Pèlerinage au pays d'Evangéline. P. 94 et seq
16. A partir de la page 136 des Doc. inédits sur VAcadie. A cet endroit du document, le Dr Brown a écrit en marge: " Number of Troops nccessary to effect tJie measr."
qu'ils seront transportés au Canada, et de laisser à la rumeur le temps de circuler, car il est naturel de penser qu'ils auront de la répugnance à quitter leurs possessions et à s 'offrir d'eux-mêmes volontiers pour être menés sans savoir où. Je crois que si l'on réussissait à les persuader en ce sens, l'entreprise deviendrait aisée à exécuter. Si l'on pouvait arriver à les convaincre de se rendre d'eux-mêmes 17 volontairement ou qu 'il fut possible de les appréhender par ruse, les autres feront peut-être aussi leur soumission ; mais s'ils se montrent obstinés, et qu'ils s'enfuient dans les bois, et prennent les armes, il faudra recourir à toute la force militaire de la colonie pour les réduire, et cela prendrait beaucoup de temps. Il est difficile de dire exactement comment ceci (projet de déportation) pourrait être effectué.
« Si de forts détachements 18 étaient placés dans les villages des Mines, de Pizaquid et de Canard, l'on pourrait, un jour convenu, en convoquer tous les habitants et les faire appréhender sur-le-champ; ou encore, tel dimanche fixé, l'on pourrait cerner leurs églises et s'emparer de tous ceux qui y seraient présents; ou bien l'on pourrait profiter de la nuit pour investir leurs villages et les saisir au lit ; mais comme ils sont dispersés ça et là, ce dernier moyen serait d'une exécution difficile ; il faudrait un bon nombre de baleinières si l 'on en venait à la conclusion de s 'emparer de tous ceux qui résident dans le voisinage du Bassin ; ces bateaux feraient mieux de se rendre aux Mines, qui est près du centre de ce groupe de villages d'où les Acadiens pourront être chassés.
17. ' ' . . .if they can possibly be persuaded to surrender themselves willingly..."
18. En marge de ce paragraphe, le Dr. Brown a écrit: This mode adopted.
« En somme, il est difficile de conjecturer la manière dont la déportation pourra s 'accomplir : au fur et à mesure que la situation se développera, les moyens les plus efficaces à adopter pour y faire face se présenteront en même temps. Ce serait une très bonne chose, si d'une façon générale, les habitants consentaient à se rendre d 'eux-mêmes 19. »
« Ne serait-il pas possible de se procurer les services d'une personne de confiance, qui eût déjà demeuré avec les Acadiens, et qu'on enverrait chez eux à l'effet de sonder leurs dispositions et leurs intentions! Et c'est d'après ses renseignements que l'on jugerait des mesures à prendre en conséquence. »
Quelle fourberie ! Comme le désir de promouvoir son avancement en se rendant agréable à un odieux despote, peut faire commettre de basses servilités à un homme peutêtre disposé à la droiture ! Pour ses complaisances, Morris devint juge.
«Il est à noter, dit encore Casgrain20, qu'au milieu de toutes les infernales combinaisons du juge Morris, il n'est pas fait la moindre allusion au serment sans réserve dont on faisait tant de bruit en ce moment-là même 21. Peu importait évidemment que les Acadiens prêtassent ou non ce ser-
19. Que ce paragraphe, surtout la dernière phrase, est difficile à traduire ! De crainte de n'avoir peut-être pas bien saisi toutes les nuances de la pensée, nous donnons le texte original: "In short it is difficult to conjecture how it may be accomplished, but the circumstances as they arise will afford the best information of the most effectuai methods of dealing with them. Happy would it be if they in gênerai come in of their own accord?"
20. Loc. cit. P. 96. — Eien, ni dans le MS original ni dans l'édition anglaise, n'indique que ce passage est un emprunt.
21. Richard a changé cette fin de phrase en ceci: "à propos duquel on allait faire tant de bruit quelques semaines après." fol. 533.
ment : ils étaient voués quand même à la déportation. « A tout événement, ils seront déracinés. They are at ail adventures to be rooted out. » Ce sont les propres paroles du juge Morris.
« (Nous avions donc raison de dire que) n le serment n'était qu'une raison apparente destinée à servir de prétexte pour colorer la déportation. »
Nous pourrions en dire autant de tous les autres procédés de Lawrence.
Nous laisserons Brown lui-même flétrir la hideuse pièce que nous venons de produire et son auteur 23.
« Il semble que, pour la question qu'il s'agissait de traiter, le conseil se soit adressé à M. Morris à cause de sa connaissance du pays et de ses habitants. Celui-ci a donc, en conséquence, écrit ce rapport, lequel fait peu d'honneur à son cœur, car il est rempli de stratagèmes injustifiables, de cruels avis et de conseils barbares. . . J 'ai trouvé cette pièce parmi les délibérations du conseil relatives à la déportation des Acadiens. J'ai corrigé d'après elle une copie moins exacte que je tenais du fils de M. Morris, et la présente transcription en est la reproduction 2\ »
22. Les mots entre parenthèses sont de Bichard. Et dans Casgrain, la phrase se termine ainsi : ' ' colorer la déportation qu 'on, était décidé à prononcer. ' '
23. Casgrain: "Je laisse maintenant le docteur Brown flétrir lui-même la hideuse pièce que je viens d'analyser, et juger le juge Morris."
24. Ceci est un N.-B. que le docteur Brown a mis à la fin du document dont il vient d'être fait des extraits. (Can. Fr. P. 137.) Brown y dit un mot qui semble indiquer qu'il trouvait justes les idées émises par Morris, et qu'il le blâmait seulement d'avoir proposé des moyens peu recommandables de les mettre à exécution: " His ideas are souv.d, but tvas he mild or humane?" Ni Casgrain ni Richard n'ont semblé' faire attention à cette petite phrase qui pourtant en dit beaucoup.
Le travail de Morris commençait comme suit : « Quelques réflexions sur la situation des habitants appelés communément neutres, et quelques moyens proposés en vue de prévenir leur évasion hors de la colonie, au cas où, mis au courant du projet de les déporter, ils tenteraient de passer aux établissements français avoisinants 25. »
Qu'on lise attentivement ce titre, et l'on verra qu'il implique que le dessein de déporter les Acadiens était déjà formé, lorsque Morris reçut l'ordre de préparer ce travail. Sa tâche consistait uniquement à fournir des renseignements sur le moyen de l'exécuter, et d'empêcher les Acadiens d'aller se joindre aux Français. Par conséquent, lorsque Lawrence écrivait plus tard aux Lords du Commerce qu 'il avait donné à Monckton l'ordre de chasser du pays les Acadiens de Beauséjour, il les trompait, puisqu'il s'ingéniait précisément en ce moment à trouver des moyens pour empêcher les habitants de partir, afin de mieux les éparpiller, l 'heure venue 26. Morris en effet, dans le passage suivant, insinue distinctement qu 'ils doivent être déportés dans les colonies anglaises: « Cela faciliterait beaucoup leur disposition à s'en aller si l'on pouvait les convaincre qu'ils seront transportés au Canada; car il est naturel de penser qu'ils éprouveront
25. Au commencement du manuscrit de Morris, il y a cette note de la main du Dr. Brown: "This paper was digesty (sic) in july 1755 — at the period when the measure was first proposed, — probably b^fore it was sanctioned in council by the approbation of Boscawen and Mostyn." — (Can.-Fr. P. 130.)
26. A cet endroit du MS. original — fol. 534 — il y a cette note marginale au crayon: "voir l'anglais." L'édition anglaise (II. 39) introduit comme suit le passage de Morris qui va être cité: "Indeed Morris, in the following passage, distinctly hints that they are to be transported to English colonies." Nous avons donc traduit cette phrase. Dans le MS. il y a simplement: "...car, comme le dit Morris. . . "
de la répugnance à quitter leurs propriétés et à s'offrir d 'eux-mêmes à partir, sans savoir où ils seront envoyés. »
Morris se croyait à peu près certain que, si l'on parvenait à persuader aux Acadiens qu 'on les déporterait au Canada, ils se soumettraient à leur sort. Il avait, selon nous, raison. Mais cela ne montre-t-il pas que cette population n'était pas et ne pouvait devenir rebelle, à moins de circonstances extraordinaires dépendant de ses gouvernants? Car, remarquons-le bien, — et ceci est une nouvelle preuve que le travail de Morris fut préparé avant le siège de Beauséjour, — les Acadiens avaient alors leurs armes, puisque, en énumérant ses savantes combinaisons, il dit: « . . .mais s'ils résistent et qu'ils prennent les armes, il faudra employer toute la force militaire de la colonie pour les réduire. » Il n'aurait sûrement pas parlé ainsi si les armes eussent été dès lors livrées.
Ainsi, nous pensons avoir démontré: premièrement, que ce document était antérieur au siège de Beauséjour et aux procédés de Lawrence ; deuxièmement, que Lawrence avait dès lors décidé la déportation. Mais, pour juger correctement de la détermination de Lawrence d'après cette pièce, il faut remonter, non à sa production ou à sa rédaction, mais à l'ordre de la préparer; un document de cette longueur et de cette importance, comprenant une foule de détails minutieux, un recensement complet de la population, ne se fait ni en un jour ni en une semaine. En outre, l'idée qu'avait eue Lawrence, en chargeant Morris d'un pareil travail, n'avait pas dû sortir soudainement de son cerveau, comme un polichinelle de sa boîte : elle y était ou devait y être depuis longtemps; il l'avait couvée lentement; il avait mûri au dedans de lui-même les moyens de la réaliser. Par un enchaînement de faits que nous croyons indiscutables, l'on en arrive à la
conclusion que, longtemps avant le siège de Beauséjour, Lawrence avait résolu de jeter les Acadiens sur les plages de la Nouvelle- Angleterre ; l'on en arrive également à cette autre conclusion, corollaire de la précédente, qu'il faisait enlever aux Acadiens leurs armes, dans le double but de se créer des prétextes et d 'exécuter plus sûrement son projet ; qu'il prenait offense d'une requête respectueuse parce qu'il avait intérêt à le faire; qu'il refusait aux députés de se consulter avec leurs compatriotes par crainte que sa proposition d'un serment sans réserve ne fut acceptée; qu'il opposait une fin de non-recevoir à leur consentement tardif à prêter ce serment pour la même raison ; qu'il les faisait prisonniers, parce qu'il voulait laisser croire à la population que leurs députés avaient refusé péremptoirement, et jusqu'à la fin, de se rendre à ses volontés, sachant bien que leur propre acceptation du serment serait d'un grand poids sur la décision de la masse ; qu'il ne prit l'avis de Boscawen, cœur-de-chêne, que parce qu'il l'avait préparé à ses vues, et qu'il tenait très fort à mettre ses actes sous le couvert d'une autre responsabilité, persuadé qu'il était qu'il n'obtiendrait jamais l'assentiment des Lords du Commerce, et qu'à moins de se protéger ainsi, il courait grand risque d'être blâmé et disgracié ; enfin que sa lettre du 28 juin à ces Lords était une tromperie pour masquer ses desseins.
« J 'aime à croire, dit Casgrain, que les historiens qui ont cherché à justifier la déportation des Acadiens n'avaient pas en mains toutes les pièces du procès que nous possédons aujourd'hui; mais je dois dire à mon grand regret, que celui qui en a fait le récit le plus retentissant, en avait sous les yeux la copie complète, pendant qu 'il écrivait 27. »