cette résidence n'est ni agréable ni économique.
Je déclarai au raïs que je lui ferais un cadeau de dix thalaris (52 fr. 50) si nous arrivions à temps. Cette perspective le tira de son apathie. Il n'y avait qu'un moyen d'arriver : marcher à l'aviron. Ce n'était pas du goût de l'équipage. Pour éleclriser ses hommes, le raïs saisit un bâton et administra aux matelots une volée dans toutes les régies.
Il y eut un moment d'un tumulte indescriptible. Plusieurs hommes de l'équipage, agiles comme des singes, grimpèrent au mât et dans les cordages, d'où ils ne voulurent descendre qu'à la condition que je me portasse garant qu'il ne leur serait infligé aucune correction.
Tout rentra dans le calme ; mais Teffet était produit, on s'empara des avirons, et, aux chants cadencés d'une cantilène monotone, chacun se mit à ramer
Au bout de quatre heures, j'étais à terre. Pour
RETOUR A MASSAOl.UI. 391
indemniser les matelots, je leur donnai mes poules, qu'ils ont dû vendre fort cher au Banian. Il n'y a pas grand mal d'ailleurs à duper un trompeur, et les Banians sont passés maîtres en cette matière.
Je ne pus, à mon grand regret, visiter Aden, le Gibraltar de l'océan Indien, assis au fond de son cratère, où ses gigc.ntesques citernes seraient impuissantes à Tempècher de mourir de £oif, si les Anglais n'avaient établi d'immenses machines à distiller l'eau de mer.
Après une visite au consulat de France, où j'avais reçu de AI. Chauvet le plus cordial accueil, je montai sur VEuphrate , paquebot d'une Compagnie anglaise qui m'emporta à Zanzibar.
,:i'Ssintf;„„
TABLE DES AIATIERES
PREFACE r