CHAPITRE VINGT-NEUVIEME
Winslow se rend de Beauséjour à Grand-Pré pour exécuter les ordres de Lawrence. — Proclamation. — Son Journal. — Etat d'esprit de Winslow. — Murray. — Prebble.
Nous touchons enfin à l'exécution du projet doublement criminel de Lawrence, à cette déportation de tout un peuple, arraché violemment à ses foyers, à ce coin de terre riant et fertile, que ses ancêtres avaient découvert et colonisé un siècle plus tôt. Dans un accès de zèle pour la colonisation, la France avait laissé sur ces plages quelques douzaines de familles, qu'elle avait oubliées ensuite avec une insouciance coupable. Depuis longtemps, la France n'était plus qu'à l'état de souvenir lointain et confus, dans l'esprit des Acadiens. La tradition seule pouvait leur rappeler l'ancienne mère-patrie et l'histoire de ceux qui furent les pionniers du sol qu'ils habitaient.* Ces familles avaient grandi; les deux cents colons primitifs avaient formé un petit peuple de 17,000 âmes, qui s'était créé des habitudes, des goûts, des traditions à lui. Les Acadiens étaient comme les membres d'une même famille, unis entre eux par les liens du sang ou par de communs souvenirs. Leur patrie n'était plus la France. Leur patrie, elle était là tout entière sous leurs yeux, dans l'étendue qu'embrassaient leurs regards, dans la nature silencieuse ou dans les travaux que leurs pères et eux avaient laborieusement aooomplis. Petit à petit, le travail
accumulé de plusieurs générations avait repoussé et limité le flot envahisseur, reculé la forêt; la solitude s'était faite aimable et souriante, les coteaux échelonnés s 'étaient recouverts de moissons jaunissantes. Ça et là, sur les- pentes douces conduisant au bassin des Mines, s 'alignaient à perte de vue leurs demeures simples et rustiques. Chaque habitation était adossée à un verger, et ombragée de saules 1 formant autant d'oasis2 de verdure, où tout respirait l'aisance, le calme et le bonheur de la vie champêtre. A leurs pieds, ces terres endiguées, si fertiles, où paissaient de nombreux troupeaux; puis le Bassin, toujours mobile, déroulant sa nappe éblouissante de lumière, — tantôt replié sur lui-même, se faisant humble et petit; tantôt puissant et orgueilleux, refoulant ses eaux au loin dans les terres, caressant de sa vague les gracieux contours des vallons. Comme fond à ce riant tableau, l'encadrant et le bordant, des collines superposées, des forêts silencieuses : ici, le cap Blomédon, là, le cap Fendu, marquant l'entrée de cet asile de paix et de bonheur, se dressant résolument comme pour en barrer le passage aux passions humaines. Plus loin encore, les montagnes de Cobequid dont la crête se perd dans les lignes bleuâtres de l'horizon. Il serait difficile, dit Haliburton 3, de trouver un
1. " . . .the never failing appendages of an acadian settlement, — seattered groups of willows. " — Haliburton, II, 115.
2. Le MS. original — fol. 575, porte ici un trait qui renvoie à la note marginale suivante, au crayon: "ceci implique un désert ambiant." — Pas nécessairement. Sans doute, à proprement parler, une oasis ne se trouve que dans un désert; mais le mot est souvent employé de la façon que Eichard fait ici; appeler oasis, un bouquet d'arbres au milieu d'une prairie, a passé dans le langage courant.
3. Ce n'est pas une citation textuelle, ainsi qu'on va le voir; dans le MS., il n'y a pas de guillemets, et avec raison. La description qu'on vient de lire ne
paysage pouvant égaler en beauté champêtre celui que nous offre l'ancien site du village de Grand-Pré, vu des coteaux qui le dominent — Tout cela, c'était la patrie. Quelques jours encore, et la cupidité d'un tyran allait en faire le coin le plus désolé de la terre. Tout un peuple allait être entassé pêlemêle dans des navires, et dispersé sur toutes les plages, comme les feuilles emportées par le vent d'automne.
C'est à Winslow et à Murray qu'avait été confiée la tâche de troubler cette idylle de paix et de bonheur, dans le quartier des Mines : Winslow à Grand-Pré, comprenant les paroisses Saint-Charles et Saint- Joseph, (Rivière-aux- Canards) ; Murray à Piziquid, où se trouvaient deux autres paroisses, la Sainte-Famille et l 'Assomption.
Winslow était à Beauséjour lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à Grand-Pré. Embarqué le 16 août 4, au fort Lawrence, avec 300 hommes de son régiment, il vînt jeter l'an-
manque pas de charme: les traits généraux qui la composent sont épars dans Haliburton, dans la première partie de son vol. II. Mais l'auteur à'Acadie, procédant avec un éclectisme judicieux, les a ramassés, et a animé le tout d'un accent très personnel. Voici le passage auquel il se réfère ici : ' ' . . .the extended township of Horton, (Grand-Pré,) interspersed with groves of wood and cultivatcd fields, and the cloud capt summit of the lofty cape that terminâtes the chain of the north mountain, form an assemblage of objeets, rarely united with so striking an effect. " — (Statistical account of N.-S. vol. II, P. 115.)
(Cf. aussi Casgrain. Pèlerinage. . . P. 110 et seq.)
Même page, un peu plus haut: "after leaving Falmouth, and proceeding on the great western road, the attention of the traveller is arrested by the extent and beauty of a view, which burts upon him very unexpectedly, as he descends the Horton mountains."
4. Le MS. original — fol. 576 — porte 14 août. Or, dans une lettre de Winslow au gouv. Shirley, en date de Grand-Pré, 22 août 1755, il dit : " I embarqued on the 16th at Chignecto, on the 16th inst., with 313 men, officers included. . . ' '
Cf. Journal of Col. John Winslow, of the Provincial Troops, while engagea in removing the Acadian French inhabitants from Grand Pré, and the neighbouring settlements, in the autumn of the year 1755. Transcribed from the ori-
cre, le jour suivant, devant Grand-Pré. De là, sans s'arrêter, il se dirigea sur Piziquid, où l'attendait impatiemment Murray. Tous deux avaient les mêmes ordres ; ils devaient de plus s'entendre sur les moyens les plus efficaces à l'accomplissement de leur tâche, — ce qu'ils firent. Après quoi, Winslow retourna à Grand-Pré, d 'où il écrivait à Lawrence, le 19 août :
«. . .Je suis arrivé à la Grand-Prée le 19 août, et après avoir pris connaissance des lieux, j'ai trouvé les alentours de l'église que vous m'avez désignés, très avantageux pour l'installation de mon camp. J'ai envoyé chercher les vieillards pour leur faire enlever les choses sacrées, afin qu'elles ne soient pas souillées par les hérétiques 5. . . »
L'église fut occupée comme arsenal; les soldats dressèrent tout autour leurs tentes, et Winslow établit ses quartiers généraux dans le presbytère. Il informait en même
ginal MSS. journal in the library of the Hist. Society of ^.Xass., by permission of the Society, in March 1880, under the direction of the Record Commission.
(Coll. of the N. 8. H. S. for the year 1882-1883, vols. III, IV. Halifax, 1883. 1884. — (Le vol. III donne la 2nd p. et le vol. IV la le p. de ce journal.) La citation plus haut est vol. III, p. 71.
Au ch. XXXI de son ouvrage (MS., — fol. 630, édit. ang. II, 114) Eichard avoue ceci: "N'ayant pas devant nous le journal même de Winslow — As I liave not aecess to Winslow 's Journal. . . ' ' — Un critique, d 'ailleurs malveillant, lo lui a reproché en ces termes: "It is amazing to find that a historian of the déportation has not read Winslow 's Journal, which contains the only detailed contemporary narrative. . . ' ' — (George M. Wrong, dans The American Historioal Beview, oct. 1896.)
L'objection n'a plus sa raison d'être, étant donné que nous avons sous les yeux le texte de ce fameux journal, et que nous avons même pu le consulter en manuscrit, dans les arch. de la Mass., Hist. Soc. Nous nous en servons pour corriger Richard. Le MS. de Winslow est en 3 cahiers in fol., reliés en basane.
5. Journal. N. S. H. 8. 1884, vol. IV. P. 245.— Arch, Can. P. 69 des Appendice.
temps Lawrence que, pour se protéger contre les surprises, il se proposait de faire construire par le détachement une en- < tinte palissadée s 'étendant de l'église jusqu'au cimetière. Le gouverneur en fut alarmé ; il lui fit savoir, par Murray, qu'il valait mieux éviter tout ce qui pouvait exciter l'étonnement et la méfiance a. Winslow lui répondit de la manière suivante :
Grand-Prée, 30 août 1755.
«J'ai eu l'honneur de recevoir de Votre Excellence, ses lettres du 11 et du 26 courant, que le capitaine Murray a eu la bonté de m 'apporter. Je me suis entendu avec lui au sujet de la tâche que nous avons à remplir. Mais toutes les récoltes étant coupées T, et la température ayant empêché les habitants de les engranger, nous avons cru devoir différer jusqu'à vendredi pour faire connaître les ordres de Votre Excellence. Nous nous proposons de les communiquer à la population ce jour-là.
« Nous avons élevé une palissade autour du camp avant d'avoir reçu la lettre de votre Excellence; et j'ai l'impression que loin de s'effaroucher de cela et d'en conclure qu'on
6. " . . .1 am of opinion you hâve no attack to fear f rom the enemy to put you on your guard as to picket yourselves in. And as the people are at présent in great security, your fortifying your post may give them some alarm; nevertheless I acquiesce in what you hâve done as doubtless the above reason did not occurr to you at the tirae. . ." (Halifax, 26th Aug. 1755. Journal of Winslow.) (N. S. H. S. vol. III. P. 84.)
7. Dans le MS. original, — fol. 577, — où cette lettre est en anglais, aussi bien que dans l'édit. anglaise, (II, p. 72,) il est dit: "as the corn is not ail down." C'est une faute: le texte de Winslow porte: "as the corn ii now ail down."
allait les déporter 8, les habitants y ont vu l'indice que nous étions pour séjourner avec eux tout l'hiver. . .
« Bien que nous soyons chargés d'un devoir pénible à remplir, je crois que les mesures prises sont nécessaires et je m'efforcerai de suivre rigoureusement vos ordres. J'emploierai tous les moyens pour transporter les habitants des environs dans un meilleur pays. Quant au père Le-Blond (René Leblanc), avec la permission de Votre Excellence je l 'enverrai à l 'endroit d 'où je viens moi-même 9. . . »
En apportant la lettre de Lawrence à Winslow, Murray et ce dernier en étaient arrivés à la conclusion que le moyen le plus sûr de rassembler les habitants était de lancer une proclamation, requérant la présence à l'église de tous les hommes, ainsi que de tous les enfants mâles au-dessus de dix ans, pour y entendre les instructions de Sa Majesté à leur sujet; ils avaient en même temps décidé de donner à cette proclamation une forme tellement ambiguë que son objet véritable ne serait pas découvert, et tellement péremptoire qu 'il ne serait pas possible d 'y désobéir 10.
8. "... .and I imagin it is so far from giving supprise (sic) to the inhabitants as to their being removed. . . "
Dans le M S. original — fol. ibid, et dans l'édit. anglaise, au lieu de their being removed, il y a: their being detained, — ce qui est tout le contraire de ce que dit Winslow.
9. Ceci n 'est qu 'un extrait de la lettre de Winslow, laquelle est au long dans son journal. (N. 8. H. S. vol. III, p. 84-.5) — Dans les Arch. Can., loc. cit., se trouve également un extrait de cette lettre.