I. Pages 121 et suivantes
vons en conclure sans témérité que de i655 à 1657 les adversaires de Bosse continuèrent leur campagne occulte (car comment discuter perspective et dépendances de la perspective avec l'élève de Desargues? et d'un autre côté comment nier simplement Tutilité de la perspective ?) et qu'ils ne reculèrent pas devant le pamphlet anonyme.
Dira-t-on que Bosse avait bec et ongles pour se défendre et sans doute pour attaquer ' Je sais bien qu il se vante d'avoir réfuté ses adversaires « avec toute la civilité qu'ils pouvaient désirer » ; mais nous ne sommes pas tenus de l'en croire sur parole, et il serait facile de trouver en plus d'un endroit de ses traités et surtout de ses opuscules apologétiques, des critiques très vives à l'adresse de ses adversaires, notamment de Le Brun, soit qu'il se plaigne des mauvais procédés dont il est l'objet, soit qu'il signale des fautes plus ou moins graves, plus ou moins bien démontrées, dans leurs dessins ou leurs tableaux. Cependant notons ces deux points : d'abord que Bosse a écrit assez souvent ce qu'il pensait en signant et datant pour n'être pas accusé d'avoir usé de l'anonymat, ensuite que nous ne trouvons aucun pamphlet de lui, aucune allusion suspecte avant 1661, date de sa Lettre... pour réponse à celle d'un sien ami qui a désiré savoir ce qui s'est passé entre Messieurs de r Académie Royale de Peinture et Sculpture et lui'. Et comme, le 7 mai 1661, l'Académie avait décidé son exclusion, on avouera qu'il avait alors bien le droit de satisfaire la curiosité de son ami. Il est plus facile d'avancer que Bosse a persécuté Le Brun que de le prouver'.
Est-ce à dire qu'il subit en silence l'amertume de l'échec et que de i655 à 1661 il ait gardé l'attitude d'un vaincu résigné? Non. Voici ce que nous apprenons par le Récit : « Le 23 février 1657, M. Bosse présenta une lettre à l'Académie
1. Nous verrons qu'ea 1660 Bosse fit distribuer une critique des ouvrages de Le Bicheur et même de Le Brun dans l'Académie, au cours du débat; mais je ne crois pas que cet opuscule ait été répandu dans le public.
2. Le dernier biographe de Bosse, M. Antony Valabrègue, écrit sans preuves (Abraham Bosse, p. 92) : « Revenons au procès, pièces en main. Le graveur avait évidemment tous les torts, ses collègues s'étaient montrés remplis de longanimité à son égard. » Mieux eût valu avoir réellement les pièces en main que de recourir au dangereux critérium de l'évidence.
disant que M. Le Bicheur se disposait de mettre en lumière un traité de perspective que M. Le Brun (le nom de Le Brun a été rayé et remplacé par on) avait dit en TAcadémie être préférable à la sienne, de quoi l'Académie dit n'avoir aucune connaissance. II s'est encore présenté le jour de {date en blanc) faisant lecture d'une lettre de M. Desargues sur le même sujet offrant cent pistoles à ceux qui découvriraient une manière plus brève que la sienne, laquelle lettre il ne laissa point à l'Académie. Et en l'assemblée suivante il fut apporté à l'Académie, par un homme inconnu, des imprimés d'une lettre sous le nom d'écolier de l'Académie répondant à celle de Desargues. »
En regard de ces lignes, pourquoi ne pas placer le texte si savoureux de la lettre même adressée le 23 février lôSy par Bosse à ses confrères?
« Messieurs, j'apprends que M. Le Bicheur va publier une manière de pratiquer la perspective que M. Le Brun dit préférable à celle de M. Desargues que l'Académie a obtenu que j'y allasse expliquer à ses élèves, et devoir lui être substituée. A quoi, si la chose pouvait être, bien loin d'en avoir aucun déplaisir, je serais le premier à en solliciter l'exécution. Mais étant (comme je suis) assuré qu'il est impossible d'avoir une manière universelle, non plus pour le perspectif que pour le géométral, plus familière à toutes personnes que celle du petit pied, et, de plus, ayant l'honneur d'agrégation à l'Académie, je me trouve obligé de lui donner avis qu'elle prenne garde à ne s'exposer en cette rencontre à la risée de toutes personnes savantes à fond en cette matière, surtout après ce qui en est dit aux pages premières de l'avertissement et du premier chapitre de la seconde partie que vous en avez de. Messieurs, votre très humble et très affectionné serviteur,
« Bosse. »
Nous ne possédons pas la lettre de Desargues et ne savons si elle était écrite du même style assez provocant et impertinent, mais qui sied somme toute à un artiste conscient d'avoir combattu et de combattre encore pour la vérité. Cette attitude est plus noble, à tout prendre, que celle des adversaires répondant par la plume anonyme d'un soi-disant élève. Quant à
savoir si Le Bicheur, dont le traité se trouvait être dédié à Le Brun, méritait le dédain de Bosse, et même si sa méthode ne convenait pas mieux à des artistes que celle du très savant Desargues, je m'en déclare tout à fait incapable et ne suis pas disposé à croire aveuglément Bosse, lorsqu'il dit qu' « on le trouva si faible et même si ridicule qu'il fut méprisé au dernier point ' ». Mais il m'a suffi de montrer que, depuis 1648, Bosse à l'Académie ne commit d'autre méfait que de réclamer pour la perspective la première place ou même la place tout entière, qu'il y mit de la passion sans qu'on puisse découvrir rien de bas ou de grossier dans son attitude, et que la seule cause de la haine de Le Brun fut son intransigeance dans ses principes.
Qu'importe, après cela, le dernier incident de la lutte qu'ont seul retenu les biographes de Bosse et qui amena son exclusion? On ne pouvait le bien comprendre que par les précédents, et si les apparences, à partir de 1660, sont moins favorables à Bosse, l'artiste n'en est guère plus coupable. Aussi bien, là encore, les archives de l'ancienne Académie apportent-elles des lumières nouvelles, et peut-être les documents ignorés jusqu'ici vont-ils établir que l'habile graveur fut victime de ses idées bien plus que de ses incartades.
« Le 3 juillet 1660, rapporte le Récit, M. Bosse a présenté une lettre demandant l'examen du traité de M. Le Bicheur et se plaignant de son procédé en la publication de cet ouvrage, sur quoi M. Le Brun qui était présent représenta (ces derniers mots ont été rayés dans le manuscrit et remplacés par ceux-ci : une personne de la Compagnie objecta) que le sieur Bosse était déchu de sa qualité et ne pouvait avoir séance et voix délibérative en l'Académie parce qu'il ne se soumettait point aux ordonnances du roi et qu'il y avait des arrêtés sur le registre qui excluent de l'Académie ceux qui n'ont point rapporté leurs premières lettres pour en recevoir de nouvelles. En cette même assemblée M. Le Bicheur présenta la lettre citée G \