‹ Acadie (volume 2)Chapitre 80 sur 89 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premiers Acadiens réfugiés à Bécancourt. (b)

Les premiers Acadiens qui cherchent refuge à Bécancourt et qu'on y trouve dès l'automne de 1758, viennent principalement de Beaubassin, et paraissent pour la plupart alliés entre eux ou à la famille Cormier. Ce sont: Jacques .bourg, marié à Marguerite Cormier; Pierre Bourg, marié à Anne Richard; Joseph Richard, marié à Françoise Cormier; Pierre Cormier, marié à Judith Galant; Etienne Migneau, marié à Madeleine Cormier; Charles Gaudet, veuf de Marie Cormier; Madeleine Bourg, veuve de Pierre Richard; Antoine Bélony Bourg, veuf de Marie- Joseph Hébert; Claude Hébert, marié à Marguerite Robichaud; Jean-Bte Hébert, marié à Marie Anne Amiran, François Robichaud, marié à Cécile Thibodeau; Simon Darois, marié à Anne Thibodeau; François Doucet, marié à Marie Poirier.

Puis, ce sont quatre grands enfants de feu Pierre Cormier et de défunte Marie Cyr, François, Pierre, Marie et Marguerite (La Blanche) , beaux-frères et bellessœurs de Charles Gaudet et de Jacques Bourg; trois enfants d'un autre défunt Pierre Cormier et Marguerite Cyr, Jean, Marie, Madeleine et Rosalie, beau-frère et belles-sœurs de Joseph Richard, et quelques célibataires, fils de famille, séparés du reste de leurs parents, comme Jean-Bte Bourgeois, Jean-Bte Alaijn, Simon Bourg, etc., etc.

A ces familles de Beaubassin, il faut en ajouter quelques-unes de Port-Royal, comme: Jean Part, marié à Marie Roy; François-Régis Part, marié à Marie

(a) Les Acadiens de l'île St. Jean furent à leur tour dispersés en 1758, après la prise de Louisbourg.

(6) Pour le moment, je me contente de signaler les chefs de famille. Nous ferons plus tard connaissance avec leurs enfants.

Belliveau; Joseph Leprince, veuf de Anne Forest; son frère Jean Leprince, veuf «le Judith Richard; leurs belles-soeurs, Isabelle Forent, veuve de Honoré Leprince, avec ses enfants et Félicité Bourgeois, veuve de Pierre Leprince avec une fille; Madeleine Leblanc, veuve de Joseph Richard avec deux enfants; Hélène Hébert, veuve de Grégoire Richard avec trois ou quatre enfants; Amant Thibeau, etc., etc.

Enfin Joseph Michel, marié à Madeleine Comeau, et son frère Jean-Bte Michel; Amant Guilbeau, veuf de Françoise Poirier; Alexandre Guilbeau, veuf de Aiarguerite Girouard ; Elisabeth Breau, veuve de Pierre Aucoin ; Amant Richard, marié à St-Pierre en 1760 avec Marie Gaudet et Charles Chandonnay, marié à Cédile Bellefeuille, venant de la rivière St-Jean, appartiennent aussi à ce premier groupe de réfugiés acadiens.

On peut aussi considérer comme appartenant à ce groupe: Jean-Jacques Leblanc, marié à Marie Héon; Pierre Arseneau, marié à Jeanne Héon; Charles Héon, marié à Madeleine Lebauve et deux de ses frères, Pierre et Joseph Héon. Car la présence de ces Acadiens se constate à Champlain, en même temps que celle des autres à Bécancourt. Cependant, il n'y eut que Jean- Jacques Leblanc qui se fixa définitivement à Champlain. Comme il lui restait encore quelques épargnes quand il arriva en 1758, il y ouvrit un petit commerce qui prospéra si bien qu'il fut bientôt en état d'établir avantageusement ses quatre garçons, Etienne et Joseph dans le commerce, David et Amable dans l'Agriculture. Ses beaux-frères allèrent rejoindre leurs compatriotes à Bécancourt.

D'après une tradition conservée dans plusieurs de ces familles, ces Acadiens prétendaient être passés au Canada une couple d'années avant la dispersion générale de leurs compatriotes. Mais les recherches que j 'ai faites pour déterminer l'année précise de leur immigration, m'ont convaincu qu'il y avait ici une erreur dans leur tradition. Le plus tôt qu'ils ont dû arriver à Bécancourt ne serait qu'au printemps de 1758; car la plupart de ces familles, atteintes de la petite vérole à leur arrivée au Canada, ont laissé dans le cimetière de Québec, du 27 novembre 1757 au mois de mars 1758, quelques-uns de leurs membres.

Toutes ces familles appartenaient donc au groupe que l'abbé Leguerne avait réussi à soustraire à la griffe du lion britannique, et dont il raconte lui-même les alarmes et les misères dans une lettre ou mémoire, trouvé dans les archives de la cure de Québec et publié en 1889 par Mgr C. O. Gagnon. Evidemment la conviction qu 'avaient ces Acadiens d 'être passés au Canada avant la dispersion générale de leurs compatriotes, venait tout simplement de ce qu'ils avaient devancé plusieurs de leurs parents et de leurs connaissances qui, s 'étant d "abord réfugiés à l'île St-Jean, en furent proscrits de nouveau en 1758, par les gouverneurs d 'Halifax, après la prise de Louisbourg. Ce sont ce» proscrits de l 'île St-Jean et surtout les déportés aux colonies anglaises qui vinrent les rejoindre quelques années plus tard, notamment en 1767.

CHAPITEE DEUXIEME

Quelques détails sur les événements qui ont précédé et accompagné l'exode des Acadiens de Beaubassin.

Cependant, dès 1750, l'année même de la descente de Lawrence à Beaubassin, et après les dévastations dont il venaient d'être les victimes, presque tous les Acadiens qui avaient leurs propriétés à l'est de la petite rivière Messagouetche ou Ste-Marguerite, dans la paroisse de Beaubassin, les abandonnèrent et vinrent chercher refuge sous la protection du fort Beauséjour.

Le motif qui détermina ces Acadiens à prendre cette grave résolution n'était autre que la connaissance qu'ils venaient d'avoir du traité d'Aix-la-Chapelle, en vertu duquel la France abandonnait définitivement à l'Angleterre le territoire sur lequel ils étaient établis. Ils désiraient rester sujets français, et surtout ils ne voulaient pas prêter serment d'allégeance à l'Anglais sans condition pour la sauvegarde de leur foi, ni sans avoir la garantie qu'on ne les forcerait pas à porter les armes contre leurs frères les Canadiens, ou contre la France.

Us ne tardèrent pas à s'apercevoir que les conséquences du dernier traité allaient être plus sérieuses et plus menaççantes pour eux que ne l'avaient été celles des traités antérieurs.

La fondation de Halifax en 1749 et l'arrivée d'un grand nombre de colons anglais allaient bientôt les noyer au milieu d'une population étrangère qui avait en souveraine aversion tout ce qui était catholique et français; population avec laquelle nos pères ne pouvaient par conséquent pas du tout sympathiser.

Les Acadiens de Port-Royal et ceux de Beaubassin avaient des raisons particulières de haïr les Anglais; car bien souvent ils avaient été rançonnés par les parties de guerre; et, du vivant même de mon trisaïeul, qui avait à peine trente ans quand il quitta l'Acadie, deux fois déjà leurs fermes avaient été pillées et brûlés. Cette circonstance, qui d'abord avait échappé à mon attention, m'inclinerait maintenant à croire que, ruinés une première fois par l'invasion de Lawrence à Beaubassin en 1750, Joseph Richard et ses voisins passèrent alors dans l'Acadie française et allèrent commencer de nouveaux établissements sur l'une des rivières Chipoudy, Petit-Coudiac et Memramcook que les Français prétendaient leur appartenir. En 1752, il y avait déjà 51 habitants à Memramcook, dont quatre Richard, 56 à Petit-Coudiac et 60 à Chipoudy. Or, on sait que toutes les habitations françaises des dites rivières furent, à leur tour, dévastées et brûlées par les soldats de Monckton en 1755.

Quoique ruinés par la guerre et quelque désireux qu'ils fussent de se soustraire à la domination anglaise, les malheureux Acadiens hésitèrent longtemps à s'expatrier d'eux-mêmes. Pour prendre une telle détermination, ils avaient à faire des sacrifices excessivement pénibles à la nature. Il leur fallait aban-

donner des fermes magnifiques qu'eux et leurs pères avaient défrichées à la sueur de leurs fronts ou arrachées à la mer par des travaux gigantesques, (a) 11 leur fallait s'exposer à des misères dont on ne pouvait prévoir ni la grandeur ni le terme. Il leur fallait vaincre des difiicultés de toutes sortes, dont les moindres étaient de pourvoir aux besoins de plusieurs familles dont les chefs avaient été faits prisonniers, au eoin des vieillards, des malades et de* jeunes enfants. Il ne faut donc pas s 'étonner si tant de familles de Chipoudy, de Petit- Coudiac et de Memramcook qui s'étaient soustraites, par la fuite dans les bois, à la chasse des Anglais, ptrsistèrent si longtemps à rester dans le voisinage de leurs propriétés avant de se décider à passer au Canada.

Aiais, pour donner au récit des événements qui vont suivre une autorité qui devra être mieux appréciée de mes lecteurs, je résumerai ici les lettres de l 'Abbé Leguerne, missionnaire à l'Acadie française de 1752 à 1757.

Monckton était maître du fort de Beauséjour depuis le 16 juin 1755. Or, le 10 août, il y manda tous les habitants de l'Acadie française, sous prétexte de prendre des arrangements pour les terres. Ils s'y rendirent presque tous et ils furent arrêtés ; c 'était pour avoir les femmes et les enfants. ■ ' Sur ces entrefaites, ' ' dit Leguerne, • ' j 'étais à Chipoudy et voyant bien que les affaires prenaient un mauvais tour, j 'exhortais les jeunes gens, les femmes et les enfants à se retirer dans les bois et à souffrir plutôt que d'exposer leur religion en se rendant à l'Anglais... Je donnai les mômes conseils partout où il fut possible. Mes avis réumient, grâce au Seigneur, de façon que des 4 missions que je desservais depuis 3 ans, je veux dire Tintamar, Mem. Chip. Petitcoudiac où il y avait au dessus de trois cents familles, il ne s 'est embarqué que 4 femmes qui furent surprises par les Anglais quand ils vinrent brûler Chipoudy".

"Il n'en fut pas de même de la mission de Mrs Leloutre et Vizien, je veux dire les environs de Beauséjour... Je leur fis dire cependant plusieurs fois de ne point s'embarquer; mais les malheureuses pour la plupart restèrent sourdes à mes raisons, elles ne purent se résoudre à se séparer de leurs maris, il s'en embarqua donc, par différentes raisons, au dessus de deux cents avec leurs enfants. ' '

Leguerne mit tout d'abord ses soins à sauver une centaine de femmes avec leurs enfants des environs de Beauséjour et de Tintamarre, lesquelles n'ayant pas voulu s'embarquer, se trouvaient des lors les plus exposées. Il les conduisit lui-même à travers les bois et les marais, du 21 septembre au 20 octobre, jusqu'au bord de la mer, vis-à-vis de l'île St-Jean, où elles purent traverser dans le cours du mois de novembre, grâce aux soins de M. Villejoint qui y commandait au nom du roi de France.

(a) Le souvenir des aboiteauz s'est conservé si vivace dans les traditions de ma famille, que mon père qui n'en avait jamais rien vu, m'en faisait la description avec une exactitude telle qu 'on aurait pu croire qu 'il avait mis la main à ces grands travaux. On sait que les aboiteavx sont d'immenses chaussées élevées le long des rivières, pour empêcher les marées de couvrir le« prairies.

Pendant ce temps-là, le 15 octobre, l 'Anglais avait expédié à la Caroline les prisonniers qu'il tenait dans ses forts de Beauséjour et de Beaubassin, "à la réserve de 86, pour la plupart des rivières Chipoudy etc, qui s'étaient sauvés le 30 septembre du fort de Beaubassin par un souterrain qu'ils avaient creusé avec des précautions surprenantes".

L'histoire de ce souterrain et de cette évasion assez nombreuse de prisonniers, rappelés ici par Leguerne, est encore un de ces souvenirs que la tradition avait conservé dans ma famille! Serait-ce par hasard que mon trisaïeul aurait été l'un de ces heureux fugitifs du fort de Beaubassin? C'est ce que je ne saurais affirmer. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que parmi les premiers Acadiens réfugiés de Bécancourt, il s'en trouvait quelques-uns.

Bevenu à Memramcook vers la fin de novembre, Mr Leguerne y apprit les instructions de Mr le Général : ' ' Chaque habitant devait se tenir caché dans les bois à environ une demi-lieue de son habitation. ' ' Mr de Boishébert, avec quelques soldats et un parti de sauvages, avait ordre d'aller hiverner à Cocagne, pour y être à portée de harceler l'ennemi, protéger les Acadiens et favoriser leur exode vers une terre française. Mais, cette fois encore, la trahison d'un misérable, nommé Daniel, suisse de nation, qui, depuis quatre ans, vivait au milieu des Acadiens, qui avait eu toute la confiance des missionnaires et dea principaux officiers français, qui connaissait parfaitement le pays et les instructions données aux Acadiens et aux soldats, causa un mal immense aux Français et fit échouer entièrement la principale expédition que Mr de Boishébert avait organisée contre l'Anglais en janvier 1756.

Le traître servait de guide aux corps expéditionnaires de l'ennemi; et, comme l'habitant gardait fort mal la retraite, chaque patrouille anglaise réussissait à faire quelques prisonniers. Trois fois dans le cours de l'hiver, les Anglais parurent dans le haut de la rivière Memramcook. La première fois, ils surprirent deux hommes qui étaient à faire un enterrement dans le cimetière. " Si j 'avais été à Memramcook, " dit à ce sujet Mr Leguerne, ' ' j 'aurais été pris à cet enterrement. " La seconde fois, ils firent encore trois prisonniers, et la troisième fois, ils poussèrent leur reconnaissance jusqu'à un grand campement qu'avaient abandonné quelques jours auparavant 80 familles (a) auxquelles les captures précédentes avaient inspiré plus de crainte et de prudence. Grâce à une protection spéciale de la Providence, la neige qui tomba la nuit même où les Anglais firent cette expédition, les empêcha de voir la direction prise par les fugitifs et de mettre à exécution le projet qu'avait suggéré le traître Daniel: "de mettre à mort tous les hommes en état de porter les armes et d'ammener prisonniers les enfants et les femmes. Ces familles finirent par se rendre à Cocagne où les appelait leur missionnaire et où elles achevèrent d'hiverner, "avec assez de misère". Au printemps, on les fit passer à l'île St-Jean.

(a) Dans sa lettre du 10 mars 1756 au gouverneur de Louisbourg, Leguerne dit: "plus de 20 familles" et, dans son mémoire à L'Abbé de L'Isle Dieu il dit: "plus de 80 familles." Ce dernier chiffre me paraît être le véritable.

' ' Cependant, * ' dit encore Leguerne, " Je n 'étais pas tranquille pour eeux qui restaient aux trois rivières, je leur faisais dire de temps en temps de songer à se retirer. Mais l'Acadieu n'aime point absolument à quitter son pays, et plusieurs ne m'en aimaient pas davantage, mais je les regardais comme des malades, sans les priver de ces avis que je leur croyais nécessaires." "J 'écrivis nu' nie une lettre fort longue aux habitants de Chipoudy où je leur marquais fort au long les dangers qu'ils couraient à rester dans leurs quartiers et que le père Labrosse leur expliqua de ma part. Ils firent la sourde oreille et ce que je leur avais prédit leur arriva. L'ennemi vint à la Pentecôte 1756 à Chipoudy, en trouva une vingtaine qui travaillaient autour de leurs ma&ures, en tua deux, leur leva la chevelure et emmena deux jeunes gens qu'il prit à la course."

"Cet accident leur ouvrit les yeux. Ils vinrent me consulter et je les fis sortir de leur endroit de concert avec Mr de Boishébert, après quoi je les fis passer sur l'île St-Jean."

Cette insistance et ces efforts de leurs missionnaires pour les faire sortir de leur pays et les empêcher de se rendre aux Anglais est peut-être, entre les souvenirs du grand dérangement, celui qui a laissé les plus profondes impressions parmi les descendants des réfugiés acadiens, en quelque lieu que ceux-ci aient abordé. Les Anciens se rappelaient, toujours avec amertume, d'avoir été obligés presqu 'aussitôt après leur arrivée ici, de prêter le serment d 'allégeance à l 'Angleterre, serment que leurs missionnaires n 'avaient jamais voulu leur permettre de prêter là-bas. Et puis, ceux qui voulurent retourner à l'Acadie, qui y trouvèrent leurs terres possédées par des maîtres étrangers, sans avoir aucune espérance d'en recevoir le moindre dédommagement, se demandaient, non sans raisons, pourquoi la France qui avait stipulé pour les Canadiens des garanties sauvegardant leur religion, leur langue, leurs lois et leurs propriétés, n'avait obtenu rien de tout cela pour eux! N'étaient-ils pas français aux mêmes titres f n 'avaient-ils pas les mêmes droits f n 'avaient- ils pas fait assez de sacrifices pour l'amour et l'intérêt de la patrie? Mystère et lacune inexplicable du Traité de Paris! dont les Canadiens assurément n'étaient pas responsables; mais dont nos frères de là-bas finirent par nous tenir coupables, quand ils eurent constaté l'infériorité de leur condition, en comparaison des droits dont nous jouissions ici ! C 'est ce qui explique ces sentiments d 'antipathie, d 'éloignement, de chagrin jaloux que l'Acadien semble éprouver d'instinct à l'égard du Canadien!

Coupons court à ces réflexions pénibles et revenons auprès des Acadiens, cachés dans les bois, comptant toujours sur des secours qui n'arrivent point, caressant toujours l'espérance chimérique de voir bientôt la France reprendre ses domaines et les remettre en la paisible possession de leurs terres; et, en attendant, achevant d'épuiser leurs dernières ressources.

Mr. Leguerne leur avait conseillé de se rendre à la mer avant la fin du printemps, pour profiter des glaces des rivières et se trouver plus à portée de recevoir des secours ou d'être transportés ailleurs. Seules les familles de Memramcook avaient suivi ce conseil et étaient rendues à Cocagne, quand, le 10 mars 1756, Leguerne écrivit sa lettre au Gouverneur de Louisbourg, pour lui faire

le tableau de la situation des 250 familles encore éparses le long des troi» rivières de Mem. Chipoudy et Petitcoudiac et pour demander des secours. Il déclare que la plus grande partie des familles ont dû vivre uniquement de viande tout l'hiver et que ce régime alimentaire a amené une maladie épidémique longue qui a enlevé plusieurs personnes. Les secours qu'on promet de lui envoyer du Canada, arriveront trop tard et il craint que la famine ne lui fasse voir le plus cruel des spectacles. "Nous sommes déjà" dit-il, '* dans une grande misère "... Nous avons besoin de tout, farine, lard, pois, grain, poudre, plomb royal surtout, (des balles aussi) un peu de vin, mêlasse, eau de vie pour les malades. . . hameçons, lignes, toiles avec un peu de tabac pour nos pauvres gens "...

Avec les secours qu'ils reçurent de Louisbourg et du Canada, les Acadiens purent encore passer l'été de 1756 dans le voisinage de leurs propriétés. Leur nombre s'accrut même d'une cinquantaine de familles de Port-Royal et des Mines qui, le 14 d 'Août, abordèrent heureusement à Petitcoudiac. Pour prévenir les horreurs de la famine, il aurait fallu faire passer immédiatement tout ce monde là au Canada, avec les familles qui restaient encore dans l'Acadie française. C'était l'avis de Mr. Leguerne et il travailla de toutes ses forces à le faire prévaloir. Malheureusement, il avait à lutter, d'une part, contre le mauvais vouloir des autorités canadiennes qui craignaient de se charger de ce surcroît de population, parce que le Canada lui-même était menacé de la disette, la récolte y ayant manqué en cet été de 1756; d'autre part, ce projet contrariait fort l'attachement que les Acadiens avaient pour leur pays, lesquels n'étaient jamais plus contents que quand on leur proposait d'en rester le plus proche possible. Enfin Leguerne rencontrait un troisième obstacle à la réalisation de son plan, dans l'intérêt de quelques particuliers qu'il ne veut pas nommer, mais qui voulaient profiter de la distribution des secours pour faire un peu de péculat! Ces personnages intéressés, s 'appuyant sur une requête des Acadiens euxmêmes, les firent placer à Miramichi, ' ' à dix lieues au dessus de la maison des sauvages dans un lieu affreux où l'on n'avait jamais rien semé et où il n'y avait point de chasse et très peu de pêche". Aussi la famine ne tarda pas à y faire sentir ses rigueurs et voici le tableau effrayant que l'Abbé Leguerne a tracé de la situation de ces Acadiens durant l'hiver de 1756-57: "Ces pauvres gens sont morts l'hiver dernier en grande quantité de faim et de misère et ceux qui ont échappé à la mort n'ont point échappé à une horrible contagion et ont été réduits par la famine qui règne à manger le cuir de leurs souliers, de la charogne et quelques-uns même ont mangé jusqu'à des excrémens d'animaux "...

Le retour de la belle saison n'améliora guère leur misérable état. Ecoutons l'Abbé Ferland faire la description de la disette qui sévit au Canada en l'année 1757. "Le prix des provisions continua à augmenter d'une manière effrayante, et les souffrances du peuple furent excessives. Les Acadiens qui étaient à Miramichi et à la rivière St-Jean, restaient toujours plongés dans la misère la plus profonde; les plus vigoureux d'entre eux allaient faire des

course* dans les environs de BeauséjoUr et de Port- Royal; ils tuaient les animaux domestiques restés dans les bois, ou les chassaient devant eux vers les bords de la mer, d 'où ils les conduisaient vers Miramichi. Cette ressource cependant était encore bien faible. M. «le Boishébert, commandant sur lu rivière Saint-Jean, s'était intéressé dans les vivres, ceux qu'on lui envoyait consistaient en morue salée ou sèche; ils s'en contentèrent: on n'en paya pas moins au munit ion n:i ire des rations complètes, et, quoiqu'il mourut beaucoup d 'Acadiens, le nombre était le même."

On voit que l 'Abbé Ferlaud qui a écrit l 'histoire cent ans après ces événements, n'a pas raison d'avoir les scrupules de l'Abé Leguerne pour taire les noms des fameux concussionnaire; et pour un, voilà un commandant français porteur d'un beau nom, cloué désormais au pilori de l'histoire.

La troupe, commandée par M. de Boishébert, qu'on n'avait laissée à la rivière Saint-Jean que pour sauver les familles acadiennes qui avaient échappé à la déportation, fut rappelée à Québec à l'automne de 1757. Près do deux cents familles acadiennes passèrent au Canada en même temps que les soldats.

Mais les circonsances ne pouvaient être plus déplorables pour ces malheureux réfugiés dont la situation réclamait les plus urgents secours, et qui durent cependant supporter les plus grandes rigueurs de la famine qui régnait alors par tout le pays.

1 • A Québec ' ', dit l 'Abbé Ferland ' ', on était réduit à quatre onces et même à deux onces de pain par jour. On donnait aux Acadiens de vieux chevaux et de la viande en partie gâtée "... On payait pour le pain dix sous la livre, pour lo bœuf vingt sous. ' '

Le 26 février 1758, M. Doreil écrivait: "Le peuple périt de misère; les Acadiens réfugiés ne mangent depuis quatre mois, que du cheval et de la morue sans pain ; il en est mort plus de trois cents. ' '

En rapprochant ces deux témoignages des dernières paroles citées plus haut de l'Abbé Leguerne, décrivant les horreurs de la famine éprouvée par les Acadiens à Miramichi, je suis incliné à croire que cet ami des réfugiés a voulu renfermer dans un même cadre les deux principales phases de leur longue misère, commencée dans les bois de Miramichi et continuée sous les murs de Québec. C 'est ce que semble confirmer son allusion ' ' à une épouvantable contagion ' ' laquelle ne fut autre que le fléau de la petite vérole qui vint décimer ces familles acadiennes après leur arrivée en Canada. Pour ma part, j 'ai relevé dans les registres de Notre-Dame de Québec, plus de 250 sépultures d 'Acadiens morts victimes de la petite vérole, à partir du 27 novembre 1757 au 1er mars 1758. Sur ce nombre, les Richards fournirent à eux seuls plus de 20 victimes et des familles entières de ce nom furent anéanties par le fléau.

Ce fut dans ces conditions de misère et de deuil que les familles plus haut nommées, arrivèrent à Bécancourt au printemps de 1758. La raison qui induisit les Acadiens à venir s'établir en cet endroit, se trouve sans doute dans le fait qu 'ils connaissaient déjà un peu ce coin du Canada par leurs relations avec leurs amis et alliés, les sauvages Abénaquis, et peut-être aussi par les rapports qu 'ils

pouvaient tenir des missionnaires qui avaient, tour à tour, desservi les sauvages de l'Acadie et ceux de Bécancourt. Ainsi par exemple le Père de la Chasse S. J. qu'on trouve en Acadie vers 1711-12-13 et qui plus tard était missionnaire à Bécancourt.

Forcés par leur dénuement et leur pauvreté de rechercher les endroits de chasse et de pêche, les uns s 'établirent le long de la ' • Grand 'rivière ' ' laquelle n'est autre que le fleuve St-Laurent, les autres se fixèrent au lac St-Paul. A Ste-Angèle de Laval où à la ' ' Grand 'rivière ' ', comme disent encore les anciens, nombre de familles portent des noms acadiens et ce me serait un problème facile de déterminer le degré de parenté que les Bourgeois, les Cormier, les Doucet, les Hébert, les Kichard, les Bourg, etc, d'aujourd'hui peuvent avoir avec leur ancêtre venant directement de l'Acadie.

Une chose digne de remarque, c'est que l'on trouve encore aujourd'hui à Ste- Angèle de Laval des arrières petits-fils des premiers Acadiens de l'endroit qui sont restés fidèles aux traditions de leurs ancêtres et qui n'ont jamais ambitionné d'autre état que celui de pêcheurs.

Parmi les premiers habitants du lac St-Paul, il faut mentionner Claude Hébert, Jean et François-Régis Par, Jean Leprince, Joseph Leprince, François Cormier, Pierre Cormier, Amant Thibeau, Antoine .belony Bourg, Simon Bourg, Joseph Richard, Charles Héon et ses frères, Pierre Arseneau, Charles Gaudet, Jean Bte Bourgeois, Jacques Bourg, Etienne Migneau, etc.

Cependant ces pauvres réfugiés ne se montrèrent pas empressés de travailler au défrichement de leurs terres, soit qu'ils conservassent l'espoir de retourner sur leurs anciennes propriétés de l'Acadie, soit qu'ils n'aient pu obtenir immédiatement leurs titres de possesseur (a), soit qu'ils aient demeuré plusieurs années au service des anciens habitants ou encore, vraisemblablement au service du "Roi" dans les milices canadiennes; car il ne faut pas oublier que, dans ces années là, la guerre de la conquête battait son plein et que les Français y jouèrent leurs derniers atouts en 1759 et 60.

Parmi les Acadiens réfugiés du second groupe, signalons quatre garçons de François Bourg, François, Pierre, Raphaël et Amant. Pierre Benjamin Laur, marié à Marie Josephte Blanchard. Pierre Bergeron, marié à Marguerite Bourg. Simon Bergeron marié à Marie Syndon; et quelques célibataires, comme Pierre Doucet, Pierre Béliveau, etc.

(<z) Ils eurent le contrat de concession de leurs terres de la part du Seigneur de Montesson à l'automne de 1764.

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