‹ Académiciens d'autrefoisChapitre 54 sur 105 · I. Procès-verbaux de V Académie Royale, t. Il, p. ii · texte numérisé non relu

I. Procès-verbaux de V Académie Royale, t. Il, p. ii

votre concierge. Je vois que le plus grand crime dont vous me puissiez charger consiste d'avoir refusé deux louis d'or, ne me croyant pas obligé de contribuer à la reconnaissance que quelques particuliers ont voulu rendre à leur bienfaiteur.

« Si j'ai négligé de me trouver aux assemblées publiques, j'ai cru en être exempt par un règlement que vous avez fait qu'il ne serait permis qu'aux officiers d'avoir voix délibérative, lesquels règlements, fixations et exclusions de charges m'ont paru fort injustes, d'autant que le serment que vous faites de ne recevoir personne dans votre corps qu'il n'en soit capable et de bonnes œuvres, vous exclut d'un choix prémédité ainsi que vous le pratiquez en rejetant ceux qui ne vous plaisent pas. C'est le motif qui m'a causé du mépris pour les assemblées. Voilà, Messieurs, mes aveux et mes crimes sur lesquels vous prononcerez ce que bon vous semblera, vous protestant que je serai toujours de chacun en particulier le très humble et très obéissant serviteur,

« Jaillot. »

L'Académie somma de nouveau Jaillot de comparaître en personne, et, le 2 avril 1672, il obtempéra. Le Brun présidait; Jaillot reçut de lui un blâme sévère ; il fit amende honorable le plus piteusement du monde, priant « très humblement l'Académie de lui vouloir pardonner » et protestant, « si elle lui pardonne et lui fait l'honneur de le souffrir, de rendre toutes ses assiduités et d'exécuter ponctuellement ses ordonnances et ses ordres sur les peines qu'il lui plaira ».

Il n'en fallait pas davantage à Le Brun : il se donna le bénéfice de la magnanimité, et la Compagnie résolut d'oublier « les mépris et emportements dudit sieur Jaillot », ce dont celui-ci la remercia , apposant sa signature au procès-verbal de la séance. Jaillot pourtant ne désarma pas.

II ne semble pas avoir assisté aux assemblées suivantes, malgré sa promesse, et dix-huit mois plus tard, le 6 octobre 1673, il interrompt la délibération par un discours insolent, plein de colère, disant qu'il voulait que l'on rétractât la délibération qui avait été prise contre lui au mois d'avril 1672, « lui ayant fait signer par surprise, M. Le Brun étant son

juge et sa partie » . On fait sortir Jaillot en toute hâte, et on relit le procès- verbal dont il se plaint; sa mauvaise foi éclate; puis, Le Brun s'étant retiré, on le rappelle.

En vain Le Hongre qui préside lui conseille-t-il « de rentrer dans son devoir et de s'excuser tant envers l'Académie qu'envers M. Le Brun ». Rien n'y fait, et il serait curieux de connaître le pourquoi de l'irritation de Jaillot, qui sans doute avait ses raisons — bonnes ou mauvaises — pour soulever un tel scandale.

Quatre jours plus tard, Jaillot était destitué des privilèges académiques, son nom était rayé du tableau, et, suprême avanie, son ouvrage de réception allait être « ôté de l'Académie pour demeurer perpétuellement à l'église de l'hôpital des Petites-Maisons », comme si ce pauvre Jaillot n'eût été capable que de travailler pour les fous! A vouloir lutter contre Le Brun, il s'était brisé. Mais ses malheurs ne devaient point se borner là.

En 1678, en effet, on l'arrête et on Tenferme à la Bastille sur une plainte du premier peintre. Un libelle imprimé venait d'être adressé à l'Académie, libelle incontestablement insolent à l'égard de la Compagnie et diffamatoire pour l'honneur de Le Brun; on soupçonna Jaillot d'en être l'auteur, on perquisitionna dans la maison du quai des Grands-Augustins où il occupait sans doute une pièce chez son frère, et le 23 juin commença un procès qui, moins de trois mois plus tard, devait se terminer par une condamnation infamante.

Qu'avait donc fait Jaillot depuis son exclusion de l'Académie pour être ainsi soupçonné, accusé et châtié? Un mémoire dressé par ordre de Le Brun affirme que « Jaillot, depuis sa destitution de l'Académie, n'a pu s'empêcher de jeter quelque marque de ses ressentiments contre elle dans toutes les rencontres de brouillerie qu'il y a pu apercevoir, s'attachant à tous ceux qui lui ont paru mal affectionnés pour déclamer contre elle, abusant de son silence et de l'impunité ».

Sans doute l'artiste avait dû dépasser quelque peu les vingtquatre heures accordées au condamné pour maudire ses juges. Mais de fait précis, de grief nettement établi, point.

C'était tout gratuitement qu'on attribuait à Jaillot la paternité d'une lettre anonyme trouvée dans l'Académie à la fin de l'année 1675, à une époque précisément où « M. Le Brun ayant reçu quelque mécontentement en l'Académie par les critiques de quelques particuliers mal affectionnés, résolut de s'en retirer, ce qui causa de l'irritation en la Compagnie' ».

Ce qu'était cette lettre, nous l'ignorons, mais comme Le Brun la fit recopier, puis brûla la copie en pleine Académie tout en gardant précieusement l'original, on peut inférer qu'elle constituait un délit d'outrages nettement caractérisé. En tous cas, le malheureux qui l'écrivit, Bosse ou un autre, commit une grosse maladresse : car Le Brun avait alors contre lui tout un groupe d'artistes, dirigés par Loyr, et désireux de faire nommer Perrault directeur de l'Académie afin d'enlever à Le Brun la possibilité d'occuper cette place; déjà ils avaient réussi à l'en écarter provisoirement^ : la lettre anonyme ne pouvait que lui faire du bien. Avouons d'ailleurs que Jaillot, par haine de Le Brun, était fort capable d'une fausse manœuvre; toujours est- il qu'à tort ou à raison, il passa pour l'auteur de cette lettre anonyme.

Neuf mois plus tard, nouveau scandale : des élèves ayant posé le modèle en dehors de l'Académie, contrairement au privilège de la Compagnie et à un arrêt du Conseil d'État du 24 novembre 1662, celle-ci exclut le modèle et les étudiants et fit afficher sa sentence. Le lendemain, au-dessous de l'arrêt de la Compagnie, on pouvait lire en grosse écriture contrefaite : « Le Directeur de cette Académie est averti par un des intéressés et nommés dans cette affiche que, s'il n'ordonne de l'ôter avant demain au soir, il sera avant huitaine plus noir de coups qu'il n'est brun. Après cet avis, quil ne s'en prenne qu'à lui-même si on le noircit plus noir qu'un diable. » Pour comble de bravade, on avait « affiché en deux endroits de la rue une pasquinade où était dessiné à la plume un corps mutilé avec quelque ligne écrite à la main au-dessous ».

1. Procès-verbaux de l'Académie, t. II, p. 112. Voir p. 53 les raisons pour lesquelles Le Brun n'allait plus à l'Académie.

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