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CHAPITRE VIII

RETOUR A MASSAOUAH.

Chasse à l'hippopotame. — Axoum et ses ruines. — Les mouchoirs abyssiniens. — Le Lika Mankouas Ouarki. — Fête pour la mort d'un éléphant. — Prodigieux appétit. — Les Ghohos ; leur indépendance ; la peine du talion. — Aventures du kantiba Ouelda Guorguis. — Hébo et la mission française. — Le mont Assati. — Un phénomène climatérique. — De retour à Massaouah : déception. — Le Zirck et les derviches. — L'archipel de Dahlak. — Puits naturels. Chaleur torride de ces régions. — Un homme peu pressé, — Comment je réussis à m'embarquer. — Un Banian et des poules. — Calme plat sur mer et orage à bord. — J'arrive à temps à Aden !

Nous avions vu le Xil Bleu et le lac Tzana, le Xégouss et Gondar, livré une bataille rangée; nolie voyage pouvait sembler complet. Il y manquait une cbose cependant , c'était un exjiloit cynégétique, et Ton nous disait qu'au Taccazé il y avait une quantité d'hippopotames. Dans FAbbaï et le lac Tzana, nous n'avions vu que de fort loin ces monstrueux pachydermes. L'occasion paraissait excellente pour leur faire une chasse en règle; comment ne pas céder à la tentation? Comme nous Tavions déjà fait

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en pareille circonstance , confiant nos bagages au kantiba Guorguis, nous parfîmes de très -bonne heure pour descendre sur les bords de la rivière, où nous conduisit une pente longue et rapide.

C'était le 26 janvier ; depuis cinq mois il n'était pas tombé une goutte d'eau dans les montagnes d'Abyssinie ; aussi la rivière n'était plus qu'une succession de bassins qui s'écoulaient les uns dans les autres par de minces filets d'eau.

Tous les habitants de la rivière, hippopotames, crocodiles et poissons, se trouvaient parqués dans ces bassins, où nous pouvions les fusiller tout à notre aise.

Des bandes de singes gambadaient dans les arbres, des perroquets caquetaient au-dessus de nos têtes, des pintades fuyaient à travers les buissons, des insectes, des papillons couraient sur le sable ou voltigeaient autour des fleurs ; c'était à ne savoir par où commencer l'attaque. Je n'avais pas à hésiter; je fis la chasse aux papillons et aux oiseaux, tandis que mon compagnon se postait sur les bords de la rivière.

L'hippopotame vient la nuit à terre pour pâturer, et les indigènes prétendent qu'il est alors dangereux de l'attaquer. Cette masse énorme se meut avec agilité; un homme ne peut lui échapper à la course, surtout si le terrain est vaseux; mais le jour il reste dans l'eau et n'apparaît à la surface que

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toutes les cinq ou huit minutes pour respirer. II montre alors le dessus de son énorme mnsean, son petit œil et ses petites oreilles, respire avec bruit, puis s'enfonce de nouveau dans sa liquide demeure.

On peut, lorsque la rivière n'est pas large, le tirer de très-près; mais sa peau est à l'abri de la balle, et, s'il n'est touché à l'œil, il ne semble pas plus s'apercevoir d'un coup de fusil que d'une chiquenaude.

Les indigènes ne nous avaient point trompés en disant que les hippopotames pullulaient dans le Taccazé. A chaque instant on entendait un grognement, on voyait émerger une masse brune : vite un coup de fusil la saluait au passage, mais toujours sans résultat.

Vers quatre heures du soir, il fallait songer à regagner le village où nous devions coucher. Xous étions montés à mule et nous nous dirigions vers un gué, quand, en côtoyant la rivière, nous vîmes quatre ou cinq hippopotames qui , jouant ou se battant, sortaient de l'eau jusqu'à mi-corps. AI. de Sarzec saute à terre, saisit son fusil, et, plus heureux cette lois, atteint l'un d'eux dans l'œil. Les autres disparaissent aussitôt, mais le blessé reste à la surface, se débattant, reniflant avec fracas et perdant des flots de sang. C'était une agonie monstrueuse. Je me mis alors de la partie, et nous le

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criblâmes de halles pour hâter sa mort sans pouvoir y réussir.

Il cessa peu à peu de se débattre, devint immobile et, entraîné par le courant, alla disparaître sous l'eau, dans un endroit plus profond. Tout cela avait duré plus d'une heure, et le jour commençait à baisser. Xous ne pouvions cependant nous décider à abandonner une si belle proie ; quant à se mettre à l'eau pour rechercher l'hippopotame, il n'y fallait pas songer, tant il y avait de crocodiles qui flottaient à la surface comme des troncs d'arbres.

J'en avais dans la journée compté onze, rangés à la file sur le sable et se chauflant au soleil comme de grands lézards.

Nous avions bien cherché aussi à les approcher, mais ces affreuses bêtes ne dormaient que d'un œil, et au moindre bruit sautaient dans l'eau.

Il fallait donc attendre que le cadavre de l'hippopotame flottât à la surface et , entraîné par le courant , vînt s'échouer sur les galets ; c'est ce que nous fîmes. Une pintade grillée sur des charbons composa notre dîner, et, étendant nos couvertures sur le sable , nous nous y couchâmes tranquillement.

Le lendemain matin au point du jour , nous trouvâmes l'hippopotame échoué au milieu de la rivière, sur un banc de galets. Il fallait se mettre à l'eau pour arriver jusqu'à lui. De nombreux crocodiles commençaient à le dévorer.

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Xous ne perdîmes pas courage cependant, et nous nous mîmes aussitôt à fabriquer un radeau arec des arbres morts. Séduit par la perspective d'un thaler, un de nos hommes se décida à tenter l'aventure. A peine posait-il le pied sur le radeau , que les troncs , reliés par des lanières en cuir, se séparèrent ; il ne se rebuta pas, et, s'entourant des troncs d'arbres comme d'un rempart, il s'avança dans l'eau. Des bords de la rivière, nous tirions des coups de fusil, lancions des pierres , poussions des cris à faire trembler la montagne, pour effrayer les crocodiles.

L'Abyssinien arriva sans encombre jusqu'à l'hippopotame, lui attacha à la patte une lanière et revint à terre sain et sauf. On hala Ténorme animal, mais les berges étaient trop hautes en cet endroit pour qu'on pût songer un seul instant à le hisser à terre.

Ce fut à notre tour de nous mettre à l'eau. Dégainant alors tout ce que nous avions de couteaux et de poignards, nous entreprîmes de lui couper la tête pour remporter son crâne comme un trophée.

Notre victime était une jeune femelle et malgré cela d'une si belle taille , qu'il nous fallut plusieurs heures d'un travail acharné pour venir à bout de notre besogne. La tète détachée du tronc, on la tira à terre pour la disséquer.

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Nos hommes, pendant ce temps, découpaient sur son dos des lanières de cuir pour faire des courbaches, et se taillaient des beefsteaks dont ils se régalèrent. La viande entrelardée avait un aspect séduisant et ressemblait à celle du porc; convenablement assaisonnée, ce serait, je crois, une trèsbonne viande à manger.

Laissant le tronc mntilé en pâture aux crocodiles, nous nous remîmes en route; la journée tout entière avait été employée à ce dépècement.

Gravissant la montagne qui borde la rive droite du Taccazé, nous atteignîmes un plateau assez aride sur lequel nous chevauchâmes pendant plusieurs jours, sans qu'aucun incident vînt rompre la monotonie de notre voyage. Xous étions dans la province de Chiré. Sauf la mauvaise volonté traditionnelle des choums, les habitants étaient assez hospitaliers.

Peu s'en fallut cependant qu'au village de Maye- Goundo, on ne nous- fît une réception analogue à celle de Ouébéin-AIariam.

Le choum, il faut le dire, avait laissé ses esprits au fond d'un gombo de taidje. Telle élait la cause de son humeur belliqueuse. Sa femme eut l'intelligente idée de nous en prévenir. Comme il menaçait de tout pourfendre et que ses cris forcenés ameutaient la population, nous le fîmes saisir par nos hommes, solidement attacher et enfermer au plus

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profond de sa maison. Cotte justice sommaire mit fin à rincident. Le lendemain, il avait cuvé son taidge et recouvré sa raison , ce qui ne l'empêcha pas de nous refuser obstinément des porteurs. Pour éviter toute nouvelle complication, nous laissâmes nos bagages à la garde de deux domestiques et partîmes pour Adoua dont nous n'étions plus éloignés que de deux jours de marche.

Bien que nous fussions très-désireux d'arriver dans la capitale du Tigré, pour y reprendre un peu notre assiette, nous ne pouvions passer par la petite ville d'Axoum sans en visiter les ruines.

Axoum n'est plus aujourd'hui une ville considérable, tout au plus si elle compte 2,000 habitants; Gondar Ta détrônée.

Il existe en Abyssinie une tradition qui fait remonter la fondation d'Axoum au temps d'Abraham. Sans vouloir assigner à l'origine de cette cité une date aussi reculée, il est bien certain qu'Axoum était très-anciennement une ville importante, puisque le pays dont elle fut la capitale s'appela lempire des Axumites avant d'être désigné sous le nom d'E'hiopie.

Il existe du reste à Axoum des monuments qui prouvent sa haute antiquité. Ce sont d'abord des inscriptions, l'une grecque, l'autre hyémarite : la première est gravée sur une sorte de borne plantée en terre, à quelque distance de la ville; elle a été

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relevée avec soin, comme je Tai dit, par Sait et lord Valentia, qui en ont donné une traduction, et par Théophile Lefehvre. Elle mentionne simplement une victoire de l'empereur Aizana, qui régnait vers Tan 330 de notre ère. Toute son importance consiste, comme je Fai rappelé en plusieurs endroits, dans rénumération des pays dont le souverain d'Axoum se déclare être le maître.

La seconde fut découverte par M. Ferret et Galinier dans un jardin ; c'est sans doute la même dont on m'a parlé comme étant dans une maison dont le propriétaire ne se souciait pas de me permettre Faccès. Si j'avais eu du temps devant moi, j'eusse peut-être réussi d'une façon ou d'une autre à forcer la consigne et à en prendre un estampage; mais il ne me fut pas possible de le tenter.

Bien qu'on ignore les faits qu'elle relate, on comprend de quelle importance était la découverte d'une inscription hyémarite au cœur de l'Ethiopie, puisque cela vient prouver qu'il y avait, à cette époque, des relations intimes entre le pays qui nous occupe et Filrabie.

Lesautrestémoinsde l'antique splendeur d'Axoum sont des obélisques dont le lecteur me permettra de dire quelques mots.

Il y a plusieurs obélisques à Axoum ; tous offrent le même caractère, mais un seul est encore debout et intact. C'est celui que je vais décrire et

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qui est figuré dans ce volume, d'après un croquis rigoureusement exact que j'en ai fait , à l'aide d'une chambre claire.

La hauteur, a dit Sait, je crois, est de quatrevingts pieds, ce qui ne me paraît pas exagéré, car, tout près de lui et comme point de comparaison , se trouve un gigantesque figuier sycomore, un des plus grands arbres d'Abyssinie , aussi élevé que nos beaux chênes de France , et le sommet de l'obélisque dépasse sa plus haute branche.

Il n'est pas carré , mais moins épais que large ; trois de ses faces sont unies et polies avec soin, la quatrième est ornée de curieux dessins. Le milieu de cette façade est dans un plan rentrant par rapport aux deux côtés, qui sont saillants, absolument comme les deux ailes d'un bâtiment. L'artiste a voulu, — et cela saute aux yeux, — simuler 'ine tour à huit étages ; il y a, en effet, huit rangées horizontales de quatre croisées géminées , deux situées sur le plan rentrant que je pourrais comparer au corps de la tour, et une plus étroite de chaque côté sur les ailes en saillie. Chaque croisée est enîourée d'un encadrement en relief, rappelant le style grec d'une façon évidente; des corniches ornées de dessins circulaires séparent chaque étage; à la base et dans chaque partie rentrante est simulée une porte, tandis que le sommet est couronné d'une sorte de fronton.

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Au pied de l'édifice, se trouve une table ou autel monolithe , orné dans son pourtour d'une guirlande d'arabesques , devenues frustes par l'usure.

Les autres obélisques, qui tous, avec quelques variantes, offrent les mêmes dessins, sont abattus et brisés par tronçons plus ou moins importants. Il y a, en outre de ces obélisques monolithes, d'un travail achevé , un nombre assez considérable d'aiguilles en pierre de dimensions et de formes variables, plus ou moins habilement taillées et polies.

J'ai vu encore dans la vaste cour d'une maison un bloc à moitié enfoui dans le sol, à peine dégrossi et destiné sans doute à devenir un obélisque; ses proportions étaient telles qu'il formait une chaussée monolithe où cinq ou six hommes pouvaient marcher de front.

Quant à l'origine de ces monuments, je laisse la parole au voyageur Sait , qui a si consciencieusement étudié ce pays ^ :

Cl Je ne puis parler avec certitude de l'ancienneté de ces monuments, mais je conjecturerais qu'ils n'ont pas été érigés avant les Ptolémées; car l'ordre en est grec, et il n'est pas probable qu'il ait été introduit à une époque moins avancée. La tradition

* Salt, Voyage en Abyssinie , t. Il, p. 117.

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(lu pays place Térection du grand obélisque au règne de l'empereur Aïzana, qui date de plus de trois cents ans après l'ère chrétienne. « Et plus loin le même auteur ajoute : « Je pense toutefois qu'il n'y a pas lieu de douter que les obélisques d'Axoum n'aient été élevés par des artistes venus d'Egypte. »

Il y a à Axoum d'autres monuments qui , pour être moins anciens, ne laissent pas que d'offrir de l'intérêt. C'est surtout une église construite parles Portugais vers le quinzième siècle. Elle diffère essentiellement de toutes cellesque j'ai vues ailleurs enAbyssinie, tant par la formequepar les dimensions. C'est un vaste quadrilatère plus de deux fois jjIus long que large, solidement construit, couvert en terrasse. La façade est ornée d'une galerie à colonnade surmontée d'un fronton triangulaire. On y arrive par un vaste escalier en granit d'une dizaine de marches. Le tout présente un ensemble très-harmonieux et qui dénote qu'un bon architecte présida à la construction de l'édifice.

Au pied de l'escalier, sur les dalles en granit, j'ai remarqué quelques dessins gravés, parmi lesquels j'ai très-nettement reconnu une lance abyssinienne ; la pierre qui portait ces dessins me sembla n'être qu'un fragment détaché d'une œuvre plus considérable.

Cette église, comme par(out enAbyssinie, est entourée d'un vaste préau, planté de beaux arbres.

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On voit encore là des blocs de granit travaillés avec soin et qui m'ont paru très-singuliers. Ce sont des blocs à peu près carrés, sortes d'autels, présentant à leur face supérieure un creux ou bassin avec une rigole destinée à laisser couler ce qu'on aurait mis dans le bassin. Il y en a un certain nombre qui tous, avec de légères modifications et des formes plus ou moins compliquées, semblent avoir été affectés au même usage. Ke seraient-ce point là des autels ayant servi aux bolocaustes ? Telle fut du moins ma première pensée en les examinant.

Au milieu d'une allée en dallages, qui conduit de la porte extérieure du préau à l'escalier de l'église, il y a encore un bloc de granit flanqué à ses quatre angles d'une colonnette carrée. Ce monument a conservé jusqu'à nosjours sa destination primitive. C'est le trône sur lequel siègent les Négouss pour la cérémonie du sacre. Rangé sur la même ligne que les autels dont je viens de parler et du même style, je serais porté à croire qu'il remonte à la même époque, certainement bien antérieure à la construction de l'église.

Axoum est la résidence d'un personnage important, le Nébrid., grand dignitaire de l'Égliseabyssinienne, après l'Abounaet FEtcbéquié, et de plus gouverneur de la ville et du pays. Le IVébrid se considère comme le gardien des tables de la loi , et en effet une tradition indigène rapporte que Ménélik, en quittant la

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cour du roi Salonion , son père , où il avait élé élevé, déroba dans le temple et apporta en Ethiopie quelques-unes de ces tables.

Xous n'avons pas pu voir le Xébrid, pas plus que l'intérieur de l'église. Il était absent d'Axoum, et, sans son autorisation, on ne voulut pas nous permettre de visiter le monument sacré dont il a la garde.

Il eût fallu, pour explorer avec soin tout ce que cette ville renferme de curieux, y séjourner pendant un certain temps; mais nous étions pressés de rentrer à Adoua pour obtenir du Raz Bariaou qu'il nous fît rendre nos bagages.

A peu de distance d'Adoua , sur un petit mamelon, dans la plaine qu'arrose l'Assam , nous trouvâmes une députation venue au-devant de nous ; et quel ne fut pas notre étonnement de voir, au milieu des indigènes, un petit groupe européen !

C'étaient d'abord l'excellent A'aretti et deux touristes, un Hollandais, M. Xachenius, et un Italien, M. Ghillardi, puis quelques ouvriers français dont j'ai déjà parlé. On pense combien cette rencontre nous fut particulièrement agréable. Que de choses à apprendre et à raconter !

Le chef abyssinien chargé de nous recevoir était le Lika Mankouas Ouarki, que nous avions déjà vu au camp du Raz Bariaou.

Quelques jours après, le Raz Bariaou revint à Adoua, et nous allâmes tout de suite implorer sa

protection pour recouvrer nos bagages. Malheureusement le Raz manque absolument d'énergie ; c'est une bonne pâte d'homme qui, à tout propos, répond ichij mais ne sait pas se faire obéir. Je ne serais point surpris que le Négouss son neveu, qui est habile, eût choisi tout exprès un homme de cette nature pour vice-roi du Tigré, certain que, s'il ne peut lui rendre de grands services, il est tout au moins incapable de devenir un conspirateur. Aussi, grâce à cette indolence, nos bagages mirent trois semaines à faire un voyage de deux jours; il fallut une semaine encore pour trouver des porteurs : total, un mois, que nous passâmes à Adoua à nous morfondre dans l'attente.

Privé de tous mes flacons, de mes filets, sans munitions de chasse, dénué enfin de tout ce qui m'était indispensable pour recueillir et préparer des collections zoologiques, ce fut pour mes travaux un mois presque complètement perdu.

Nous allions de temps à autre rendre visite au Raz. C'était toujours la même mise en scène que j'ai déjà décrite, avec la suite bigarrée de soldats et de serviteurs, les inévitables libations de taidje et le tabouret humain, qui tenait dans ses mains les pieds du Raz et les caressait comme pour les réchauffer. Autre détail de mœurs intimes : le Raz était sans doute enrhumé du cerveau, ou avait peut-être humé quelques prises de tabac, ce dont les Abyssi-

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riens sont très-friands; toujours est-il que, dans les circonstances où un bourgeois français eût cherché dans sa poche un mouchoir à carreaux, un domestique présentait au Raz sa propre chemma que celui-ci faisait servir au même usage. Le serviteur prenait alors l'humble posture et la figure reconnaissante d'un homme qui reçoit de son supérieur un précieux cadeau. J'avoue que ce détail, dont je demande pardon à mes lecteurs, fit baisser dans mon estime le maître et le valet.

Une des figures les plus marquantes de cette petite cour était le Lika Alankonas Ouarki.

Le Lika Alankouas était autrefois un des plus grands dignitaires de l'empire éthiopien, une sorte de grand juge qui marchait de pair avec le Raz ; mais cette charge a aujourd'hui un tout autre caractère et répondrait plutôt au titre de Ministre des affaires étrangères.

Ouarki avait, si je ne me trompe, visité l'Egypte et servi, contre Théodoros, les armées anglaises. Il montrait, du reste, avec orgueil, un splendide pistolet à crosse ornée d'argent ciselé, que lui avait donné sir \apier. Il s'était donc, plus que ses compatriotes, frotté à la civilisation européenne ; il parlait l'arabe, langue plus répandue que l'éthiopien, et comme c'était un homme fort avenant, de bonnes manières, intelligent et ambitieux, lohannès lui avait confié la délicate mission de recevoir les

étrangers qui viendraient en Abyssinie. Cest pour cela, d'ailleurs, qu'il habitait la province du Tigré, par laquelle on pénètre d'ordinaire dans Tintérieur du pays.

Au physique il était de taille moyenne, bien proportionné, la peau très-claire, le regard vif et perçant, mais un peu faux; la barbe rare, les cheveux légèrement crépus. \ous avons pénétré plusieurs fois dans son intérieur ; il nous invita même à dîner, mais, hélas ! un dîner tout à fait européen, avec des fourchettes et des cuillers en fer battu, et, au lieu du ouancha traditionnel, des verres de toutes formes et de toutes couleurs. Sa femme, digne matrone de trente et des années, ce qui est un âge respectable en Abyssinie, ne prenait pas part au repas, mais elle y assistait du fond d'une alcôve, dont on avait tiré le rideau, et où elle élait couchée nonchalamment sur un angareb.

Pendant notre séjour à Adoua, nous allâmes un soir, avec M. Nachenius, assister à une fantasia donnée en l'honneur d'un tueur d'éléphants.

Il est d'usage dans le pays, quand un grand exploit cynégétique a eu lieu, la mort d'un lion ou d'un éléphant, que le héros, promenant en trophée la dépouille de sa victime, aille de porte en porte la présenter en demandant que chacun le rémunère du service rendu.

11 n'était pas possible de montrer la peau entière

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de Téléphant, ce qui eût été singulièrement volumineux à promener, mais dans ce cas on se contente de la queue de l'animal.

Les Abyssiniens, qui, comme tous les peuples d'Orient et d'Afrique , sont grands amateurs de réjouissances, ne laissent pas perdre une si belle occasion d'organiser une fête.

On invite les amis, les amis des amis, chacun apporte son petit cadeau, et, par une belle nuit comme il n'y en a que dans ces régions, toutes les danseuses du pays sont convoquées; on porte en triomphe la queue de l'éléphant; les danses commencent au son des tambours et des flûtes, et se prolongent souvent jusqu'au matin.

Que dirais-je de ces danses, de plus que ce que j'en ai dit, si ce n'est qu'alors les hommes restent simples spectateurs ? Elles ressemblent aux danses des femmes arabes, mais n'ont pas ce caractère de volupté lascive qui constitue la seule originalité de ces dernières.

\ous reçûmes plusieurs fois la visite de Dedjas Kassa, fils du Raz Aréa, jeune homme d'une quinzaine d'années, infatué de sa petite personne, d'ailleurs parfaitement insignifiante. Tout prêt à mendier quelque cadeau, il aimait surtout avoir, à manier nos fusil? , témoignant d'une façon trop évidente le plaisir que nous lui ferions en lui offrant une de ces armes. Vivant à Adoua avec quelques

serviteurs dans une oisiveté absolue, il en était assurément réduit comme les anciens chevaliers à signer avec le pommeau de son épée, et cependant c'était le cousin du Xégouss, dont il était bien loin d'avoir l'intelligence. ?

Les journées étaient un peu monotones. Malgré nos instances, nos bagages n'arrivaient pas; le Raz Bariaou disait toujours ichiy mais n'en faisait rien. Par exemple, Hasseiïi, fier des services qu'il nous avail rendus, était devenu insupportable. Tout bon musulman qu'il fût, il adorait le taidje et le raqui. Oubié Zelléka, notre sauveur de Ouébéin, lui tenait tète; et quand ces deux garnements étaient suffisamment ivres, ils se battaient entre eux ou s'en prenaient à tout le monde. Plus d'une fois leurs incartades faillirent nous causer de graves embarras. Un jour, entre autres, Hassein, légèrement ému, pérorait devant un nombreux auditoire, racontant ses exploits imaginaires, énumérant le nombre incalculable de victimes qu'il avait faites à Ouébéin, victimes qui vivaient encore! Il se trouva par malheur un contradicteur. Hassein dégaina son sabre pour prouver la vérité de ses paroles, et comme on voulait le désarmer, il fit une large blessure à la main d'un de ses auditeurs qui, trouvant que l'argument affectait une forme un peu trop tranchante , se mit en devoir d'employer avec lui le même genre d'éloquence. Prévenu à temps

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par le bruit, j'eus heureusement assez d'empire sur Hassein pour le désarmer, et donnant un thaler au blessé, qui avait la main presque coupée en deux , j'apaisai l'incident.

Une autre fois, c'était Oubié Zelléka qui voulait pourfendre tout le monde. \ous eûmes beaucoup de peine à nous emparer de ce fou furieux , à le lier et à le bâillonner.

Quand il n'était plus ivre, il venait, une pierre sur le cou, demander son pardon, qu'il fallait bien lui accorder ainsi qu'à Hassein, en reconnaissance de leur dévouement.

C'était peut-être l'abondance des vivres fournis par le Raz qui rendait notre domesticité si turbulente.

Les Abyssiniens ont réellement un estomac qui tient du prodige. Combien de fois j'ai vu nos hommes, après une longue étape, se coucher sans manger et repartir à jeun , pour marcher (oute la journée encore, sans témoigner d'en être le moins du monde incommodés; mais aussi, comme ils rattrapent le temps perdu lorsqu'ils sont en face d'un monceau de victuailles!

Il arriva à Adoua qu'un jour, vers deux ou trois heures de l'après-midi , nous fîmes tuer une vache de taille moyenne. On mettait de côté pour nous les filels, la bosse, la langue avec quelques livres de viande pour faire un bon pot-au-feu, et le reste était

pourles domestiques. Nous sortîmes chacun de notre côté. Vers six heures nous rentrâmes, et, tout en dînant, il nous vint à Tidée d'envoyer un cuissot aux autres Français qui étaient à Adoua.

M. de Sarzec alla donner cet ordre aux domestiques; hientôt il m'appela ; j'y allai à mon tour.

a Plus de vache ! me dit-il.

— Comment, plus de vache? on la tuait tantôt comme je sortais !

— Eh hien, il n'y en a plus, il ne reste que les os ! »

Et de fait , le sol de la pièce qui servait de repaire à ces voraces était jonché d'os parfaitement nettoyés. Vingt et un hommes en trois ou quatre heures avaient dévoré une vache presque entière! Ils n'avaient pas même allumé de feu. Il y en avait un dans un coin obscur, accroupi à terre , qui tenait d'une main un lambeau de chair pantelante, y mordant à pleines dents, tandis qu'à l'aide d'un couteau il coupait les morceaux au ras de sa bouche.

C'est là ce que les Abyssiniens appellent le hrondo, et il paraît que , dans certains festins princiers , plusieurs bœufs ou vaches sont dévorés crus séance tenante. M. Naretti, auquel nous racontions l'aventure, voulut nous faire goûter au brondo, qu'il disait être excellent; je dois à la vérité dédire que ce mets essentiellement national, convenable-

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ment saupoudré de sel et de piment, n'a rien de désagréable, et que plus d'un Européen surmonte ses répugnances pour se faire à ce régime fortifiant. Il faut cependant que le brondo soit servi aussitôt qu'on tue l'animal, sans quoi la viande se flétrit et n'est plus bonne.

Nous mîmes désormais bon ordre à ces orgies de Gargantua , et pour avoir une fois abusé de la permission , nos hommes furent par la suite scrupuleusement rationnés.

Enfin, le4mars, nous nous mîmes définitivement en route j:our Alassaouab ; mais au lieu de repasser par les plateaux de l'Hamacen, que nous avions visités en venant, nous nous dirigeâmes plus à l'est, par rOgoulo-Gouzaïe, d'où il résulte que notre itinéraire en Abyssinie affecte assez sensiblement la forme d'un 8, le point d'intersection étant Adoua.

Les plateaux d'Abyssinie, à altitudes égales, sont à peu de chose près les mêmes. Ceux de l'Ogoulo-Gouzaie, qui sont pour ainsi dire parallèles aux plateaux de l'Hamacen, dont les séparent la plaine et la vallée du Alareub , ont cependant un aspect plus pittoresque; leur uniformité est rompue plus souvent par de petites montagnes isolées, qui offrent toujours, au moins d'un côté, ces murailles à pic qui caractérisent les montagnes d'Abyssinie.

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Le sol était alors desséché, les herbes jaunes et flétries , les arbres souvent dépouillés de leurs feuilles ; c'est que nous étions à la fin de la saison sèche, qui durait depuis six mois. Encore quelques semaines, et la pluie tombant à flots va ramener la vie et rendre à la terre son manteau de verdure.

Notre voyage s'effectuait lentement, grâce à Tinhospitalité traditionnelle des choums qui ne faisait que croître et embellir à mesure que nous avancions. Il était dit qu'elle nous poursuivrait jusqu'à la dernière heure.

Au village de Déra , une des dernières étapes sur les terres du Xégouss, nous rencontrâmes M. l'abbé Duflot, un des missionnaires lazaristes qui s'efforcent de catholiciser l'Abyssinie. Nous revînmes avec lui àHalaï, qui est situé sur le col du mont Tarenta, à une grande altitude.

Ce village est peuplé en partie de catholiques, en partie de schismatiques. Les premiers vinrent audevant de nous, en faisant de la musique, et, pour la première fois, nous trouvâmes une cordiale hospitalité.

Les habitants de cette province limitrophe des pays Chohos ont, comme ces derniers, un caractère indépendant, fier et belliqueux, qui les rend peu sociables. M. l'abbé Duflot, qui vit depuis longtemps au milieu d'eux, nous donna quelques détails intéressants.

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Les Chohos proprement dits et les pays qui les entourent, nominalement soumis au Xêgouss, ne payent que rarement Timpôt , lorsque le souverain envoie une assez forte armée pour le percevoir.

Les Chohos sont pour la plupart musulmans, les autres pays limitrophes chrétiens schismatiques, et dans le nombre il y a quelques villages entièrement catholiques.

Ils n'ont pas de chefs, même choisis parmi eux : c'est l'égalité parfaite, absolue. Les plus renommés par leur âge et leur sagesse s'assemblent et délibèrent sur les affaires du pays, en commun avec presque tous les habitants. Il se tient de véritables meetings. Alais si quelqu'un cherche à y prendre un rang prépondérant, on l'exclut, et souvent même il paye de sa vie son ambition. Le Xégouss essaya parfois de leur envoyer des chefs; ils furent promptement assassinés , et , depuis lors , il dut prendre son parti de cette situation.

On pense bien qu'avec une telle forme de gouvernement, la législation doit avoir aussi un caractère particulier; ses bases sont la peine du talion, et la solidarité poussée à l'extrême. Un exemple en donnera la preuve.

Deux villages étaient en mauvaise intelligence, le feu couvait depuis longtemps sous la cendre... Un beau jour il y eut une rixe, presque une ba-

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taille. Qui avait tort? je l'ignore; peu importe d'ailleurs.

Le kantiba Ouelda Guorguis, que le lecteur connaît déjà , était avec son frère parmi les combattants; ce furent eux qui remportèrent la victoire, et le frère du kantiba tua un de ses adversaires. Mais cette sorte de combat des Trente s'était fait d'une façon régulière, et la victoire demeurant au plus fort, l'incident eût dû être terminé. Pas du tout. Le sang avait coulé, il devait être racheté par le sang. Le frère du kantiba le savait si bien qu'il se sauva aussitôt dans un autre pays; mais les parents et amis du mort ne se contentèrent pas de cela. Le meurtrier, dirent-ils, s'est soustrait à la justice, c'est bien ; mais il a un frère qui payera pour lui.

Il n'était pas cependant du goût du kantiba Guorguis d'être pendu haut et court pour le crime d'autrui, — si crime il y a à tuer son ennemi en se défendant en bataille rangée. Il se cacha à son tour, et, recommandé par les missionnaires français, accompagna le vice-consul près du Négouss, a6n d'obtenir, par l'intercession de M. de Sarzec , que le souverain, usant de sa suprême autorité, imposât à ses ennemis de le laisser vivre en paix.

lohannès , trop intelligent pour ne pas comprendre tout ce qu'a d'odieux cette législation barbare , fît avertir les ennemis du kantiba que sa volonté

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formelle était qu'on cessât d'inquiéter le kantiba. Ce pauvre homme , tout joyeux de cet arrêt , revint, comme on le sait, avec nous.

Mais en approchant de son pays, lui si brave, si résolu, si gai d'ordinaire, redevint triste, anxieux, timide. Il savait qu'il serait fort difficile de faire exécuter les ordres du Négouss.

Au village d'Ento, le choum était absent et l'on refusait absolument de nous fournir quoi que ce fût. Le choum envoya un émissaire pour engager le kantiba Guorguis à l'aller trouver afin de s'entendre avec lui sur les moyens de nous procurer vivres et porteurs. Guorguis refusa d'aller à ce rendez-vous qui n'était, paraît-il , qu'un piège pour l'assassiner à l'improviste. Le village menaçait de se révolter; c'était à n'y rien comprendre: Heureusement, un de nos hommes nous donna le mot de l'énigme.

Les habitants d'Ento avaient fait ce raisonnement : nous allons causer tant d'ennuis aux deux Franguis, qu'il s'ensuivra une discussion; de là, il sera facile d'arriver à une bataille. Xous ne leur voulons pas de mal , mais nous en profiterons pour tuer le kantiba.

Instruits de leurs projets, nous nous tînmes cois pendant deux jours; toutes les vexations possibles n'eurent pas le don de nous toucher.

De guerre lasse, les bons habitants d'Ento durent

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abandonner leur projet de vengeance et nous laissèrent partir.

Xous avons réussi ainsi à ramener le kantiba sain et sauf dans son village; mais il n'osait plus en sortir : il était là prisonnier.

Souvent la solidarité est poussée plus loin encore : si, dans une rixe, il y a mort d'homme et que le meurtrier n'ait pas de parents, on tire au sort avec des bâtons à qui payera le prix du sang. L'incident se perpétue ainsi indéfiniment, à moins que la famille de la victime expiatoire ne consente à sa pendaison et que ses parents et ses amis ne viennent eux-mêmes tirer, chacun à son tour, sur une corde qu'on attache aux pieds du patient. Ayant ainsi participé à la mort de leur partisan, personne ne peut plus réclamer le prix du sang, et la paix est rétablie; mais, à moins de cela, cette justice sommaire devient le principe d'une série de représailles sanglantes qui n'ont pas de fin.

De Halaï , franchissant les cols du Tarenta , par des sentiers épouvantables, nous commençâmes à descendre du plateau abyssinien dans les vallées chaudes du littoral , et nous arrivâmes à Hébo. M. l'abbé Bartès nous reçut de la façon la plus amicale; on nous hébergea à la mission : pour nous, c'était presque la terre de France.

Le petit village de Hébo est assez triste : placé au

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fond d'nn entonnoir formé par les sonimets du Tarenta, il n'a pas d'horizon; de tous côtés, Tœil ne décourre que des montagnes hautes et abruptes qui semblent prêtes à s'écrouler sur le voyageur. Bien qu'il y fasse plus chaud qu'à Halaï, la température y est encore très-agréable, surtout si on la compare à celle des rires de la mer Rouge. Les habitants sont tous catholiques.

A partir de Hébo, nous quittons les terres du Xégouss, et, sauf le petit village d'Akrour, qui est situé tout près, nous ne rencontrerons plus aucun village avant d'arriver à Massaouah.

La région qui s'étend de Hébo à la mer n'est habitée que par les bétes sauvages. Je ne comprends pas trop pourquoi, car, avant d'arriver aux plaines qui bordent la mer Rouge, plaines brûlantes et dése'-'es, on voyage encore pendant plusieurs jours au milieu de vallées des plus pittoresques et qui ne m'ont pas semblé du tout stériles.

La configuration de ces vallées est assez bizarre : ce sont des tranchées, parfois très-étroites, entre des murailles verticales, mais généralement d'une médiocre élévation. Leurs sinuosités, à angles droits ou aigus, ne dessinent pas des cour])cs harmonieuses. Elles se croisent, s'enchevêtrent, formant des carrefours en étoiles plus ou moins compliquées. Au fond de chacune d'elles, il y a nécessairement un ruisseau , mais il filtre souvent à

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travers le sable comme pour se soustraire aux rayons du soleil.

Arrivés à un de ces carrefours, site ravissant, ombragé de beaux palmiers, nous abandonnâmes la route ordinaire pour aller visiter une belle montagne, dernier contre-fort du massif éthiopien, qui semble se dresser encore pour protester une dernière fois , par sa luxuriante végétation et sa douce température, contre Taridité et la chaleur torride delà plaine qui s'étend à ses pieds, du côté de Test.

Nous nous engageâmes dans un étroit défilé où un lion avait dû passer avant nous, car pendant un certain temps nous suivîmes sur le sable l'empreinte qu*y avaient laissée ses larges pattes; son garde -manger devait être d'ailleurs largement approvisionné, car le gibier pullulait dans ces vallées.

Il fallut une dernière fois escalader une pente rapide qui nous amena sur le sommet du mont Assati.

L'herbe y était épaisse et tout imprégnée de rosée; chaque feuille d'arbre portait une perle humide. Nous retrouvions subitement, sans transition, la saison pluvieuse. De ce plateau, nous pouvions découvrir au loin l'horizon. A l'ouest, le ciel était pur et d'un bleu éblouissant; mais, à Test, les nuages s'amoncelaient, près de crever. L'un des versants de la montagne était brûlé , et , sur

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l'autre, les arbres araient revêtu tous leurs atours.

Cette montagne présente un phénomène bien curieux : lorsque vient le mois de novembre , il pleut sur son versant oriental, en même temps que sur le littoral de la mer Rouge ; arrive au contraire le mois de mai, c'est sur son versant occidental que tomberont les pluies d'été qui fertilisent l'Abyssinie.

Le petit plateau qui forme le sommet du mont Assati est une barrière que les nuages, venant d'un côté ou de l'autre, ne franchissent pas; mais, battu tour à tour par les pluies d'hiver et par les pluies d'été, il est, d'un bout de l'année à l'autre, arrosé par ces ondées fertilisantes. \'ous nous en aperçûmes bien ; car, pendant les douze heures que nous campâmes sur ce plateau , nous reçûmes presque constamment la pluie, ce qui était bien loin de nous réjouir.

Les pasteurs abyssiniens font comme la pluie et passent six mois de l'année sur un des versants de la montagne et six mois sur l'autre, afin d'avoir toujours de l'eau et des pâturages pour leurs bestiaux.

Les dernières pentes de la montagne se relèvent plusieurs fois vers l'est, comme si elles ne cédaient qu'à regret la place à la plaine. Du sommet de l'une de ces croupes, nous apercevons la mer et Aïassaouah , où nous trouverons enfin des nouvelles

de France dont nous sommes privés depuis huit mois.

Dans les dernières vallées, nous vîmes des traces d'éléphants. Le géant des quadrupèdes fait aussi comme les bergers; il émigré, suivant les saisons, du littoral à Tintérieur, afin d'avoir toujours de la verdure.

Nous retrouvons les déserts du Samarh, que j'ai décrits au début de ce voyage; ils sont un peu moins secs peut-être, un peu moins arides, mais, après les fertiles vallées d'Abyssinie, cette région nous eût semblé bien affreuse, si ce n'eût été notre dernière étape.

Voilà M'Koullou ! Massaouah nous apparaît comme noyé dans la mer; nous traversons les jetées; la barrière de la douane s'ouvre devant nous; nous sommes au vice-consulat de France, plus heureux encore de le revoir que nous n'avions été heureux de le quitter. Partis le 13 août 1873, nous revenions le 3 avril 1874.

J'eus une cruelle déception : les lettres que j'attendais avec anxiété n'étaient pas à Massaouah, mais à Aden ; l'argent sur lequel je comptais pour remplir mon escarcelle absolument vide, tout cela était à Aden, une centaine de lieues plus loin !

J'écrivis en France et me résignai à attendre la réponse. Un voyageur doit avoir une provision inépuisable de patience.

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Je mettais en ordre mes collections; je comiilétais mes notes de voyage, mes croquis; j'allais chercher quelques insectes, quelques volatiles aux environs de ArKoiillou; n.ais le soleil, dès la fin d'avril, m'interdit de faire aucune excursion de huit heures du matin à cinq heures du soir.

Ainsi parqué à Alassaouah, la vfe était bien monotone. La scène la plus curieuse qui vint en rompre l'uniformité fut une cérémonie religieuse des musulmans, le Zirck, qui avait lieu presque toutes les nuits.

Lorsque, du haut du minaret, le muezzin a, pour la dernière fois, appelé les croyants à la prière du soir, que tout est rentré dans le silence, que Tair est calme et la nuit resplendissante, des derviches s'assemblent devant la mosquée et se rangent en cercle, les bras pendants le long du corps, les deux pieds serrés l'un contre l'autre. Le chef se place au centre du cercle; quelques enfants se groupent autour; on entonne des versets du Coran. Bientôt les derviches balancent leur corps d'arrière en avant en prononçant avec effort, d'une voix rauque et gutturale, le mot Allali (Dieu) qu'ils scandent en deux syllabes suivant le balancement du corps.

Très-lent au début, le mouvement s'accélère, se précipite... les derviches, les pieds toujours immobiles, se balancent avec une prodigieuse rapidité, si Lien qu'ils n'ont pas le temps de prononcer

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Allah. On n'entend plus qu'un son inarticulé qu s'échappe de leur poitrine haletante à chaque oscillation. N'en déplaise aux derviches, je me permettrai de comparer leur prière accélérée à l'échappement de vapeur d'une locomotive marchant à petite vitesse.

La nuit s'avance cependant ; les derviches se balancent toujours et se balanceront encore jusqu'à ce qu'ils tombent écumants en catalepsie. L'idéal serait de se balancer sans repos ni trêve jusqu'à l'heure suprême où Mohammed, les saisissant par la chevelure, les enlèvera dans son paradis pour les y faire jouir du sourire éternellement vierge des houris.

Je comptais les jours, les heures, en attendant le retour du paquebot. Plus d'une fois un feu allumé sur le bord de la mer et simulant la fumée d'un steamer me causa d'amères illusions. Un mât se profile enfin à l'horizon! Le paquebot entre dans

le port J'ai des lettres de ma famille, de mes

amis

En possession de ce bienheureux métal, dont on ne peut pas plus se passer en Abyssinie qu'ailleurs, je voulus ) avant de quitter définitivement les rives de la mer Rouge , visiter l'archipel de Dahlak , où l'on fait la pêche des perles.

J'arrivai malheureusement trop tard , la saison de la pêche était passée.

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