‹ Acadie (volume 2)Chapitre 55 sur 89 · Pèlerinage. . . p · texte numérisé non relu

Pèlerinage. . . p

Casgrain fait ici allusion au manuscrit de Brown et à Parkman. En effet, ce dernier ne pouvait ignorer Brown. Il serait étonnant que celui qui a consacré près de cinquante années de sa vie à l'histoire de ce pays, qui a pris la peine de faire copier, aux Archives de Paris, soixante huit volumes de Manuscrits, eût ignoré celui de Brown, lequel fut déposé au British Muséum en 1852. D'ailleurs, nous sommes en mesure de prouver d'une manière irréfutable que Parkman le connaissait et l'avait lu28. Et cependant, il n'a jamais reproduit ses opinions, ni les documents que son manuscrit contient, ni même jamais mentionné son nom. Pensait-il que les opinions de Brown, ministre de l'Evangile, professeur d'une Université en renom, citoyen d'Halifax, contemporain des acteurs et des témoins de ce drame, portant un jugement entre des étrangers absents et des compatriotes dans l'intimité desquels il vivait, et d'après leurs renseignements, ne valaient pas celles de Pichon, espion et traître? Au moins, les documents que son manuscrit contient pouvaient parler pour eux-mêmes, et Parkman aurait pu les citer, et nommer leur auteur sans rougir, et sans avoir à masquer son identité, comme il se crut obligé de le faire pour Pichon.

D'où Brown avait-il tiré ce manuscrit? Il nous le dit: des Archives mêmes29. Il a disparu depuis, comme tant d 'autres.

28. "The preceediiig chapter — lit-on en note à la fin du ch. IX du tome I de A Half-Century of conflict, p. 211 — is based largely on two collections of documents relating to Acadia — the Nova Scotia Archives, or Sélections from the Public Documents of Nova Scotia, printed in 1869 by the government of that Province, and the mass of papers colleeted by Eev. H.-R. Casgrain and printed in the documentary départaient of Le Canada-Français, a review published under the direction of Laval University at Québec. . . "

29. " . . .1 f ound this paper araong the Council files relating to the Acadiana removal. " Mais une copie moins exacte lui en avait déjà été remise par le propre fils de Morris. Cf. la note 24 du présent chapitre.

L'on avait intérêt, nous le comprenons, à cacher et tâcher d'effacer des vilenies aussi compromettantes. La Société Historique d'Halifax a publié, dans ses « Collections », mais en partie seulement, le manuscrit de Brown, retranchant du rapport de Morris tout ce qu 'il a d 'odieux pour n 'en donner que les passages descriptifs. Serions-nous justifiables de supposer qu'il s'est trouvé quelqu'un d'intéressé à sauver un ancêtre du mépris public 30 ?

C'est vers la mi-juillet, croyons-nous, que doit se placer l'arrestation des prêtres de l'Acadie et l'enlèvement des Archives des Acadiens. Les Archives d'Halifax ne nous fournissent aucun renseignement sur ces faits importants. Le lecteur doit maintenant en connaître assez sur les omis-

30. "La première partie de ces Remaries, laquelle est purement descriptive, a été publiée dans un des Rapports de la Soc. Hist. de la Nouvelle-Ecosse, d'après les manuscrits du docteur Brown (Coll. of N. S. H. S. vol. II, p. 158) ; mais cette société a agi, relativement à cette pièce, absolument comme le compilateur des Archives de la NouvelU-Ecosse, c'est-à-dire qu'elle l'a tronquée et qu'elle a laissé dans l'ombre tout ce qu'il y a de compromettant. . ." (Casgrain. Pèlerinage. . . P. 95, en note.)

C'est en effet dans le vol. II des coll. of the N. S. H. S. qu'a été publiée la partie anodine du rapport de Morris. Cela a paru en 1881. — Quant à la disparition de ce document, dont Richard se plaint, entendons-nous bien, et n'en mettons pas sur le compte du gouvernement anglais plus qu'il n'y en a. Le Dr. Brown était venu à Halifax en 1787; il y résida jusqu'en 1795, qu'il retourna en Ecosse. Or, à l'époque de son séjour en Nouvelle-Ecosse, le rapport de Morris existait, puisque Brown le trouva parmi les délibérations du Conseil se rapportant à la déportation des Acadiens, ainsi que lui-même l'affirme. Le propre fils de Morris en avait d'ailleurs gardé copie. Brown emporta ce document, avec bien d 'autres, et toutes les notes qu 'il avait déjà amassées et rédigées en vue de faire une Histoire de la Nouvelle-Ecosse, et tout cela fut trouvé par hasard dans une boutique d 'épicier et acheté par A.-B. Grosart, de qui le British Muséum en fit l'acquisition, le 13 nov. 1852. Par quelle aventure tous les matériaux préparés par le Dr. Brown échouèrent-ils dans une boutique d 'épicier ? Mystère ! Mais il ne semble pas que la main du gouvernement soit au fond de cette affaire. Il eût été plus simple pour lui de tout détruire.

sions coutumières à Akins pour n'avoir pas à s 'eu étonner. L'abbé Le Guerne, qui a demeuré plusieurs années sur les côtes du golfe, avec les Acadiens échappés à la déportation, nous dit que l'arrestation de ces prêtres eut lieu vers la mijuillet, et il cite, parmi ceux qui furent ainsi appréhendés, les abbés Daudin, Chauvreulx et Lemaire 31. C 'étaient les seuls qu'il y eut alors dans la péninsule, à l'exception de l'abbé Desenclaves, qui réussit à s'évader en s 'enfuyant dans les bois. Nous le retrouvons plus tard au Cap Sable,

31. "Messieurs Daudin, Chauvreulx et Lemaire ont été arrêtés vers la my juillet, conduits à Chibouctou et mis dans des vaisseaux séparément: c'est tout ce qu 'on en sçait. ' '

Copie d'une lettre écrite par l'abbé le Guerne, missionnaire des Sauvages à l'Acadie, à M. Prévost, ordonnateur à l'Isle Royale et dont la pareille a été aussi adressée à M. le chevalier de Drucour, gouverneur. Cette lettre est datée de A Belair vers Cocagne ce 10 mars 1756. Cf. Arch. Canadiennes, 1905. Appendices. P. 409 & seq. Il existe une autre lettre de l'abbé le Guerne, trouvée dans les Archives de la cure N.-D. de Québec et publiée par M. l'abbé C. O. Gagnon, (Québec. A. Côté & Cie, 1889.) D'après l'éditeur, "M. le Guerne dut écrire cette lettre en 1757", et "sans qu'on le sache d'une manière précise, elle était probablement destinée à l 'abbé de l 'Isle Dieu. ' ' — Il y a là un détail concernant les prêtres dont il vient d 'être parlé : ' ' Pendant les six premières semaines après la prise du fort (Beauséjour,) l'anglois se fit apporter toutes armes soit dans l'Acadie françoise soit dans l'Acadie angloise; il manda entretemps à Chibouctou des députés de cette dernière partie. . . " et une note à la marge du manuscrit porte ::"il manda aussi Mrs. D'Audin, Chauvreux et Lemaire mais je ne le scus que longtemps après." — P. 35. A l'app. A. 3e P. de» A. C. 1905 P. VII, l'arrestation de ces prêtres est placée aux 4, 6 et 10 août.

M. l'abbé C. O. Gagnon a fait précéder la publication de cette lettre d'une très intéressante notice biographique sur le Guerne: "François le Guerne naquit en 1725 à Kergrist-Moëlou, près de Rostrenen, en basse Bretagne, diocèse de Quimper & Cornouailles. Reçut l'onction sacerdotale à Québec, des mains de Mgr de Pontbriand, le 18 septembre 1751. En 1753, est nommé missionnaire à l 'Acadie, où le premier acte qu 'il signe dans les registres de Petcoudiac est du 7 juin, quitta l'Acadie au mois d'août 1757. Fut nommé curé de Saint- François, Isle d'Orléans, où il arriva le 19 avril 1758. Enseigna la Rhétorique au Séminaire de Québec pendant l 'année 1767-68, ainsi que durant la moitié de l 'année 1768-69. Le nom de M. le Guerne réapparaît dans les registres de Saint- Fran-

avec les débris de quelques familles qui avaient pu se soustraire à l'exil général. La série des vexations exercées par Lawrence n'eût pas été complète sans l'emprisonnement des missionnaires. Il savait que tout ce qui touchait à la foi religieuse des Acadiens était pour eux un point très sensible. Peut-être aussi avait-il espéré achever de les exaspérer par là, et les porter à des résistances qui eussent figuré avec éclat et donné du relief au chapitre de ses accusations contre eux? Cette satisfaction ne lui fut pas donnée. Mais quelle pouvait être son intention en faisant enlever leurs Archives ! Avait-il si longtemps d 'avance prévu le cas de requêtes au Roi, présentées par eux, et de dénonciations de sa conduite? Il avait alors deviné juste, car, deux ans plus tard, les Acadiens déportés à Philadelphie expliquent, dans une requête au Roi, l'impossibilité où ils étaient de prouver leurs allégations, attendu que leurs Archives leur avaient été ravies. Et si un détail, en apparence aussi insignifiant, n'a pas été échappé à l'esprit fertile et vigilant de ce gou-

çois le 27 mars 1769, pour ne plus disparaître jusqu'à sa mort, si ce n'est en 1787, mais pour peu de temps. Il rendit son âme à Dieu le 6 décembre 1789 et fut inhumé le 8 du même mois dans le sanctuaire de l'église de St-François. La cure de Québec, par une clause de son testament, hérita de sa bibliothèque. ' ' Nous possédons deux ouvrages ayant appartenu à l'abbé Le Guerne: chacun porte, à l'intérieur de la couverture, l'imprimé suivant: A la cure de Québec. Bibliothèque de Mr. Le Guerne. L'un est un Breviarum Bomanum, Pars ASstiva, Antverpiœ hjX typo. Plantiniana Balthasaris Moreti. M. D. C. XCIV. C'est un spécimen magnifique, comme tout ce qui est sorti de cet atelier célèbre, devenu, comme l'on sait, "Le Musée Plantin", lequel nous avons longuement visité en 1905. Ce Bréviaire est orné de deux gravures sur bois d'une absolue perfection. Sur les pages blanches de la fin, il y a plusieurs oraisons latines de l 'écriture de Le Guerne. L'autre de ces ouvrages est: Fables choisies, mises en vers par Monsieur de la Fontaine, avec la Vie d'Esope, nouvelle édition, augmentée de petites nottes (sic) pour en faciliter l'intelligence. A Paris. Par la compagnie des Libraires. M. DCC. XXXVII. La page titre, que nous venons de reproduire, porte l'autographe Le Guerne avec, au dessous du nom: 1755.

verneur, l'on doit comprendre pourquoi les Archives d'Acadie sont si incomplètes, pourquoi il a si bien effacé les traces de son crime, pourquoi l 'on se trouve en présence d 'un « chapitre perdu ". »

Lawrence, dans sa lettre du 28 juin aux Lords du Commerce, n'avait parlé d'expulsion qu'au sujet des Acadiens réfugiés à Beauséjour. Il ne pouvait convenablement rien faire contre ceux qui étaient toujours restés dans la province, sans donner aux Lords une idée quelconque de ses projets, si vague qu 'elle peut être. Il le fallait afin de parer aux difficultés qu'il aurait à rencontrer pour se justifier. Sa faute serait considérée comme d'autant plus grande, et sa justification serait d'autant plus difficile, qu'il aurait laissé ses chefs dans une obscurité plus complète concernant ses desseins. Il y avait sans doute grave inconvénient, même danger, à les mettre au courant, car ils pouvaient répondre par une défense d'agir; mais il s'écoulerait bien trois mois avant que leur réponse pût lui parvenir, et la déportation serait alors chose faite. Il ne pourrait transgresser des ordres formels de non-exécution; mais, le fait accompli, il se flattait bien de le faire accepter, sans qu 'il en résultât de détriment pour lui-même. Si, contre son attente, la question devenait grosse de périls, alors, il se retrancherait derrière l'approbation de son Conseil et celle de Boscawen; il invo-

32. Cette requête se trouve dans les appendices de l 'édition anglaise (II. App. III,, . 271.) Nous la donnerons à la fin de notre tome III. — Il y est dit en effet: "It is not in our power sufïïciently to trace back the conditions upon which our ancestors just settled in Nova Scotia. . . because our papers which contained our contracta, records, etc, vcere by violence talccn from us sonne Urne before the nnhappy catastrophe which has been the occasion of the calamities we are now under. .." — Cette requête a été publiée d'abord par Haliburton (I. IV. 183 et seq.)

querait la nécessité, l'urgence. La guerre entre la France et l'Angleterre existait déjà de fait; elle allait être officielle d'un moment à l'autre: or, l'on pêche plus aisément en eau trouble33. Les soucis d'une campagne militaire, appelant l'attention sur bien des côtés à la fois, ne permettraient pas de la fixer sur un point particulier, isolé, perdu le long d 'une plage peu fréquentée; ou bien l'acharnement de la lutte disposerait à l'indulgence; le bruit des armes étoufferait les plaintes des victimes. Tant que la guerre durerait, il ne pourrait facilement être question d'une enquête sur sa conduite ; comme dit le proverbe, on ne change pas de monture en passant un gué. La lutte serait longue, mouvementée. Et après, après. . .tout serait oublié ou près de l'être; il ne resterait plus de ces événements qu'un souvenir confus. Si la victoire finale couronnait les efforts de l'Angleterre, tout serait enseveli dans les réjouissances du triomphe. Lawrence jouait gros jeu, et il ne l'ignorait pas; mais il n'ignorait pas non plus que les circonstances étaient en sa faveur. La fortune n'appartient-elle pas aux audacieux? Audaces fortuna junat 34.

Il n'y avait pas à reculer. Le mieux était encore de faire connaître une partie de ses projets aux Lords du Commerce, ce qu'il fit dans dans sa lettre du 18 juillet 33.

Après leur avoir représenté que les Acadiens n'avaient jamais encore prêté un serment d'allégeance sans réserve, unqualified, il leur apprend qu'il a profité de la présence à Halifax de délégués des divers districts du Bassin des Mi-

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