Vol. 2, ch. XIX, p
Murdoch n'a rien caché du caractère de Pichon ni du triste rôle qu'il a rempli. Cependant, il a puisé abondamment dans ses papiers, auxquels il paraît bien avoir attribué une réelle valeur historique. Ainsi, des Lettres et Mémoires sur le Cap Breton, il dit que c'est un excellent worlc (p. 247). Pour ce qui est du siège de Beauséjour, il utilise son journal inédit, non pas seulement pour des faits de peu d'importance, ainsi que Kichard l'a affirmé, mais pour tout le récit de ce siège: The main parts (of our accouut) are derived from tlie mss. journal of Pichon. . .
pas à en rendre Le Loutre responsable, car, ainsi que s'exprime l'un d'entre eux, « de quoi un mauvais prêtre n' est-il « pas capable? »
Maintenant, passons à la version que fait Pichon de ce meurtre, — laquelle se trouve à la page 195 du volume des Archives :
« C'a été bien à tort, et avec la plus grande injustice, que les Anglais ont accusé les Fançais d'avoir trempé dans les horreurs commises chaque jour par Le Loutre et ses Lidiens. De quoi un mauvais prêtre n'est-il pas capable? lï avait revêtu un sauvage nommé Cope -° d'un uniforme d'officier ; ... et, après avoir mis ses indiens en embuscade près du Fort, il envoya vers celui-ci Cope, qui agitait dans sa main un mouchoir blanc, signe en usage quand les Français voulaient avoir accès au Fort anglais, pour y traiter d'affaires avec son commandant. Le Major du Fort, homme de mérite, chéri de tous les officiers français, prenant Cope pour un officier français, vint au devant de lui avec sa politesse ordinaire. Mais il s'était à peine montré que les sauvages cachés dans l'embuscade firent feu sur lui et le tuèrent. Tous les Français conçurent la plus grande horreur et indignation des actes barbares de Le Loutre; et j 'oserai dire que «i la Cour de France les eût connus, elle eût été loin de les approuver. Mais Le Loutre avait à tel point gagné les bonnes grâces du marquis de la Galissonnière, qu'il était devenu un crime d'écrire contre lui. Pas n'est besoin de s'étendre plus longuement sur la conduite
20. ' ' Jean-Baptiste Coptk, chef micmac de la mission du P. Lacorne. ' ' Bourgeois. Histoire du Canada, p. 125.
exécrable de l'abbé Le Loutre. Cruauté et inhumanité ont toujours été le fait des prêtres dans tous les temps -\ »
Si l'on met le récit de Pichon en regard de celui de Parkman, il est aisé de voir que l'un est issu de l'autre : Parkman n'a fait qu'endosser Fichons' s regimentals, l'uniforme de Pichon, en y ajoutant seulement quelques broderies tirées de sa profjre imagination. Sur un point, l'historien américain a manqué de prudence. , Pour avoir cédé à la tentation de rapporter textuellement la phrase de Pichon: « De quoi un mauvais prêtre n'est-il pas capable? » — il nous a fourni la preuve indiscutable que la source de ses renseignements était bien ce Pichon, que c'était sur ce dernier qu'il se basait pour mettre en avant les officiers français. Etait-il possible de douter de la culpabilité de Le Loutre, quand les officiers français eux-mêmes avaient témoigné contre lui! « Ceux-ci, dit Parkman, n'hésitèrent pas à charger ce missionnaire de ce crime ; car, selon la parole de l 'un d'entre eux: ivhat is not a luicked priest capable of doing? » Il y a beaucoup d'habileté dans tout ceci; et le public se montre indulgent quand on le trompe avec art. Qui nescit dissimulare nescit regnare, a dit quelque part Machiavel ".
21. Eichard borne là la citation, qui contient encore, dans Akins, les lignes suivantes: "The Englii^h Garrison, at length, exasperated, and losing patience, after a long séries of such priestly scènes, besieged Beauséjour, which, being weakly defended, they took it in the spriug of the year 1755. It would hâve been, nevertheless, more conformable to equity and justice, if the English had endeavoured to catch abT)é Le Loutre and hang him as the sole author and actor of thèse abominations. ' '
Pas tendre, ce Pichon ! Les Anglais, d 'après lui, en équité et en justice, auraient dû s 'emparer de l 'abbé Le Loutre, et le pendre, tout simplement, sans autre forme de procès. Si Pichon eût vécu de nos jours, il eût fait un admirable Boche. Il avait tout ce qu'il fallait pour cela: traître, espion, cruel, — ce fut un Boche avant la lettre.
22. Nous ne croyons pas que cet aphorisme soit de Machiavel, encore que l'esprit en soit digne de l'auteur du livre Du Prince. Louis XI, 1423-1483, parlant
L'esprit qui animait Piclion se révèle d'ailleurs plus clairement par cette autre phrase : Cruauté et inhumanité ont toujours été le fait des prêtres dans tous les temps. L'hypocrite et traître personnage croyait flatter par une telle parole les préjugés de ceux à qui il s'adressait et augmenter ses chances d 'en être récompensé. Remarquons, en passant, qu'Edward Howe n'était pas major du Fort Lawrence, ainsi que l 'affirme Pichon, mais capitaine "^
Moins d'un mois après l'événement, le 27 novembre 1751, Cornwallis, écrivant au duc de Bedford, disait -^ :
« . . .Je dois maintenant porter à votre connaissance une affaire d'une nature bien extraordinaire. Le capitaine Howe, qui connaissait bien la région, et qui avait de bonnes relations à la fois avec les sauvages et avec les habitants, faisait partie de l'expédition de Chignecto. Le malheureux se flattait d'être en bons termes avec les Français, et particulièrement ces canailles de La Corne et Le Loutre. Tout
de son fils, disait qu'il sauvait assez s'il connaissait ces cinq mots: qui nescit dissimulare nescit regnare. (Cf. De Tliou. Hist. Universelle, vol. III, p. 293.) Montaigne cite ce proverbe, mais pour le désapprouver : "... de faire prof es- S'ion de se tenir couvert, et se vanter, comme ont faict aucuns de nos princes, qu"'ils jetteraient leur chemise au feu si elle estoit participante de leurs vrayes intentions", qui est un mot de l'ancien Metellus Macédoniens, et que "qui ne sçait se faindre ne sçait pas régner", c'est tenir advertis ceux qui ont à les praticquer que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent." (Essais. Liv. II, e. XVII. Edit. Jouaust. T. 4, p. 237.) Et Eichelieu a dit, dans Mirame: "Savoir dissimuler est le savoir des rois."
23. Le MS. fol. 348, porte ceci: "Remarquons en passant qu'Edward Howe n 'était ni major ni commandant du Fort, comme le dit Pichon. ' ' Or Pichon ne dit nulle part que Howe était commandant du Fort.
24. Nova Scotia Archives. Akins, p. 194-5. Can. Arch. (1894) p. 168-9, 1750. Nov. 27. Halifax. Cornwallis to Lords of Trade. G. 54. B. T. N. S. vol. 11. Nov. 27. Cornwallis to Secretary of State. Ijetter similar to that addressed to Lords of trade A. # W. I. vol. 31.
son but et tout son effort tendaient à apaiser les indiens et à retirer de leurs mains nos prisonniers. A cette fin, il avait de fréquentes entrevues avec Le Loutre et les officiers français, sous la protection d'un drapeau blanc,. Un jour, La Corne envoya un de ses officiers avec un drapeau blanc -' au bord de la petite rivière qui sépare ses gens de nos troupes. Le Capitaine Howe et l'officier s'entretinrent pendant quelque temps d'un bord à l'autre du rivage. Howe venait à peine de prendre congé de l'officier, qu'un parti qui se tenait caché fit feu sur lui et l'atteignit en plein cœur -". . . »
La version de Cornwallis, comme on le voit, diffère sensiblement de celle de Pichon-Parkman -\ Mais il 5^ a d 'autres versions, que Parkman connaissait, puisqu'il y réfère, en note, sans rapporter toutefois ce qu'elles disent : nouvelle ruse, pour faire croire au lecteur que ces sources ont servi de base à ses assertions. Or, nous allons reproduire ces diverses autorités; l'on jugera ensuite si elles s'accordent avec le récit que l'historien américain semble en avoir tiré -** :
25. Akins, à cet endroit du document, met eu note ceci : ' ' The f rench officers denied this statcment, and eharged the crime on Le Loutre the priest. ' ' p. 195.
26. Là s'arrête, dans le If -9. l 'extrait de Cornwallis. Dans Jti«s, il y a encore cette phrase: "exemjde de trahison et de barbarie qui n'a pas son pareil dans l'histoire, violation d'un armistice qui a toujours été regardé comme une chose sacrée, and wUhout which ail faith is at an end, and ail transactions with an enemy."
27. L'édition anglaise (vol. I, p. 282-3) ajoute ceci, à quoi rien ne correspond dans le M S. original: "True, Cornwallis speaîcs dispara g in yhj of the French, and especially of De La Corne and Le Loutre in connection with thit) murder. It is clear that he entertaincd auspicion^ of complicity, but it is cqually clear that his suspicions are of a vague, gênerai charncter."
28. Le M S. — fol. 349 — portait d'abord ceci que l'auteur a ensuite biflfé, avec raison, car l'extrait qu'il va faire de Prévost rendait inutile ce passage: "Prévost, commissaire ordonnateur à Louisbourg, dit formellement que Howe avait
« Le Sieur Ilowe, dit Prévost, ennuyant depuis longtemps les sauvages, s'est avisé de s'y risquer encore, nonobstant les avis de l'abbé Le Loutre, et ceux même des sauvages. Il est venu vis-à-vis d'eux avec un pavillon blanc, et le sauvage en ayant un autre rouge, lui a tiré un coup de fusil qui l'a étendu mort -^ »
L'abbé Maillard paraît confirmer le témoignage de Prévost: «Il fallait, dit-il, que cet homme, (Howe), pour ne pas périr de la sorte, évitât soigneusement toute rencontre des Micmacs. L'avis lui en avait été donné peu de temps avant que ce malheur lui arrivât ^°. »
Et nous avons enfin la version du sieur de la Valière, officier qui était alors au fort Beauséjour, et qui a tenu un journal des faits qui se sont passés à cet endroit depuis le 15 septembre 1750 jusqu'au 28 juillet 1751. Voici comment La Valière raconte la mort de Howe ^^ :
« Vers le quinze Octobre les sauvages qui s'étoient aper-
été prévenu par le Loutre même du Jauger auquel il s 'exposait en se fiant trop aux sauvages, et que ce fut par sa propre imprudence et pour n 'avoir pas suivi l'avis de Le Loutre, qu'il fut tué." — Ce passage, qui fait double emploi avec le texte même de Prévost, est dans l'édition anglaise, p. 283 du vol. I.
29. Arch. Can. (1887) Ile jRoyale, corr. gén. 1750, vol. 29. M. Desherbiers, gouv. c 11. Octobre 27. Louisbourg. M. Prévost, contrôleur, au Ministre. Fol 130. 3 pp.
Le MS. original — fol. 350 — contient la note ci-dessous: "Deux ans plus tard ce même M. Prévost, écrivant au ministre, disait: "J'ai appris que le nommé Cope, mauvais micmac qui a toujours eu des allures incertaines et suspectes des deux nations (sic), a fait plusieurs voyages aux établissements anglais à l'Acadie et qu'enfin il a signé à Halifax une espèce de Traité. . ."
30. Dans Les Missions Micmoques, ou, plus exactement: Motifs des Sauvages Milcmaques et Marichites de continuer la guerre contre les anglais depuis la dernière paix.
Cf. à propos de ce mémoire, Casgrain. Les Supiciens, etc. Appendice, p. 437.