Traité des pratiques géometrales.., p
2. Bosse, nous l'avons vu plus haut (p. 75, n. 3), se plaint des écarts de langage de Le Brun, et les faits rapportés sont tellement précis que Bosse n'a pu les inventer de toutes pièces du vivant de ses adversaires qui ne semblent pas les avoir niés.
3. Bosse, en effet, avait été reçu sans que les privilèges lui eussent été communiqués. Cette communication eût été une demi-mesure qui lui eût accordé la protection de TAcadémie d'une façon générale sans spécifier que la Compagnie couvrait spécialement de son autorité et de sa garantie la publication projetée par lui. Mais Testelin ne cherche-t-il pas ici à se donner le beau rôle? Nous allons voir que cette proposition cachait sans doute le piège qui, cinq ans plus tard, devait finir par être fatal à Bosse. Les procès-verbaux de l'Académie (t. I, p. io3) reproduisent le/ormulaire de la délibération, laissant à Bosse le soin de publier ses traités en son seul nom, et une note ajoute que ledit Bosse « se retira brusquement n'en témoignant point de satisfaction, ce qui a empêché d'enregistrer ».
M. Bosse étant présent, TAcadémie, reprenant la délibération précédente sur sa demande, dressa le formulaire d'un acte portant que l'Académie laissait audit s' Bosse la liberté de mettre en lumière ses nouveaux traités en son nom comme ses précédents. La Compagnie déclarait au surplus qu'elle était très satisfaite des soins que le s' Bosse avait pris de donner aux étudiants ses leçons de perspective et, en reconnaissance, l'admettait en la qualité de conseiller de l'Académie pour jouir des privilèges qui lui sont attribués, lequel acte fut lu en présence du s' Bosse, et il lui fut dit qu'on lui faisait cette offre à condition qu'il romprait l'acte sur lequel il avait tiré les signatures de divers particuliers. Le dit s'' Bosse se retira brusquement, laissant la Compagnie surprise de son incivilité, ce qui empêcha que cet acte ne fût enregistré. »
Je vois bien que la brusquerie et l'incivilité de Bosse sont ici soigneusement notées comme dans toutes les autres parties du récit et je me demande si cette attitude déplaisante était unilatérale. Mais enfin, prenons pour vraie la version du secrétaire, et retenons-en ceci : qu'on propose à Bosse un échange. Il détruira Y acte signé le i" juillet par ses amis et recevra en compensation la « qualité de conseiller de l'Académie )). Mais alors cet acte, dont les signatures avaient été recueillies « au cabaret », méritait donc considération? Les faits qu'il énonçait étaient donc vrais ou partiellement vrais? Et Bosse avait des amis dévoués et influents, en dépit de Le Brun et de Testelin, en dépit aussi de sa brusquerie et de son incivilité? Les conclusions me semblent s'imposer. Et, à la place de ce malheureux acte, on lui offrait « la qualité de conseiller ».
Au fait, qu'était-ce donc que cette qualité de conseiller? Les premiers statuts de l'Académie n'en parlent pas, non plus que de la plupart des fonctions établies par la suite comme celles de recteur ou de professeur; ils ne consacrent que le titre d'ancien. Et ce n'est que le 23 juin i655 ', en pleine que-
I. Les Articles que le roi veut être augmentés et ajoutés aux premiers statuts et règlements de l'Académie n'ont pas été publiés dans le recueil des procès-verbaux. Ils ont été revêtus de la signature royale le 24 décembre 1654 et enregistrés
relie de Bosse et de quelques-uns de ses confrères, que le Parlement enregistre l'édit royal instituant le titre de conseiller. Il semble même que ce titre ne doit appartenir qu'aux anciens professeurs. Dans ces conditions peut-on s'étonner que Bosse, professeur de perspective, ait trouvé le marché plus avantageux aux autres qu'à lui-même?
Sans doute le titre de conseiller comportait des avantages qui n'étaient pas négligeables; mais enfin les conseillers étaient inférieurs en dignité aux professeurs et Bosse continuait ou était prêt à continuer ses leçons. Et qui sait ce que l'avenir réservait à ce titre nouveau dont la signification même n'apparaissait pas claire? Et qui sait aussi quel piège pouvait cacher ce troc avantageux ou non ? Car Bosse avait des lettres de provision en bonne et due forme signées de M. de Charmois; n'allait-il pas falloir les rendre, pour recevoir à la place il ne savait au juste quoi? et ne pensait-il pas avec le populaire qu'un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras? Ne nous étonnons, ni ne nous scandalisons qu'il ait fait grise mine aux avances de ceux qui, semble-t-il, ne lui voulaient guère de bien]' .
Cependant l'Académie, malgré ses délibérations et ses décisions officieuses, n'avait toujours pas donné à Bosse la réponse officielle qu'elle lui devait, favorable ou non à ses désirs, spécifiant ou non que la question n'avait pas à être résolue. Aussi, le 4 août, l'obstiné graveur écrivit-il à M. de Ratabon, directeur de la Compagnie* : « Depuis avoir eu
par le Parlement le 23 juin i655. M. Vitet les a publiés aux pages 329-136 de son livre.
1. Bosse, dans son opuscule Sur les causes... nous fait lui-même connaître son sentiment très naturel : « La cabale essaya de ravoir dans une autre assemblée (l'acte signé le i" juillet par sept académiciens) sous prétexte de me donner une charge de conseiller à l'Académie ; mais ayant remarqué qu'elle n'avait point les grâces et les privilèges de celle des professeurs, je tes en remerciai et me retirai, puisque par mes lettres (de provision), par l'acte de ces sept messieurs et par mes leçons signées (des anciens en mois), je pouvais les mettre au jour, comme je voudrais, sans qu'aucun de la Compagnie y pût trouver à redire avec justice, a
2. La lettre autographe de Bosse est jointe au dossier ainsi que le formulaire proposé par lui à l'Académie. Quant au récit de Testelin, je n'ai pas cru devoir le reproduire parce qu'il donne des lettres de Bosse que nous possédons une analyse tendancieuse et que la vérité se dégage évidemment mieux des pièces authentiques et des faits avérés que d'un récit écrit avec l'intention précise (nous le verrons plus loin) de faire exclure Bosse de l'Académie.
l'honneur de vous parler, j'ai pensé que, puisque quelques messieurs de l'Académie n'avaient pas agréé la déférence que j'ai faite à toute la Compagnie de mettre en lumière les leçons que j'ai données à nos élèves comme un résultat de leurs soins, j'ai fait le projet ici inclus pour vous faire connaître et à eux ma pensée sur cela, laquelle se pourra exprimer par autre style ou paroles... » Et voici le projet que Bosse désirait voir soumettre à la délibération de ses confrères :
« M. Bosse ayant prié la Compagnie de lui faire savoir par acte en forme, premièrement (ce) que c'est qu'elle a voulu entendre par les mots dépendances de la perspective insérés dans sa lettre d'agrégation en ladite Compagnie du 2* décembre i65i; secondement si elle approuvait ou n'approuvait point que, venant à mettre au jour les leçons qu'elle l'avait convié de faire et qu'ensuite il a faites là-dessus aux élèves d'icelle, ensemble autres traités sur même sujet, il le fasse au nom et comme un résultat des soins de cette Compagnie, ou, comme il a fait des autres précédents traités, en son nom seul ;
« A quoi la Compagnie, après diverses assemblées et délibérations là-dessus, enfin, pour le premier point, a trouvé que ce qui peut être des dépendances de la perspective est assez amplement contenu dans les écrits et leçons là-dessus dudit s"' Bosse aux élèves de ladite Compagnie, sans qu'il soit besoin d'en faire autre explication;
« Et, pour l'autre point, elle trouve bon que ledit sieur, venant à mettre en lumière ce que dessus, il le fasse comme ses précédents traités en son nom seul, étant un résultat de ses soins particuliers et non de ceux de la Compagnie. »
Le formulaire était net, et l'Académie avait, en fin de compte, le droit d'en substituer un autre à celui-là, le droit même de poser la question préalable. Elle préféra, pour des raisons qui m'échappent, peut-être pour étouffer un débat qui ne pouvait qu'amener la discorde, peut-être pour ne pas donner prise aux répliques de Bosse qui pointillait trop sur les mots (mais alors, encore une fois, pourquoi ne pas refuser net la prise en considération de la sommation de Bosse ?), elle préféra donc une solution équivoque, et nous lisons au pro-
cès-verbal de la séance du 7 août : « L'Académie, après diverses reprises et délibérations, a déclaré, quant à l'impression de ces nouveaux traités, qu'elle n'empêche pas que ledit s"' Bosse le fasse, en son nom seul, comme ses précédents ouvrages, comme étant son travail particulier et non celui de la Compagnie, ce qui lui sera donné à entendre, sans donner aucun acte par écrit. »
Nous ne savons rien d'autre au sujet de cette dernière séance, sinon qu'on y lut une lettre écrite le jour même par Bosse', lettre assez longue et confuse, où il explique certains termes du formulaire qu'il venait de proposer et qui avaient été l'objet de critiques. Bosse rappelait habilement qu'ayant été chargé officiellement de l'enseignement de la perspective, il n'osait publier ses leçons comme une œuvre purement personnelle, afin qu'on ne pût ensuite lui « imputer qu'à l'égard de la Compagnie il aurait dit d'un et fait d'autre ^ » , parlant aux élèves au nom du corps, gardant pour soi seul devant le public l'honneur d'une publication intéressant tout le c orps. Les amis de l'artiste tentèrent-ils un dernier effort en sa faveur? Ni Testelin, ni Bosse ne nous en font confidence, et je pense que tout le monde devait avoir hâte d'en finir de façon ou d'autre avec cet irritant débat. Car (c'est un point sur lequel il faut insister) seul un malentendu sur l'importance de la perspective et de ses dépendances amena tout cet éclat qui, de nos jours, aurait provoqué peut-être des violences de langage plus grandes encore et des inimitiés personnelles, mais n'aurait pu entraîner aucune des conséquences dont Bosse eut à souffrir quelques années plus tard. L'autoritarisme administratif et pédagogique de Le Brun, pourtant simple chancelier de l'Académie, imposa comme sanction l'exclusion presque infamante d'un des maîtres de la gravure au xvii* siècle.
Notons toutefois qu'après le 7 août i655, le silence se fait : Bosse ne publiepas ses leçons et l'Académie n'a plus à s'occuper de lui. Ne s'en occupe-t-elle plus en fait? Le Récit reste muet
I. Cette lettre autographe de Bosse est jointe au dossier. a. Opuscule Sur les causes..., vers la fin.
sur ce point, et nous n'avons que le témoignage de Bosse luimênîe. Sans préciser les dates (mais la précision est-elle bien nécessaire, et les dates ne ressortent-elles pas des faits euxmêmes ?) il rappelle qu'au cours des leçons professées « quatre années de suite gratuitement » à l'Académie, « quelques intéressés envieux proférèrent à tort plusieurs fois que ses règles (de la perspective de Desargues) brouillaient l'esprit des élèves, et d'autres que c'était leur tailler des verges pour fouetter leurs maîtres et pour leur marcher sur les talons ». Ces malins propos, tenus avant i653, cessèrent-ils en i655? Bosse du moins ne le croit pas, et personne ne peut le croire raisonnablement.
Dans son Traité des pratiques géométrales \ imprimé en i665, il conte tout au long les luttes que Desargues et lui eurent à subir de la part d'adversaires envieux, ignorants ou intéressés, dès l'apparition des premiers ouvrages du mathématicien; mais il constate que depuis lors la médisance ne désarma pas, malgré les preuves accumulées en faveur de la vérité. « Ils (les envieux) sont donc réduits à présent, dit-il, à jeter leur venin en cachette et décrier mes traités par des bruits sourds et des pratiques conformes à leur esprit et à leurs manières. En mon particulier, j'ai souvent eu plusieurs démêlés à vider avec de semblables esprits, qui, dans notre Compagnie et en présence de nos élèves, m'ont donné l'avantage de les confondre sur des allégations téméraires qu'ils avaient faites, et cela avec toute la civilité qu'ils pouvaient désirer; néanmoins ils ont eu tant de dépit de s'être mépris qu'ils m'ont pris en aversion pour les avoir éclairés et ont cherché tous les moyens de me pouvoir nuire tant en mon honneur qu'en mon bien. Ensuite, pour se dérober à la honte d'être confondus et ne pouvant arrêter le cours de leur malice, ils se sont avisés de publier des lettres sans aucun nom d'auteur, remplies de tant de sottises et d'impertinences qu'il est aisé de croire que la première est d'un écolier et l'autre d'un intéressé malintentionné. » Nous verrons tout à l'heure que la lettre de l'écolier est de lôSy, et par conséquent nous pou-