‹ Acadie (volume 2)Chapitre 25 sur 89 · CHAPITRE DIX-NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIEME

Pacification des esprits. — Pérégrine-Thomas Hopson succède à Cornwallis en 1752. — Heureuses dispositions de son caractère. — Il inspire une grande confiance et obtient d'heureux résultats. — Après quinze mois d'administration, pour cause de santé, il prend un congé et retourne en Angleterre.

Les efforts de Le Loutre pour faire émigrer les Acadiens s'épuisèrent bientôt, soit qu'il fût découragé de son insuccès, ou qu'il eût modifié ses idées sur le sujet, soit que les mesures prises par les Anglais pour entraver son projet lui eussent paru insurmontables : nous croyons que ce dernier motif a contribué plus qu'aucun autre à le détourner de cette voie.

D'autre part, à Halifax, il ne fût plus question du serment ; et il est raisonnable de supposer que les Acadiens, se reposant sur la justice de leurs prétentions et l'expérience du passé, durent penser que ce silence équivalait à une acceptation définitive de l'ancien état de choses. Cruelle illusion! En attendant, tout rentra dans le calme, si bien, que, de 1750 à septembre 1752, date du départ de Cornwallis, les dépêches du gouverneur et les délibérations du Conseil ne font à peu près plus mention des Acadiens, dans un sens ou dans un autre. La remarque la plus importante qui ait été faite à leur sujet, durant cette période, se trouve dans une lettre de Cornwallis aux Lords du Commerce, en septembre 1751:

« . . il y a une amélioration dans la conduite des Français, aux Mines et à Piziquid ; ils ont, cette année, bien cultivé leurs terres, et moissonné d'abondantes récoltes; ils ont du maïs en quantité telle qu'à part ce qu'il leur en faut pour le besoin de leurs familles, il leur en restera beaucoup dont ils pourront disposer au dehors : cela est fort heureux pour la colonie, à ce moment critique pour elle. Ce ne serait à l'avantage ni des habitants français ni des Indiens d'envoyer des Allemands dans cette partie du pays \ . . »

Jusque-là, et à plusieurs reprises, Cornwallis avait suggéré de disséminer parmi les Acadiens des colons protestants « afin de détruire leurs préjugés romanistes ». Chaque fois, les Lords du Commerce avaient rejeté sa proposition, et maintenant Cornwallis semblait gagné à leurs vues. Nous avons lieu de croire que l'attitude du gouverneur à l'égard des Acadiens avait subi un notable changement. En septembre 1750, il avait proposé Lawrence comme lieutenantgouverneur d'Annapolis et son successeur éventuel2. Cependant nous voyons que ce fut Hopson qui lui succéda à son départ en 1752. En 1750, Cornwallis inclinait aux mesures violentes ; et Lawrence était, entre tous, celui qui pouvait le mieux le continuer ou renchérir sur lui. On ne peut douter que, dans cet espace de deux années, une grande transformation ne se soit opérée dans la conduite de Cornwallis : il avait dû comprendre qu'il avait d'abord fait fausse route, que la dureté et la raideur suscitent les obsta-

1. Gov. Cornwallis to Lords of Trade and Plantations. Halifax. 4 sept. 1751. Akins, p. 643.

2. Can. Arch. (1894) ".. .the lieut-governorship should be held by a military man. . .recommends lieut. col. Lawrence."

Cornwallis to Lords of Trade. B. T. N. S. vol. 10. G. 24.

clés au lieu de les aplanir. Si la dureté eût fait le fond de son caractère, il n'eût jamais pu modifier aussi sensiblement ses manières par la suite. Fortement imbu d'idées militaires, ne connaissant qu'imparfaitement la situation particulière de ses administrés, il avait cru de bonne foi qu'il était politique de procéder comme il le fit à son arrivée. Mais il eut le bon esprit de revenir de ses errements. Les conséquences cependant en avaient été trop funestes pour qu'il pût les réparer complètement. Encore qu'il ait été peut-être fort habile et qu 'il ait possédé de nombreuses qualités, il n 'a jamais pu, pour la raison que nous venons de dire, en donner la pleine mesure.

Pérégrine Thomas Hopson, qui lui succéda 3, avait été commandant en chef à Louisbourg; et, lorsque cette forteresse fut remise à la France, après le traité d'Aix-la-Chapelle, il vint rejoindre Cornwallis à Halifax avec ses troupes. Nous n'hésitons pas à affirmer que Hopson fut, avec Mascarène, le plus droit, le plus humain, le plus conciliant de tous les gouverneurs de l'Acadie, depuis le traité d'Utrecht. Ses lettres, ses ordres officiels, et toutes ses actions, nous permettent de le juger ainsi, sans crainte de nous tromper. Cornwallis lui léguait à la vérité une tâche assez difficile4; il n'en obtînt pas moins, et en fort peu de

3. Can. Arch. (1894) 1752. March 11. Whitehall. Secretary of State (Holderjwsse) to Lords of Trade. "Commission and instructions to be prepared for Hopson as Governor of Nova Scotia." (H. 58. B. T. N. S. vol. 13.)

Ioid. Halifax. Oct. 16, 1752. Hopson to Lorâs of Trade. "Had arrived on 24th July, landed on the 27th, and on the 3rd August, called the Council, when he took and administered the oaths." (H. 88. B. T. N. S. vol 13.)

4. Can. Arch., supra cit..." He (Hopson) on his arrivai found Cornwallis distressed by the présence of the emigrants of 1750 and 1751, whom he could not settle for want of means. . . He (Hopson) asks that no more foreign sentiers

temps, une pacification complète des esprits. Il est probable que, malgré un événement fâcheux qui entrava son action, il eût réconcilié les sauvages avec le régime anglais, si des raisons de santé ne l'eussent obligé, quinze mois après son entrée en fonctions, à résigner sa charge.

Ses heureuses dispositions lui valurent, deux mois seulement après son installation, des offres de paix de la part de Jean-Baptiste Cope, grand chef des sauvages micmacs 5. L'entente fut établie; et, quelques semaines plus tard, un traité de paix était conclu et signé entre Cope et le gouvernement. Cope s'engageait à user de toute son influence pour amener tous les sauvages de sa nation à conclure un traité définitif le printemps suivant.

Ce dénouement pacifique était-il dû à la bonne réputation que Hopson s'était acquise? La démarche était-elle sincère de la part des sauvages? Le Loutre y a-t-il eu une part? Car ce Jean-Baptiste Cope était, croyons-nous, le chef des sauvages de sa mission. Le Loutre n'a donc pu ignorer ses démarches. Que si, d'autre part, ce missionnaire possédait sur ces barbares l'influence que l'on a supposée, il faudrait en conclure que le traité en question, qu'il ait été ou non sincère, a été, en partie du moins, son œuvre. Ce traité fut rompu, il est vrai, quelques mois plus tard ; mais, ainsi que

be sent over. If those arrived are settled among the French inhabitants, the latter will leave, which at présent they hâve no intention of doing, nor does he 'wish them to go. ' '

A plusieurs reprises, Cornwallis avait demandé son rappel, pour raison de santé, de fatigues, d'ennuis et de déceptions dans son administration.

5. Cf. Akins, p. 671 et seq. — Aussi notre précédent chapitre. — Can. Arch. (1894.) Oct. 18, 1752. Halifax. Hopson to Secretary of State (Holdernesse.) ".. .Sends copy of agreement with the Micmacs; from their treachery can place Utile reliance on them. . ." (A. & W. I. vol. 31, p. 225.)

nous l'avons vu précédemment, la cause de cette rupture fut l'acte infâme commis par Conner et par Grâce, acte qui la justifie pleinement. Jusque-là, les sauvages avaient fidèlement observé leurs engagements. Or, pourquoi Le Loutre aurait-il favorisé pareil traité? Nous n'en voyons d'autre raison que la confiance qu'il avait en Hopson, qui, par l'élévation de son caractère et ses bonnes intentions à l'égard des Acadiens, faisait augurer beaucoup pour l'avenir. Cela étant, nous en arrivons à admettre comme probable que, sans les procédés violents et l'arrogance de Cornwallis, Le Loutre n'eût rien fait pour forcer les Acadiens à émigrer ou pour pousser les sauvages à des hostilités. La fondation même du fort de Beauséjour n'avait peut-être pas eu d'autre cause que la morgue de Cornwallis.

Le 10 décembre 1752-3, peu de temps après le départ de Cornwallis, Hopson écrivait aux Lords du Commerce 6 :

« . . .Je serais heureux d'avoir l'opinion de Vos Seigneuries, dès l'approche du printemps, au sujet du serment que je dois faire prêter aux Acadiens, ainsi que l'article 68 de mes Instructions m'en donne l'ordre.

« M. Cornwallis pourra exposer au long à vos Seigneuries combien il serait difficile, sinon impossible, d'imposer aux Acadiens pareil serment, et quelles conséquences fâcheuses pourraient en résulter. Je crois qu'il pourra également vous dire que les habitants de Chignecto (Beaubassin,) (lesquels avaient déjà prêté ce serment aux conditions que le général Philipps y avait mises), se déclarèrent prêts à renoncer à notre allégeance et à quitter leurs terres, quand la Proclamation du Roi parlant de serment leur fût signifiée.

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