Revue universelle des arts, t. XXI, p
LES GROS MOTS DE SIMON JAILLOT. lig
poir pour la douleur. L'éducation et la naissance causent une différence notable aux passions humaines. L'expression de la colère d'un grand prince et celle de son valet sont presque autant dissemblables que leur naissance et leur fortune. Les mouvements du corps et de ses parties doivent être disposés conformément à la passion dominante si on veut représenter une figure à laquelle il semblera ne manquer que la vie. »
Écho des préceptes de son temps, Jaillot a le mérite de les avoir compris et le tort d'en avoir, bien plus encore que Le Brun, exagéré l'importance, le tort aussi d'avoir trop présumé de lui-même, car il écrit avec une candeur déconcertante : « J'ai retrouvé la véritable stéréométrie animale par l'usage de laquelle les anciens ont construit les ouvrages que Ton voit encore à Rome et autres lieux, lesquels, manque de cette science, ont été inimitables jusques à présent. Cette doctrine est tellement infaillible que, pour peu d'industrie, de pratique et de jugement que puisse avoir le sculpteur, il fera ses ouvrages dans la même régularité que les anciens ont fait les leurs. »
Et il s'excuse de ne point initier à ses découvertes le public, malgré les instances dont il a été l'objet : « Ces ouvrages, explique- t-il, ne pouvant être rendus intelligibles sans les démonstrations de plusieurs figures humaines et d'animaux représentés en diverses situations, et, parce qu'à cet effet il est nécessaire d'avoir plusieurs hommes pour extraire les plus belles parties d'un chacun et en faire des composés réguliers incontestablement prouvés par les plus fameux monuments de l'antiquité, je n'ai pu, pour satisfaire à quelques amis, entreprendre plusieurs voyages et faire une dépense qui m'aurait trop incommodé, ce que je laisse par droit aux princes intéressés au rétablissement des beaux-arts. »
Il ne semble point que les princes intéressés au rétablissement des beaux-arts aient profité de la noble abnégation de Jaillot, et c'est précisément Le Brun qui réalisait le plus exactement, sinon le plus heureusement, le programme de l'artiste dans son traité de V Expression des passions et dans les croquis d'hommes et d'animaux qu'il dessinait pour démontrer les
relations existant entre certains signes physiques et certains traits du caractère.
Les préoccupations d'Alexis Hubert Jaillot, devenu éditeur de cartes géographiques, semblent avoir exalté Simon au point de lui faire chercher dans l'art de la cartographie la solution des problèmes économiques qui se posaient si cruellement dans le dernier quart du xvii' siècle. Un projet de lettre saisi également par La Reynie, laisse pressentir véritablement les nobles paroles d'un Vauban, et on peut se demander si Jaillot n'a pas eu un éclair de génie, quand il s'est vanté de pouvoir réaliser les réformes utiles au bien du peuple. Il veut représenter sur les cartes tous les détails à l'aide desquels on déterminera « la rectitude des chemins et des routes lesquelles se trouveront incomparablement plus courtes qu'elles n'ont été jusqu'à présent à cause delà sinuosité des anciens chemins ». 11 indiquera également « les lieux propres à faire des canaux, ponts et chaussées pour la commodité du commerce », et quant aux frontières des Etats, elles seront « tellement distinctes qu'il sera impossible aux princes voisins d'en usurper la grandeur d'un pouce ». Sans insister sur tant d'inquiétantes naïvetés, arrivons tout de suite à la grande idée de Jaillot : « Je peux, écrit-il, faire d'autres cartes géométriques par lesquelles le prince verra au juste toutes les terres de culture qui sont dans chaque paroisse de son État et à qui elles appartiennent. Par ce moyen, il pourrait imposer des droits de taille ou gabelle à une somme annuelle par chacun arpent, et ainsi le riche paierait à proportion du pauvre, et le revenu de chacune paroisse pourrait être porté entre les mains des échevins de la ville plus proche pour être ensuite rendu fidèlement au Trésor royal, ce qui serait un grand profit du prince qui ne verrait pas ses deniers diminuer en passant et repassant par tant de mains peu fidèles, comme il a été pratiqué jusqu'à présent. Et quoique les officiers de la maison du prince, les veuves et les orphelins fussent exempts de tailles et autres impositions, les revenus du prince s'en trouveraient beaucoup plus grands qu'ils n'ont été jusques à présent. Si, par intempéries, les terres de quelques paroisses étaient infructueuses une ou deux années de suite, on verrait par la carte ceux qui
ont souflFert ce dommage, sans qu'on pût le diminuer ni représenter plus grand qu'il ne serait en effet. » Il faut louer Jaillot de s'être ému des souffrances du peuple et d'y avoir cherché un remède; mais son émotion était partagée par beaucoup de ses contemporains', et comment croire que beaucoup n'aient pas songé aux moyens de répartir plus équitablement l'impôt? Jaillot ne faisait ici encore que répéter probablement des idées courantes, en prêtant à la science cartographique un pouvoir notablement exagéré. La meilleure carte ne peut hélas ! exprimer tout ce que Jaillot lui suggère.
Du moins, peut-on dire, il a songé à mettre la cartographie au service de la justice en matière économique. Oui; mais n'oublions pas que, dès i663, Colbert, dansune Instruction pour les maîtres des requêtes, commissaires départis dans les propinces, fit rechercher et corriger les cartes existantes, que dès l'établissement de l'Académie des Sciences, en 1666, Carcavi, porte-parole du ministre, déclara « à la Compagnie que M^'' Colbert désirait que l'on travaillât à faire des cartes géographiques de la France plus exactes que celles qui ont été faites jusqu'ici, et que la Compagnie prescrivît la manière dont se serviraient ceux qui seront employés à ce dessin ». Bref, l'intérêt que portent Colbert et l'Académie à ce projet est si vif que de 1671 à 1678 on dresse la carte des environs de Paris aussi exactement qu'on pouvait le souhaiter*. Il est bien évident que tout le monde comprit dès le début des travaux quelles en pouvaient être les conséquences au point de vue administratif et financier, que la question dut être discutée plus d'une fois chez Jaillot le cadet, lequel précisément ne se sentit la vocation de géographe que lorsque l'Académie eut commencé à diriger les travaux de la carte de l'Ile de France, et par conséquent que Jaillot l'aîné n'eut d'autre mérite que celui de s'enthousiasmer pour un projet excellent dont il s'exagérait les résultats possibles. Le pauvre artiste parlait vrai-
1. Cf. Maurice Lange, La Bruyère critique des conditions et des institutions sociales. Introduction et chapitre VII, p. 146-163.
2. Voira ce sujet dans les Annales de Géographie (mai 1909), l'article de M. Gallois sur l'Académie des Sciences et les origines de la carte de Cassini. M. Gallois a indiqué dans son livre intitulé Régions naturelles et noms de pays (p. 326-327) le rôle très modeste de Hubert Jaillot comme géographe.
ment de la cartographie en illuminé, et dans la même lettre, continuant à vanter ses talents, il déclarait : u Quant aux arts nécessaires pour l'utilité ou décoration d'un État, je peux donner des règles infaillibles pour construire des bâtiments plus réguliers, plus promptement exécutés et à la troisième partie du prix moins que Ton a payés depuis plusieurs années, et si, les ouvriers en seront mieux payés. » Décidément, pour un homme raisonnable, Jaillot avait trop de talents : il se sentait capable de changer la face de la terre. Il est difficile de se tromper sur de tels symptômes.
Au reste, la confirmation de sa manie se trouve dans d'autres écrits où il se flatte d'avoir « depuis peu de temps inventé une machine qui est sans doute la même par laquelle Archimède enlevait les vaisseaux de Marcellus au siège de Syracuse... » Il en avait « inventé une autre pour accrocher les vaisseaux ennemis sur mer et les attraper à soi, et une autre pour prendre des prisonniers ou sentinelles avancées par laquelle on peut aussi prendre des bêtes farouches » . Du même coup, il avait « trouvé une voie conforme aux lois divines et humaines pour rendre la justice brièvement et avec une équité si grande que le père condamnerait son fils ou le fils son père, s'ils étaient débiteurs ou criminels, sans savoir contre qui ils auraient prononcé la sentence, ce qui purgerait un Etat de la chicane invétérée qui est le grand chemin de l'enfer et la ruine des peuples » . Le malheureux exposait les détails de son système judiciaire.
Et voilà rhomme que Le Brun et l'Académie signalèrent à Colbert comme un insupportable agresseur, voilà l'homme que La Reynie eut le courage de condamner après avoir eu sous les yeux de pareilles élucubrations, voilà le dangereux criminel qui resta à la Bastille plus de cinq mois après avoir encouru la peine de bannissement. Mieux eût valu lui laisser sculpter ses crucifix d'ivoire dont Florent le Comte déclarait que « l'on y trouve tout ce qu'on peut demander de savant et de dévot », et que « s'il donnait un sujet d'étude aux uns, les autres n'y trouvaient pas moins de sujets de méditation ».
Il laissa le souvenir d'un artiste habile; moins de vingt ans après sa mort, le même Florent le Comte signalait ses ou-
vrages dans « les plus curieux cabinets de l'Europe. Monsieur son frère, ajoutait-il, possède un de ses grands crucifix d'ivoire qu'il regarde comme une pièce digne de la curiosité d'un roi ». Ce janséniste sévère, qui fut un artiste irritable, méritait plus de ménagements, et il est cruel de lui avoir signifié à lui-même sa tare en déposant aux Petites-Maisons son morceau de réception académique. Du moins cette injure profita-t-elle à sa renommée, puisqu'au xvni' siècle une des seules oeuvres qui semblent avoir perpétué la mémoire de son talent est précisément celle qu'on avait si indignement traitée.