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CHAPITRE IV

LES GROS MOTS DE SIMON JAILLOT, SCULPTEUR EN CRUCIFIX d'ivoire'.

Qui connaît aujourd'hui Simon Jaillot, sculpteur en crucifix d'ivoire, et son frère Hubert qui, à vrai dire, abandonna d'assez bonne heure la carrière des arts pour celle du commerce, mais du commerce des belles cartes géographiques gravées où apparaissait au xvii" siècle un si noble souci de perfection^? Et pourtant Michel de Marolles, à qui nous devons le premier fonds du Cabinet des Estampes, en faisait grand cas. Dans son Livre des peintres et graveurs, il leur consacre deux méchants quatrains qui du moins nous révè-

1. Les pièces manuscrites concernant les différends de Simon Jaillot et de l'Académie sont conservées à la Bibliothèque de l'iicole des Beaux-Arts (n" 48 VII, du Catalogue de M. Bengy-Puyvallée) ; celles qui se rapportent au procès se trouvent à la Bibliothèque de l'Arsenal (Archives de la Bastille, B io363, B I253i, B 12570). — Les renseignements les plus importants sur Jaillot se trouvent aux tomes l et II des Procès-verbaux de l'Académie Royale, au tome III du Cabinet des singularités d'architecture, peinture, sculpture et gravure, de Florent le Comte, aux articles Jaillot €t Villerme de l'Abecedario de Mariette, à l'article Jaillot du Dictionnaire de Jal, dans une étude signée G. S. (Gaston Schéfer) et parue dans la Chronique des arts du 22 mai 1897, p. 192-193, enfin dans le Dictionnaire des sculpteurs de l'Ecole française de s. Lami, et dans les Notes d'un compilateur sur les sculpteurs et la sculpture en ivoire, par Ph. de Chennevières.

2. Hubert Jaillot, qui grava peut-être les belles cartes sorties de son atelier, fut le fondateur de la maison qui, au xviii" siècle, édita des atlas excellents. Il avait épousé la fille d'un marchand graveur de la paroisse Saint-André-des-Arcs. On le voit choisir comme parrain d'une de ses filles le fameux Samson, géographe ordinaire du roi; il prend lui-même ce titre quelques années après son arrivée à Paris et ne meurt qu'en

lent Tenthousiasme de ce collectionneur émérite et la faveur dont ils jouissaient auprès des contemporains :

L'un et l'autre Jaillot, deux admirables frères, Au lieu de Saint-Oyan dans la Franche-Comté, Sur l'ivoire exprimant toute leur volonté. L'animent par leur main sur des sujets contraires.

Par Simon on dirait que la matière endure; Hubert la fait plier de la même façon ; De quelle utilité profite leur leçon, Et qui sait mieux former une noble figure !

Au moment où Michel de Marolles commettait ces erreurs poétiques, Hubert Jaillot n'avait sans doute pas encore renoncé à la pratique de l'art délicat qu'il avait appris dans son pays d'origine, à Saint-Oyan en Joux, près Saint-Claude, où abondaient les sculpteurs en bois et en ivoire. Mais, sans ces vers, nous ignorerions son talent; nous ignorerions aussi que ce talent et celui de son frère s'exerçaient en des sujets contraires : et puisque Simon s'est rendu célèbre surtout par des crucifix, qu'a donc bien pu représenter Hubert? Peut-être d'aimables et païennes statuettes, pliant aussi gracieuseme nt que la matière endure douloureusement chez son aîné. A l'heure actuelle, nous n'en savons rien et n'avons qu'à atten dre pour plus ample informé le bienheureux inventaire ou la précieuse quittance dont il est plus aisé de plaisanter que de tirer judicieusement parti.

Les malheurs de Simon Jaillot nous l'ont fait mieux connaître que son frère. Bien qu'il ait vécu sept mois à la Bastille, bien qu'il ait subi une condamnation rigoureuse, bien que son cas ne semble pas irrépréhensible, il fut, je crois, plus à plaindre qu'à blâmer. Artiste irritable et impulsif, il se heurta à Le Brun qui le brisa sans pitié, sans pitié pour lui et sans égard pour son art dont il ne subsiste malheureusement d'autre vestige qu'un Calvaire, gravure assez médiocre de J. Meinselmann d'après un dessin de Licherie. La croix se dresse sur le Golgotha; dans le lointain se profilent lesmonuments de Jérusalem; sur le ciel traversé de nuages et

sillonné d'éclairs se détache le Christ crucifié. La tête ravagée de douleurs, convulsée par l'agonie, retombe sur l'épaule droite jusqu'au-dessous des bras de la croix. Cette face de supplicié, malgré l'auréole qui luit autour de la couronne d'épines, a quelque chose de lamentable et la divinité n'y apparaît point. Mais le corps, d'une beauté grave, d'une rigidité où la mort n'a pas encore apporté sa déformation, le corps aux lignes harmonieuses, presque vivantes, contraste avec la physionomie, et l'on sent que l'artiste s'est attaché à réaliser une anatomie parfaite tout en exprimant dans l'attitude de la tête et dans la contraction des muscles du visage l'horreur de l'agonie.

Mais hélas! en dehors de cette estampe, rien qui témoigne du talent de Simon Jaillot, si ce n'est peut-être la description d'une de ses œuvres qui nous a été conservée dans le précieux recueil de la collection Deloynes, avec cette date étrange, 7 avril ijS-j^ et sous ce titre Calvaire^ : « La production de M. Jallot [sic), y est-il dit, qu'on va voir chez M. le curé de St-Germain l'Auxerrois, est un calvaire entier, composé de dix figures, le Christ, les deux larrons, la Vierge, saint Jean, la Madeleine, et enfin deux groupes de deux anges chacun.

« Le Jésus mourant est d'un grand caractère, d'une expression sublime, et il est à la janséniste, les bras très rapprochés, ce qui est la suite de la contraction de tous les muscles par le poids du corps dont les pieds sont pendants ; au contraire les deux larrons ont les bras très étendus; les pieds sont soutenus et, ne pouvant se prolonger, il en résulte un raccourcissement des parties, nouveau moyen de l'artiste pour déployer un genre d'anatomie non moins savant. Quant aux têtes, chacune a son caractère propre : le bon larron se distingue d'abord par une douleur touchante mêlée de confiance; la rage et le désespoir se peignent dans la figure du mauvais larron.

« Les trois doulpiirs de la Vierge, de saint Jean et de Madeleine sont aussi diversifiées convenablement; mais on admire

I. Cette pièce manuscrite a été certainement copiée dans un document imprimé qu'il ne serait sans doute pas impossible de retrouver (N° 967 du Catalogue de la collection de pièces sur les beaux-arts, par Georges Duplessis).

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surtout les draperies de ces personnages qui sont d'une mollesse et d'une facilité surprenante : on croit voir le nu dessous. Les groupes d'anges, quoique attachés, sont d'une légèreté et d'une grâce à persuader qu'ils se soutiennent d'eux-mêmes dans les airs. On ne peut concevoir comment l'ivoire naturellement très cassant a pu devenir aussi flexible sous le ciseau de M. Jallot : c'est le genre de la matière dont il s'était servi qui ajoute beaucoup à son mérite. »

Cette simple description nous prouve que Jaillot était maître en son art et nous fait plus amèrement regretter ce beau crucifix que, pendant tout le xvin= siècle, les amateurs de curiosités allaient admirer, sur la foi de Germain Brice ' ou des continuateurs de sa Description de Paris, au-dessus du tabernacle de la chapelle des Petites-Maisons. Qu'est-il devenu? Les Petites-Maisons quittèrent un jour la rue du Vieux-Colombier pour Issy et pour Ivry; à partir de ce jour-là on n'entendit plus parler du crucifix qui peut-être fut détruit à la Révolution, peut-être passa du domaine public dans le domaine privé, peut-être même subsiste ignoré dans quelque magasin de débarras. Et pourtant ce crucifix méritait d'être précieusement conservé, ne fût-ce que comme le vestige d'un des plus curieux épisodes de l'histoire de l'art au xvii'' siècle.

Simon Jaillot l'avait en etfet donné à l'Académie royale de peinture et de sculpture comme morceau de réception le 28 mai 1661, et Le Brun avait, semble-t-il, été tellement frappé de la beauté du travail qu'il avait commandé à son tour un Christ en ivoire au jeune artiste^. Grand honneur évidemment pour ce provincial arrivé quatre ans auparavant du Jura, où il avait, comme ses compatriotes, travaillé le buis, où, peut-être à la suite d'une visite aux admirables stalles sculptées par Jean de Vitry dans la cathédrale gothique de Saint-Pierre, il s'était à son tour senti capable de créer de la beauté.

A vingt-quatre ans, Simon Jaillot était donc venu avec son

I. Dans la seconde édition que Germain Brice fit paraître du vivant de Le Brun en 1687, il est à remarquer que Simon Jaillot n'est pas nommé, mais qu'il est question, à l'Hôpital des Petites-Maisons, « d'un crucifix d'un excellent maître et qu'on estime beaucoup ».

î. Mémoire publié au t. Il des Procès-verbaux de V Académie, pages i i5-i i 6.

frère cadet conquérir Paris; à vingt-huit ans, il entrait à l'Académie, au moment précis où le pauvre Bosse en était exclu; à vingt-neuf ans, il tenait tête à Le Brun : car si Jaillot avait exécuté la commande du puissant artiste, il n'avait pas été payé assez vite à son gré ; il avait donc fait reprendre le crucifix, et lorsque Le Brun l'avait réclamé en offrant cinquante écus, il avait répondu qu'il venait de le vendre trois cents livres ' .

Quoiqu'une note retrouvée dans ses papiers nous confie que pour un crucifix long de seize pouces « depuis l'extrémité des doigts des pieds à ceux des mains » il demandait d'ordinaire trente louis d'or « sans y comprendre l'ivoire », on pense bien que le procédé dut froisser Charles Le Brun, dont Hulst dans son Histoire des Directeurs comme dans celle des Recteurs nous a révélé plusd'unefois la susceptibilité. Se passa-t-il alors quelque scène un peu vive entre les deux artistes? Gardèrent-ils sur le cœur leur dépit réciproque en attendant l'occasion propice de s'en décharger? Mystère. Toujours est-il que jusqu'à la mort du chancelier Séguier nous ne les voyons pas aux prises, nous n'entendons même point parler de Simon Jaillot.

Mais lorsque, le 6 février 1672, l'Académie décida, sur la proposition de Le Brun, que, pour honorer la mémoire de ce bienfaiteur éminent, un service solennel serait célébré aux frais des académiciens, que les officiers feraient abandon de leurs émoluments, et que les simples membres de la Compagnie verseraient une cotisation de deux pistoles d'or, le sculpteur s'émut. Il se laissa emporter à des propos si inconsidérés que l'Académie en ayant eu connaissance n'hésita pas à le mander à sa barre pour qu'il se disculpât ou s'excusât. L'Académie s'était froissée d'ailleurs de ce qu'il refusait a de se trouver dans les assemblées et de se soumettre aux résolutions d'icelles », et elle était visiblement prévenue contre lui. Jaillot répondit incontinent à ses confrères :

Ce 19"" mars 1672.

« Messieurs, « J'ai reçu la citation verbale que vous m'avez fait faire par

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