‹ Acadie (volume 2)Chapitre 24 sur 89 · Journal de Caseel, loc. cit · texte numérisé non relu

Journal de Caseel, loc. cit

12. Le MS. folio 383 — portait d'abord, après historiens, l'incidente à peu d'exceptions près, laquelle a été ensuite biffée.

traité de l'automne précédent n'avaient été qu'un stratagème inventé par les Français 13.

Il faut admettre, il est vrai, que le compilateur n'a guère donné du Journal de Casteel un résumé satisfaisant 14. Toutefois, ce résumé suffisait pour que, rapprochant ce que dit Casteel de la déclaration de Conner, l'on comprit que le récit de l'un est connexe avec celui de l'autre, et que les faits qui sont rapportés ici et là s'enchaînent et s'éclairent réciproquement. Quelques doutes pouvaient encore subsister; mais alors il fallait on ne pas toucher à la question, ou pousser plus loin les investigations à son sujet. Et le résultat de recherches plus sérieuses eût montré ceci: au lieu d'un cruel forfait commis par les sauvages à l'instigation des Français, un acte d'hostilité, justifiable selon le code de ces barbares, a été exécuté par eux en revanche d'un crime ignoble dont Conner et Grâce avaient été les auteurs 15.

13. Cf. Montcalm and Wolfe. Ch. IV. Conflict for Acadia. Depuis la page 106. Voici son étonnante conclusion: "At length, the Acadians made peace, or pretended to do so. The ehief of Le Loutre 's mission, who called himself Major Jean-Baptiste Cope, came to Halifax with a deputation of his tribe, and they ail amxed their totems to a solemn treaty. In the next summer, they returned with ninety or a hundred warriors, were well entertained, presented with gifts, and sent homeward in a schooner. On the way, the seized the vessel and murdered the crew. This is told by Prévost, intendant at Louisbourg, who does not say that French instigation had any part in the treachery. It is nevertheless certain that the Indians were paid for this or sortie contemporary murder. " — Pauvre Parkman!

14. Ce Journal, qui remplit 14 pages grd. in 8° du Canada-Fraruçais, est ramassé en 3 petites pages des N. S. Doc., 696-7-8.

15. Le MS. — fol. 384 — porte la note ci-dessous: "Vers le même temps, l'équipage d'un vaisseau venant de Boston avait tué traîtreusement près du Cap Sables deux filles indiennes et un sauvage qui avaient été invités à se rendre à bord." — Cf. Murdoch. 2, ch. XVI, p. 209, qui ajoute que le gouvernement avait promis une récompense de £50 à qui découvrirait ces malfaiteurs.

Quoique la responsabilité de ce crime ne retombât que sur deux individus sans importance, il n'en est pas moins vrai que la paix, qui allait être définitivement signée, fut rompue pour longtemps de ce chef, et que des actes sanguinaires en furent la conséquence, actes qui exaspérèrent les autorités et contribuèrent largement à produire les événements malheureux qui ont suivi. Il semblerait qu'il eût été du devoir du gouverneur, après la découverte de l'atrocité commise par Conner et Grâce, de faire des démarches auprès des sauvages pour répudier ces faits et donner à ceuxci quelque satisfaction l0. Mais rien de tel n'apparaît. Ces militaires arrogants avaient pour les barbares trop de mépris pour se servir de tels procédés à leur égard. L'on ne voit même pas que les coupables aient été punis. Un fait que nous ne pouvons nous expliquer d'une manière satisfaisante, c'est l'étrange conduite du gouvernement, qui, après avoir signé avec les sauvages, l'automne précédent, les articles préliminaires d'un traité de paix, semble avoir laissé subsister contre eux la prime sur les chevelures.

Dans sa lettre du 23 juillet 1753, le gouverneur Hopson, transmettant aux Lords du Commerce la déposition sous serment de Casteel, leur disait : « Dans ma lettre du 29 mai dernier, j 'ai communiqué à vos Seigneuries mes inquiétudes

16. Est-ce qu'en justice, le premier devoir du gouverneur n'eût pas été d'abord de faire un procès à ces hommes, et, leur culpabilité établie, de leur infliger le châtiment légal prévu pour de telles ottenses? Quelle meilleure manière y avait-il de répudier leur crime que de leur faire subir la peine imposée par le droit commun? Ne pas s'en préoccuper autrement était au contraire, pour les autorités anglaises, en partager la responsabilité. Et nous croyons que toute excuse de leur part et toute protestation de non-complicité dans l 'affaire eussent paru vaines aux sauvages, en l'absence d'un châtiment infligé aux coupables. H est vrai que les barbares s'étaient fait justice à leur façon en se vengeant sur les malheureux compagnons de Casteel.

concernant le sort d'un petit Sloop que j'avais envoyé avec quelques indiens qui étaient ici; mes inquiétudes n'avaient que trop de raison d'être. L'un des membres de l'équipage est revenu depuis et nous a fait le récit de ce qui leur est arrivé : lui seul a échappé ; tous ses autres compagnons ont été tués par les sauvages. J'ai l'honneur d'envoyer à Vos Seigneuries les divers points de sa déposition; inutile d'y joindre des remarques ; le document est assez explicite par lui-même 17. » Or, cette lettre du 23 juillet se trouve au Volume des archives; mais le compilateur a jugé à propos d'en éliminer tout ce qu'elle contenait au sujet de l'affaire qui nous occupe ; l 'autre lettre de Hopson, en date du 29 mai, et qui y avait trait également, a été laissée entièrement de côté. Quoiqu'il en soit des motifs qu'a pu avoir 'Akins, ses omissions sur ce point particulier ont eu pour effet de laisser la question quelque peu embrouillée : il en est résulté que certains historiens l'ont éludée, et que d'autres l'ont interprétée de façon erronée 18.

Des erreurs de cette nature, qui attribuent aux uns les crimes commis par les autres, ne sont guère propres à inspirer confiance dans l'histoire. Il y avait là la clé d'une situation importante. En faisant tomber sur les sauvages ou sur

17. Nota bene à la suite du Journal de Casteel, sans doute de la main du révérend Andrew Brown, dans Doc. inéd. C. Fr. p. 126.

18. Voici une rectification nécessaire: Aux Archives du Canada, il y a une lettre du 23 juillet 1758, dans laquelle Hopson fait mention de l'affaire Casteel (nous l'avons citée plus haut,) et à laquelle il a joint le journal de ce dernier; mais il y a, à la même date du 23 juillet 1753, deux autres lettres de Hopson] avx Lords of Trade l'une respecting the expenditures for the province, enterh g into détails, Enclosed: Papcrs on the subject; et l'autre dans laquelle Hop-

ds mémorial f rom John .tmrbidge for an increase of salary. . . " No f cvojons que Akins a reproduit, d'après le Letter BooTc, la deuxième de ces trois lettres, c'est-à-dire celle conceming the Expenditures etc., dans laquelle

les Français tout l'odieux d'un acte qui revenait à des sujets anglais, l'on faussait gravement l'explication des événements de cette époque obscure. Si Casteel n'eût pas échappé au sort qui a atteint ses compagnons, ou s'il n'eût pas tenu un journal des incidents de sa captivité, nous n'aurions jamais connu le fond de cette affaire ; car, même avec sa déclaration faite sous serment, l'on a pu jusqu'ici donner pour la vérité ce qui n'en était qu'une grotesque contrefaçon. L'histoire, surtout l'histoire de l'Acadie, est forcément, dans bien des cas, remplie, de ces mensonges que les écrivains se passent les uns aux autres, et qui, avec le temps, se fixent comme des faits indiscutables.

Les sauvages n'ont pas toujours été les plus barbares.

Il faudrait peut-être chercher longtemps avant de trouver à leur charge des faits approchant en duplicité, sinon en atrocité, ceux qui sont attribués à Stoughton, Church, Waldron, Chubb, Lovewell, Harmon, etc. Et, quant à tous ceux-ci, l'on ne peut dire qu'il s'agissait de simples individus sans responsabilité, comme Conner et Grâce, mais d'un gouverneur, d'un colonel, d'un major, et de trois capitaines. Ou plutôt, les faits reprochés à ces messieurs devraient être mis sur le compte du gouvernement du Massachusetts, puisque de pareilles atrocités étaient ou tolérées ou encou-

il n'était pas question de Casteel. Il ne la donne pas in-extenso d'ailleurs. Et l 'on peut toujours se demander pourquoi il a reproduit cette lettre-ci plutôt que la première. Une autre chose qui montre bien le peu de conscience avec laquelle Akins a exécuté son travail est ceci: à l'une de ces 3 lettres du 23 juillet qu'il reproduit en partie, il a soudé sans vergogne une autre lettre du même au même, classée dans les Archives à la date du 1er octobre 1753. En ouvrant donc la compilation des N. S. Ifoc, p. 198-99-200, on croit lire une seule lettre de la même date, tandis que la première partie est du 23 juillet, la seconde du 1er octobre. (Cf. Can. Arch. (1894.) P. 193-194.)

ragées par des primes alléchantes sur les chevelures des sauvages, y compris celles des femmes et des enfants.

La conduite des autorités métropolitaines à l'égard des sauvages offre un contraste frappant avec celle des autorités coloniales. Si l'on s'en fût tenu aux sages conseils donnés en haut lieu, l'on eût évité bien des malheurs. Des actes comme ceux que nous venons de décrire ne pouvaient que perpétuer la haine et provoquer la vengeance. Par deux fois, Cornwallis fut rebuté par les Lords du Commerce, parce qu'il voulait faire aux sauvages une guerre sans merci :

« . . .Pour ce qui est cependant de notre opinion de ne plus dorénavant faire de paix avec les Indiens, et de les extirper entièrement, nous croyons que l'exécution d'un pareil dessein ne pouvant aller sans des actes de grande sévérité, les conséquences qui en résulteraient seraient désastreuses pour la sûreté des autres colonies de Sa Majesté sur le continent : les sauvages qui habitent sur les frontières auraient en effet l'esprit impressionné par notre cruauté, et cela les entretiendrait dans de néfastes sentiments de vengeance 19. »

19. Cf. ATcins. Lords of Trade and Plantations to Cornwallis. P. 590. Whitehall, 16 octobre 1749.

L 'humanitarisme de ces bons seigneurs anglais d'outre-mer, que Kichard prétend opposer à la dureté de leurs représentants en Acadie, n 'a pas, on le voit, de bases bien profondes ni de motifs bien nobles: il est tout politique, il repose sur l'intérêt. C'est une question d'affaire. Et alors, l'auteur d' Acadie nous semble perdre à peu près son temps quand il veut établir un contraste entre la mentalité des Lords of Trade et celle des Gouverneurs. Le passage qui vient d'être cité est extrait d 'une longue lettre de 4 pages qu 'il faut lire en entier pour bien se persuader que la douceur prêchée par ces messieurs provenait non d 'un sentiment de sympathie et de justice, mais de la prudence humaine. Nous y renvoyons nos lecteurs.

Dans une lettre subséquente, les mêmes Seigneurs, qui semblent redouter l'impétuosité naturelle à Cornwallis, lui renouvellent les mêmes recommandations:

« Les méthodes plus douces et les offres de paix ont souvent agi plus efficacement sur les Indiens que la menace du sabre 20. »

Ces méthodes douces ne nous paraissent pas avoir été en harmonie avec le caractère national des anglais ; et malgré l'intérêt évident qu'il y avait à les adopter, intérêt que dictaient les circonstances, l'on ne voit pas qu'elles aient jamais prévalu. Aussi, l'Angleterre ne put que rarement compter sur le dévoûment absolu d'aucune tribu sauvage. Il semble qu'il y ait chez l'anglo-saxon un fond de rudesse qui résiste à toute civilisation, si grande que soit celle-ci; comme il y a chez le Gaulois un fond de légèreté que les mécomptes n'ont jamais pu guérir. Avec tous ses défauts, le Français obtint auprès des Indiens un résultat bien diffé-

20. Lords of Trade to Gov. Cornwallis. Whitehall. Febr. 16, 1749-50. Âlcins, p. 601-2.

Que ne peut-on faire dire à une parole, quand on l'isole de son contexte? Et ici, nous nous sentons obligé de reproduire tout le passage qui "encadre" la phrase qui vient d'être citée:

"As to the measures which you hâve already taken for reducing the Indians, we entirely approve them, and wish you may hâve suecess, but as it has been found by expérience in other parts of America, that gentles methods and offers of peace hâve more frequently prevailed with the Indians than the sword, if at the snme times that the sword is held over their heads, offers of peace and friendships were tendered to them, the one might be a means of inducing them to accept the other, but as you hâve had expérience of the disposition and sentiments of thèse savages, you will be better to judge whether measures of peace will be effectuai or not; if you should find that they will not, we dont in the least doubt of your vigour and activity in endeavouring to reduce them by force. ' '

N'est-ce pas que tout ce passage éclaire singulièrement la citation faite par Richard et affaiblit la conclusion qu'il en veut tirer en faveur des Lords of Trade?

rent. Tandis que le Français cherchait généralement à faire oublier aux sauvages la distance qui les séparait de lui, l'Anglais cherchait presque toujours à accentuer sa supériorité sur eux. La première pensée de l'un était: «Comment m'y prendre pour conquérir le cœur de l'Indien?» Pour l'autre la grande question était, ou semble avoir été: « Comment arriverai-je à me faire respecter de ce maudit Peau-Rouge ? » — Et tout son souci était de commander ce respect, par une hautaine dignité, s'il avait de l'éducation, par la morgue, s 'il était mal élevé 21. Cette attitude méprisante a conduit à la brutalité, et la brutalité a conduit à ce curieux fait historique que Sir Charles Dilkes note dans ses chroniques, quand il dit de la race anglo-saxonne qu'elle est la seule qui extermine les sauvages.

Peu de temps après les événements dont nous venons de parler, un traité de paix allait être ou pouvait être conclu entre les Anglais et les sauvages Micmacs. Le capitaine Hussey, qui commandait au fort Lawrence, notifia Le Loutre de lui amener, comme il en avait été convenu, une délégation de sauvages, pour conférer avec eux des préliminaires d'un traité. Hussey les reçut, dit Le Loutre, avec tant de hauteur dédaigneuse, que les sauvages qui avaient pris la peine de venir de fort loin, s'en retournèrent très offensés22. Les négociations furent closes d'en par-là. La

21. Ici, le MS. — fol. 388 — porte une note marginale au crayon, et qui nous semble bien être de la main du traducteur : Voir une phrase ajoutée dans la traduction. Jusqu'à la fin de ce paragraphe, nous traduisons donc le texte anglais. Vol. I, p. 316, au bas. Sir Charles Dilkes est l'auteur de plusieurs copieux ouvrages, entr 'autres: Froolems of Greater Britain.

22. "Mr. Hussey was in a sort of little waggon from which he did not get down, and received us haughtily enough, which offended our Savages. The conversation was short. . . Our Savages appeared displeased at not having an op-

même chose s'était répétée vers le même temps, lors de la malheureuse expédition, du général Braddock à la Monongahéla. Il avait accueilli les sauvages avec une raideur si méprisante que tous l'abandonnèrent avec les résultats que nous connaissons 2S.

L'histoire est remplie de faits semblables. Que de malheurs eussent été évités, si les méthodes douces conseillées par les Lords du Commerce eussent été suivies !

portunity to explain themselves, or to make their représentations, after having taken the trouble to come so great a distance."

Letter from Mr. Le Loutre to Charles Lawrence, Esqr. Beauséjour, August 27th 1754.— ÂTcins. P. 216.

23. "Braddock. — A British bull-dog, brave, obstinate and honest, but more than ordinary dull in appreciating an enemy's methods. His first and gravest mistake, that underrating his Indian foe, is one that has been shared by many commanders, to their confusion. . .Braddock. . .had small respect either for partisan guérilla forces or for Indian auxiliaries. The services of the Chief Scarroyaddy> or of the noted frontiersman Black Jack, were at his disposai at the cost of a few civil words only, but he treated thèse worthies so superciliously that they went off on business of their own."

New France and New England, by John Fiske. P. 256-260.

Page 1