‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 32 sur 105 · I. Abraham Bosse était protestant · texte numérisé non relu

I. Abraham Bosse était protestant

3. La Biographie Michaud et la Biographie Didot, qui faisaient autorité dans les deux premiers tiers du xix" siècle, semblaient attribuer les malheurs de Bosse à l'humeur despotique de Le Brun. Jal, un des premiers, a soutenu, sans doute d'après les Mémoires... publiés par A. de Montaiglon,que Le Brun avait été pour les artistes un protecteur dévoué et un conseiller libéral; cette théorie depuis lors a fait fortune et Bosse n'a plus été considéré, même par son dernier biographe, M. Antony Valabrègue (Abraham Bosse, p. 90), que comme un brouillon dangereux.

cord de principe ne se manifesta jamais entre Le Brun et Bosse : tous deux communiaient dans une admiration dévote de Poussin, rendaient un culte à Raphaël, et ne mettaient au-dessus de ce grand peintre que l'antique. Tous deux s'attachaient aux belles proportions et exigeaient de l'artiste la connaissance de l'histoire et de la fable ' . Tous deux voulaient une ressemblance exacte du costume, ou, à défaut de cette ressemblance impossible à obtenir dans les sujets de pure imagination, la vraisemblance '. Tous deux encore exigeaient qu'on ne copiât point simplement la nature, mais

I. Les principes de Le Brun sont connus et je les ai exposés ailleurs en indiquant les références (Lm doctrines d'art en France, chap. III). Bosse a exprimé sans cesse son admiration pour Poussin, notamment dans ses Sentiments sur la distinction des diverses manières.., p. 45 et 5i, et dans le Peintre converti aux précises et universelles règles de son art, p. 19 et 3i, où il l'appelle « notre moderne Raphaël », déclarant qu'il « est celui qui a le plus donné dans ce goût et diversité des proportions antiques, airs de tête et expression de ses figures et architectures suivant l'histoire,... le plus universel en la représentation de tous les objets de la belle nature, le plus égal et le plus achevé sans contredit qu'aucun dont on puisse voir des ouvrages ». Malgré cette obscurité emphatique, il semble que Bosse ait mieux compris que Le Brun la profonde originalité de Poussin en qui aussi il voit un fidèle de la perspective (Sentiments.., p. 35). Quant à l'admiration de Raphel, Bosse la témoigne à diverses reprises, surtout dans les deux ouvrages cités.

Son goût pour l'antique apparaît dans les titres mêmes de certains de ses ouvrages : Représentation des diverses figures humaines avec leurs mesures prises sur des antiques.., 1 656, ou Traité des manières de dessiner les œuvres de l'architecture antique avec plusieurs belles parties qui n'ont point paru jusqu'à présent.., 1664. Dans le Peintre converti (p. 34-35), il écrit : « On doit être très exact à observer l'air et la proportion de ces sculptures antiques suivant les divers âges, sexes et conditions », et dans les Sentiments.., exaltant Raphaël, il le loue tout d'abord d'avoir mieux que tout autre « imité une partie des proportions des beaux fragments des sculptures antiques »; il trouvera ensuite dans ses tableaux « de merveilleuses ordonnances, situations et dispositions des corps qui les composent et de grandes variations d'air, de figures, et d'admirables expressions, suivant les sujets et occasions, bref une vie, et tout tellement arrêté et correct qu'il est comme impossible de pouvoir arriver à faire mieux ».

Il veut aussi (Sentiments.., p. 96) que le peintre se forme « par la lecture des bons livres qui traitent de plusieurs particularités de l'antiquité ».

3. « Les judicieux et bien avisés, qui ont lu les Histoires, tâchent de tout leur pouvoir de les suivre ponctuellement, ou s'ils ne le peuvent à cause qu'ils n'en ont aucuns vestiges, enseignements, ni mémoires, ils se doivent détacher de toutes ces idées qui leur peuvent venir dans l'esprit », comme Raphaël, Jules Romain et Poussin, et non pas donner « des airs de Vénitiens et Vénitiennes ou de Flamands et Flamandes, etc., k des histoires anciennes, saintes, profanes et autres » (Le Peintre converti, p. 34). Il reproche à Titien d'avoir mis dans ses tableaux, quel qu'en fût le sujet, « des vêtements, coifiures, airs de tête et autres choses de l'usage qui tiennent de l'air et mode vénitienne. » (Sentiments.., p. 49). Ces mêmes idées sont encore exprimées p. 9Ï-93.

qu'on lui donnât tel ou tel caractère particulier ' . Tous deux enfin considéraient la composition, la juste ordonnance des parties, la mise en place impeccable comme le principe même de Tart ^. Mais, malgré Faccord apparent des deux artistes, c'est sur ce point même qu'éclata leur irréductible opposition : quand Le Brun s'attache presque exclusivement à la logique intellectuelle de l'ensemble sans recours aux règles géométriques. Bosse prend pour point de départ de la « portraicture », c'est-à-dire de l'art de dessiner et de peindre, la logique linéaire dont la perspective seule, entendue à la façon de M. Desargues, peut révéler les lois.

De là les heurts et l'antagonisme de deux hommes sans doute également irritables et agressifs. Que Le Brun se soit ou non froissé des critiques que, sur sa propre invitation. Bosse formula, prétend-il, à propos d'un Crucifix de sa

1. Bosse veut que l'étudiant copie « d'après le naturel, le formant aux occasions selon l'air des antiques » (Sentiments.., p. 99). Cf. aussi Le Peintre converti (p. 27) : « Ces deux ou trois (dessins) me plaisent fort et d'autant plus que vous y avez renflé quelques élévations de muscles qui rendent à l'œil la figure plus vigoureuse que n'est votre modèle. » Il serait aisé de pousser plus loin la comparaison et de montrer qu'en ce qui concerne la manière {Le Peintre converti, p. 37) et le coloris (Id., p. 38), Bosse professe les mêmes idées que Le Brun.

2. Toute la doctrine de Bosse repose sur ce principe qu'on doit représenter les choses, non pas telles que l'œil les voit ou croit les voir, mais telles qu'elles sont par rapport les unes aux autres dans la réalité, telles que les lois de la perspective les imposent à notre raison; sans quoi les figures sont « entassées et fourrées les unes dans les autres », et le peintre arrive à u un si ridicule affaiblissement de touches, teintes ou couleurs que la plupart des objets ronds, creux, tournants et fuyants font chacun des effets contraires à ceux que naturellement ils doivent faire » (Le Peintre converti, p. 20-22). Si le peintre ne compose pas d'après les lois de la perspective, chaque partie de son tableau aura « les jours, ombres et ombrages différents, comme s'ilyjavait différents soleils» (Traité des pratiques géométrales et perspectives.., p. 14). Aussi « tous les ouvrages de pourtraicture et peinture qui ne sont exécutés par la règle de la perspective ne peuvent être que fautifs, principalement quand ils sont composés de plusieurs corps et diverses formes et en diverses situations » (Sentiments.., p. 38), et inversement « la règle de la perspective donnera la connaissance universelle à celui qui sera exercé à celle du trait et proportion des corps visibles de la nature, et aussi d'en composer de son invention..., de représenter tous les corps imaginables de la nature tant en général qu'en particulier, afin que la copie ou tableau qui s'en fera fasse aux yeux de ceux qui le regarderont, autant que l'art et la capacité de l'ouvrier le peut permettre, la même sensation ou vision que feraient lesdits corps »; cette règle donnera par surcroît « la précision de la place des contours, celles de leurs jours, ombres, ombrages, ensemble l'endroit de la force et de la faiblesse de leurs touches, teintes ou couleurs, et finalement vous enseignera comme les corps colorés étant vus de front et éclairés ou illuminés ont la couleur plus vive que ceux qu'on voit fuyants... » (Sentiments.., p. 100).

main *, cette première mésintelligence n'eût pas eu de suite si Le Brun n'eût pas fini par s'apercevoir que Bosse était, en peinture, une sorte de mathématicien révolutionnaire, si Bosse n'avait pas senti qu'au lieu de discuter ses idées (chose difficile parce qu'il y fallait la connaissance des principes du grand savant qu'était Desargues ^), Le Brun, Errard et quelques autres cherchaient simplement à le discréditer et à étouffer son enseignement.

Mais rien ne vaut l'étude directe des faits tels que nous pouvons les connaître d'après les documents authentiques du conflit de Bosse avec l'Académie, qui nous ont été conservés par le secrétaire Testelin, l'ami de Le Brun. En voulant servir exagérément les intérêts de l'une des parties, celui-ci nous a livré les pièces mêmes du procès; et c'est le Récit de ce qui s est passé en 1^ Académie à l'égard de M. Bosse, com-

1. Bosse a raconté, à la fin du Peintre converti (Sur tes causes, etc.) que l'origine de la mésintelligence venait de son excessive sincérité... « M'ayant plusieurs fois prié de lui dire mes sentiments sur son crucifix... il m'en a depuis non seulement témoigné de la froideur, mais, en plusieurs occasions, il a recherché les moyens de me nuire », notamment en déclarant devant Bourdon aux élèves de l'Académie qu'il connaissait des procédés beaucoup plus simples que ceux de Bosse pour l'enseignement de la perspective. Bosse avait déjà fait allusion, en i665, à l'anecdote du crucifix, mais sans nommer Le Brun, à la page 14 du Traité des pratiques géométrales et perspectives enseignées dans l'Académie Royale.

2. M. Paul Tannery, dans ses articles de la Grande Encyclopédie sur Bosse et Desargues, reconnaît la très grande valeur de Desargues comme mathématicien; attaqué par ses plagiaires, il se défendit au moyen de placards affiches, mais nuisit à ses idées par une certaine obscurité. Quant à Bosse, d'après M. Tannery, il contribua encore à accroître cette obscurité par une langue et une exposition des plus maladroites, mais il faut reconnaître comme la doctrine exacte de Desargues les idées développées par le graveur dans les trois ouvrages qu'il publia successivement sur la coupe des pierres (1643), sur la gnomonique (1643) et sur la perspective (1648). Dans le premier de ces ouvrages (La pratique du trait à preuves, de M. Desargues, Lyonnais, pour la coupe des pierres en l'architecture). Bosse s'adressant au liseur écrit : « Je ne vous donnerai pas du mien... je vous donnerai. Dieu aidant, des pensées de M. Desargues sur ces matières. » On verra, par les incidents qui seront rapportés plus loin, quelle fidélité conserva Bosse à Desargues, lequel, pour une raison ou pour une autre, se retira à Lyon en i65o, laissant au graveur le soin de défendre sa doctrine. Desargues était l'ami de Descartes et de Fermât, et Pascal a confessa, dit M. Ravaisson (Revue de Métaphysique et de morale, t. I, p. 19), lui être redevable de ses premières découvertes en mathématiques ». Toujours d'après M. Ravaisson, c'est à Desargues, initiateur de génie, qu'est due pour la première fois « la considération, peu familière à l'antiquité, de l'idée d'infini ». On conçoit que si, par hasard, un artiste comme Bosse a pu se familiariser avec les idées de Desargues, la plupart des peintres et sculpteurs, malgré le respect que pouvait inspirer une gloire d'ailleurs contestée par quelques contemporains, aient considéré ce savant comme étranger à leur art.

posé SOUS son inspiration, qui va nous permettre de démêler la vérité, en le comparant au texte de la Relation de ce qui s'est passé en l' établissement de l'Académie due en réalité au même Testelin, en le comparant surtout aux lettres autographes de Bosse contenues dans le dossier de l'affaire et aux diverses affirmations ou preuves produites par lui dans quelques-uns de ses opuscules ' . Nous verrons alors que le grand crime de Bosse fut sans doute d'être resté partout et toujours un disciple de Desargues, disposé à excommunier quiconque ne connaissait pas son maître ou ne croyait pas en lui, d'avoir prétendu que l'Académie l'avait autorisé à enseigner officiellement sa doctrine, d'avoir réclamé comme salaire le titre de professeur et de s'être obstinément refusé à tout accommodement qui ne fût pas entièrement à son avantage.

Lors de la fondation de l'Académie, est-ce Bosse qui alla aussitôt lui proposer un cours de perspective? Est-ce elle qui le lui demanda ? Quoique cette question ait irrité le débat, il faut convenir qu'elle n'a pas grand intérêt. La Relation reconnaît qu'on fit une démarche auprès de Bosse, pour obtenir sa collaboration; mais j'admets bien volontiers que cette démarche n'eût sans doute pas été faite si Bosse n'eût exprimé le désir d'enseigner à l'Académie et de ne point s'y présenter comme un intrus ^ Ce fut donc avec de réciproques civilités

1 . Le dossier de l'exclusion de Bosse forme une liasse assez difficile à débrouiller, quoiqu'elle ne contienne que dix-sept pièces. Elle est conservée parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts sous le n» 4g. Le dernier biographe de Bosse, M. Antony Valabrègue, en a connu l'existence et a même publié {Abraham Bosse, p. 106) le fac-similé de la signature de Bosse ainsi que le texte d'une de ses lettres. Mais il n'a pas étudié de près les documents, n'y renvoie jamais dans son ouvrage et ne cite comme références que des textes imprimés. En dehors des lettres autographes de Bosse et d'une lettre de Le Bicheur, la liasse comprend deux pièces capitales dues certainement à Testelin : le Récit de ce qui s'est passé en l'Académie à l'égard de M. Bosse, et le brouillon d'un discours que le secrétaire se proposait de prononcer pour obtenir l'exclusion de Bosse.

2. La Relation., (p. 20) indique que Bosse avait demandé à La Hyre de proposer à l'Académie qu'il enseignât la perspective et qu'il en fût prié par une députation. La chose me semble assez probable. Toujours est-il qu'en considération de « l'estime qu'on faisait de M. Bosse et des règles de perspective qu'il avait données au public qu'il disait être de l'invention de M. Desargues », l'auteur de la Relation... reconnaît que « l'on députa quelques-uns des officiers pour conjointement avec M. de La Hyre lui en faire civilités de la part de l'Académie, lesquels furent si bien reçus que dès le 9 du même mois il commença d'expliquer ses leçons dont l'Académie était très satisfaite ». Je ne considère pas cette dernière phrase comme une adhésion réelle de

que s'ouvrit, dès le 9 mai 1648, le cours de perspective. Que Bosse y ait exposé les principes de Desargues, comme il l'avait fait précédemment dans ses ouvrages, et qu'à propos de la perspective il ait abordé les principes mêmes de l'art du dessin, voilà ce qui ne peut pas être mis en doute dès qu'on connaît le tempérament de l'artiste'; mais quel retentissement eurent ses leçons, si elles obtinrent ou non l'assentiment formel de Le Brun et de ses amis, c'est ce que nous ignorons. J'inclinerais à penser qu'elles passèrent assez inaperçues au moins des académiciens, et qu'en 164g Bosse put de bonne foi se croire en conformité d'opinions artistiques avec la très grande majorité d'entre eux, peut-être même avec l'unanimité, lorsqu'il leur dédia ses Sentiments sur la distinction des diverses manières de peinture, dessin et gravure et des originaux d'avec leurs copies.

L'accord, dû ou non à un malentendu, était si parfait que, le 4 novembre i65i. Bosse était agrégé à la Compagnie. Le Récit affirme même que Testelin proposa en personne pour celui dont il devait bientôt devenir l'ennemi acharné « la qualité d'académiste honoraire avec voix délibérative en toutes les assemblées, sans lui communiquer les privilèges ni l'obliger à aucune contribution ^ » . Bosse se montra surpris et charmé de la courtoisie des académiciens dont les premiers statuts n'avaient pas prévu l'admission des graveurs, et, lorsque Testelin alla lui annoncer la bonne nouvelle, auss itôt il « demanda une lettre (de provision), de laquelle ledit secrétaire (qui avait pour lui une amitié toute particulière) en ayant

l'Académie aux doctrines de Bosse et de Desargues, et n'y vois, même sous la plume de l'auteur de la Relation.., défavorable à Bosse, qu'une formule banale analogue à celles que l'on trouve sur le même sujet dans les procès- verbaux des séances.

1 . Si l'on en croit Bosse qui nous a laissé dans son Traité des pratiques géométrales et perspectives enseignées dans l'Académie la trace de ses leçons, il aurait tout d'abord distingué en peinture (p. 2) « deux manières de procéder : l'une à force de dessiner en tâtonnant à la vue du naturel ou modèle sans autre conduite que l'œil qui est fort sujet à se tromper; l'autre en travaillant par règle et avec conduite et connaissance de cause ou de raison de l'effet qu'aura l'ouvrage, laquelle manière est celle qu'on nomme travailler en perspective ». On voit que la perspective commande en réalité tout le travail dont il est question, et que Bosse ne dissimule rien.

2. Dans ce récit, où, de sa grosse écriture maladroite, Testelin a ajouté çàet là des corrections, l'auteur a indiqué en face de chaque alinéa les références soit aux procèsverbaux de l'Académie, soit aux documents officiels, soit aux pièces du dossier.

dressé un formulaire, la lui communiqua, sur lequel ledit S' Bosse fit ajouter quelques mots, entre autres celui de dépendances de la perspective ' » .

Ce malheureux mot va devenir l'origine des discussions et des récriminations les plus violentes. Bosse prétendant que les principes du dessin sont dans la dépendance de la perspective, Testelin affirmant que Bosse lui avait tendu un piège abominable en demandant avec des mines innocentes l'adjonction de ce terme à laquelle il avait imprudemment consenti. A noter aussi que dans cette lettre de provision ou brevet. Bosse avait désiré qu'on spécifiât qu'il avait été convié à professer dans l'Académie*; on fit droit également à cette demande. Toutefois les bonnes relations ne furent pas troublées immédiatement et rien jusqu'en i653 ne put faire présager l'orage.

C'est seulement à cette date, semble-t-il, cinq ans après les premières leçons professées par Bosse, que quelques académiciens commencent à se montrer inquiets de l'importance des cours de perspective ^ Voici comment, dans son Récit,

1 . Il faut remarquer que, d'après le Récit comme d'après la Relation (p. 24), Bosse n'avait été admis à l'Académie, en même temps que Quatroux, que pour augmenter le nombre des académiciens, alors réunis avec les Maîtres et en minorité dans les assemblées. Bosse ne devait pas l'ignorer, et cela explique peut-être l'attention qu'il apporta à la rédaction de ses lettres de provision. 11 semble difficile d'admettre qu'il ait escompté pour plus tard l'équivoque créée par ce mot de dépendances de la perspective : cela ne rentre guère dans sa manière franche et impulsive.

Le procès-verbal de la séance académique du mois de novembre i65i indique : n L'Académie voulant reconnaître les soins et les peines que M. Bosse prend démontrer gratuitement la perspective en l'Académie, a arrêté en délibération que ledit sieur Bosse aura séance et voix délibérative dans les assemblées en qualité d'académiste honoraire, sans considérer sa qualité de graveur ni que cela puisse tirer à aucune conséquence pour les autres graveurs, ne lui communiquant point les privilèges de l'Académie, ni aussi de l'obliger à aucune contribution. »

2. On lit dans la Relation., (p. 3o) : « Il fit ajouter quelques mots en deux endroits; l'un où il est parlé de ce qu'il avait donné gratuitement les leçons de perspective, il fit ajouter : et ses dépendances ; et au second fit mettre : comme il en a été prié par l'Académie. » Ce brevet a été publié par Bosse, en i665, à la fin de son Traité des pratiques géométrales et perspectives enseignées dans l'Académie. Le texte de ce brevet est important puisque c'est à propos de l'échange de ce brevet contre un autre que la lutte s'engagea entre Bosse et M. Ratabon, directeur de l'Académie, encouragé par Le Brun qui devint bientôt le protagoniste.

3. Il faut cependant noter que Bosse, dans son opuscule Sur les causes qu'il croit avoir eues.., rapporte à une année antérieure à i653 ce propos tenu par Le Brun à Bourdon en présence des étudiants qui assistaient à son cours de perspective : « qu'il en savait une pratique bien plus facile que la sienne » ; ce propos amena une expli-

que s'ouvrit, dès le 9 mai 1648, le cours de perspective. Que Bosse y ait exposé les principes de Desargues, comme il l'avait fait précédemment dans ses ouvrages, et qu'à propos de la perspective il ait abordé les principes mêmes de l'art du dessin, voilà ce qui ne peut pas être mis en doute dès qu'on connaît le tempérament de l'artiste'; mais quel retentissement eurent ses leçons, si elles obtinrent ou non l'assentiment formel de Le Brun et de ses amis, c'est ce que nous ignorons. J'inclinerais à penser qu'elles passèrent assez inaperçues au moins des académiciens, et qu'en 164g Bosse put de bonne foi se croire en conformité d'opinions artistiques avec la très grande majorité d'entre eux, peut-être même avec l'unanimité, lorsqu'il leur dédia ses Sentiments sur la distinction des diverses manières de peinture, dessin et gravure et des originaux d'avec leurs copies.

L'accord, dû ou non à un malentendu, était si parfait que, le 4 novembre i65i. Bosse était agrégé à la Compagnie. Le Récit affirme même que Testelin proposa en personne pour celui dont il devait bientôt devenir l'ennemi acharné « la qualité d'académiste honoraire avec voix délibérative en toutes les assemblées, sans lui communiquer les privilèges ni l'obliger à aucune contribution - » . Bosse se montra surpris et charmé de la courtoisie des académiciens dont les premiers statuts n'avaientpas prévu l'admission des graveurs, et, lorsque Testelin alla lui annoncer la bonne nouvelle, aussitôt il a demanda une lettre (de provision), de laquelle ledit secrétaire (qui avait pour lui une amitié toute particulière) en ayant

l'Académie aux doctrines de Bosse et de Desargues, et n'y vois, même sous la plume de l'auteur de la Relation.., défavorable à Bosse, qu'une formule banale analogue à celles que l'on trouve sur le même sujet dans les procès- verbaux des séances.

1. Si l'on en croit Bosse qui nous a laissé dans son Traité des pratiques géométrales et perspectives enseignées dans l'Académie la trace de ses leçons, il aurait tout d'abord distingué en peinture (p. 2) « deux manières de procéder : l'une à force de dessiner en tâtonnant à la vue du naturel ou modèle sans autre conduite que l'oeil qui est fort sujet à se tromper; l'autre en travaillant par règle et avec conduite et connaissance de cause ou de raison de l'effet qu'aura l'ouvrage, laquelle manière est celle qu'on nomme travailler en perspective ». On voit que la perspective commande en réalité tout le travail dont il est question, et que Bosse ne dissimule rien.

2. Dans ce récit, où, de sa grosse écriture maladroite, Testelin a ajouté çàet là des corrections, l'auteur a indiqué en face de chaque alinéa les références soit aux procèsverbaux de l'Académie, soit aux documents officiels, soit aux pièces du dossier.

dressé un formulaire, la lui communiqua, sur lequel ledit S"^ Bosse fit ajouter quelques mots, entre autres celui de dépendances de la perspective ' » .

Ce malheureux mot va devenir Torigine des discussions et des récriminations les plus violentes. Bosse prétendant que les principes du dessin sont dans la dépendance de la perspective, Testelin affirmant que Bosse lui avait tendu un piège abominable en demandant avec des mines innocentes l'adjonction de ce terme à laquelle il avait imprudemment consenti. A noter aussi que dans cette lettre de provision ou brevet, Bosse avait désiré qu'on spécifiât qu'il avait été convié à professer dans l'Académie^; on fit droit également à cette demande. Toutefois les bonnes relations ne furent pas troublées immédiatement et rien jusqu'en i653 ne put faire présager l'orage.

C'est seulement à cette date, semble-t-il, cinq ans après les premières leçons professées par Bosse, que quelques académiciens commencent à se montrer inquiets de l'importance des cours de perspective ^ Voici comment, dans son Récit,

1. Il faut remarquer que, d'après le Récit comme d'après \a Relation (p. 24), Bosse n'avait été admis à l'Académie, en même temps que Quatroux, que pour augmenter le nombre des académiciens, alors réunis avec les Maîtres et en minorité dans les assemblées. Bosse ne devait pas l'ignorer, et cela explique peut-être l'attention qu'il apporta à la rédaction de ses lettres de provision. Il semble difficile d'admettre qu'il ait escompté pour plus tard l'équivoque créée par ce mot de dépendances de la perspective : cela ne rentre guère dans sa manière franche et impulsive.

Le procès-verbal de la séance académique du mois de novembre i65i indique : « L'Académie voulant reconnaître les soins et les peines que M. Bosse prend démontrer gratuitement la perspective en l'Académie, a arrêté en délibération que ledit sieur Bosse aura séance et voix délibérative dans les assemblées en qualité d'académiste honoraire, sans considérer sa qualité de graveur ni que cela puisse tirer à aucune conséquence pour les autres graveurs, ne lui communiquant point les privilèges de l'Académie, ni aussi de l'obliger à aucune contribution. »

2. On lit dans la Relation., (p. 3o) : « Il fit ajouter quelques mots en deux endroits; l'un où il est parlé de ce qu'il avait donné gratuitement les leçons de perspective, il fit ajouter : et ses dépendances; et au second fit mettre : comme il en a été prié par l'Académie. » Ce brevet a été publié par Bosse, en i665, à la fin de son Traité des pratiques géométrales et perspectives enseignées dans l'Académie. Le texte de ce brevet est important puisque c'est à propos de l'échange de ce brevet contre un autre que la lutte s'engagea entre Bosse et M. Ratabon, directeur de l'Académie, encouragé par Le Brun qui devint bientôt le protagoniste.

3. 11 faut cependant noter que Bosse, dans son opuscule Sur les causes qu'il croit avoir eues.., rapporte à une année antérieure à i653 ce propos tenu par Le Brun à Bourdon en présence des étudiants qui assistaient à son cours de perspective : « qu'il en savait une pratique bien plus facile que la sienne n ; ce propos amena une expli-

Ni Testelin ni Bosse ne nous disent comment se termina la séance.

Mais ce que nous savons par le Récit, c'est que le 3o août suivant, on convint de lire de bons ouvrages les jours où personne ne se serait préparé pour la conférence, et que précisément à cette séance « on avait apporté le livre de Léonard da Vincy ■ récemment traduit de l'italien par Fréart de Chambray. t Quelqu'un de la Compagnie (et ces mots remplacent le nom de Le Brun parfaitement lisible, quoique biffé) dit que ce livre lui pourrait fournir assez de matières, sur quoi M. Bosse prit ombrage '. »

Que M. Bosse ait eu tort de prendre ombrage au sens où l'entend Testelin, c'est i>ossible; qu'il ait eu raison de voir dans les paroles de Le Bnm le contre-pied de ses théories, c'est certain, et Ton ne se tromperait sans doute guère en considérant le propos de Le Brun comme une réponse au précédent avis de Bosse. Point n'était besoin pour Le Brun et la plupart des académiciens, de ramener lart au géométral cher à M. Desargues; tout simplement, tout familièrement, Léonard de Vinci avait consigné une série dobservations sur la peinture; en lisant ces observations, on aurait l'occasion de s'entretenir de toutes les parties de l'art, et chacun pourrait suivre la discussion ! Je crois bien qu'à partir du 3o août i653 le malentendu se dissipa définitivement, et donc que la guerre commença entre Bosse et Le Brun.

C'est, en efifet, à la suite du déplaisant propos de Le Brun, que Bosse, irrité, écrivit à Poussin et lui demanda ce qu'il pensait de ce traité de Vinci, qui lui avait été dédié par le traducteur et pour lequel il avait même dessiné des figures à l'époque où il l'avait vu dans la bibliothèque du chevalier del Pozzo. On connaît la réponse de Poussin, imprimée par Bosse en i665*; il déclare qu'il a bien dessiné les figures humaines dudit traité, mais que « toutes les autres, géométrales ou autrement, sont d'un certain de Gli Alberti... et les

I . Dans le plaidoyer pro domo imprimé i la suite dn Peintre converti... Bosse raconte l'altercation qu'il eut à l'Académie avec Le Brun et déclare qne < c'est ce qui l'obligea d'en écrire > à Poussin dont il eut une réponse « par l'ordinaire suivant ».

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