‹ Acadie (volume 3)Chapitre 43 sur 84 · Extrait d'une lettre des Lords du Commerce · texte numérisé non relu

Extrait d'une lettre des Lords du Commerce

A Charles Lîiwrence, Président du Conseil et comniandant-cii-chef de la Nouvelle Ecosse.

"Il nous parait nécessaire pour le service de Sa Majesté que vous soyez nom mé lieutenant-gouverneur de cette province, et nous demanderons bientôt à Sa

Jusque-là, Lawrence n'avait porté aucune accusation contre les Acadiens; il avait même été jusqu'à prier ceux qui avaient émigré de réintégrer le territoire anglais; et, autant que nous pouvons en juger, il ne s'était pas montré d'une rigueur extrême. Maintenant, tout va changer. Le 1er aoiit, il adresse aux Lords du Commerce une lettre remplie d'accusations contre les habitants français, et la termine par ces mots : " Ils possèdent les meilleures terres de la province. . . il vaudrait mieux qu'ils fussent partis. » La résolution est prise. . . Les persécutions commencent. L'on a vu que Hopson avait donné ordre à ses officiers de traiter en tout les Acadiens comme les autres sujets de Sa Majesté, de ne leur rien prendre par violence, ni sans que le prix n'en ait été convenu avec eux. Le premier acte de Lawrence, après sa lettre du 1er août, fut de révoquer les ordres si sages et si humains de son prédécesseur: cette iniquité, remarquons-le bien, fut consommée le 5 août, quatre jours après la lettre en question. Voici, en effet, l'ordre qu'il adressait à cette date au capitaine Murray, commandant du Fort Edouard, à Pisiquid, — ordre signifié dans les mêmes termes aux autres officiers :

« Vous devrez obliger les habitants français de votre district, sous peine grave, d'apporter, pour le service du fort «le Sa Majesté à Pisiquid, des poteaux et des i)iquets, autant que l'ingénieur, M. Tonge, en aura besoin, et coupés selon les dimensions que celui-ci aura données; n'allez pas hargui-

Majesté de vous octroyer une commission vous confiant cette charge. Le colonel Hopson nous ayant fait entendre qu'il n'a pas l'intention de reprendre ses fonctions, nous recommanderons en même temps que le traitement octroyé par Sa Majesté au commandant en chef vous soit accordé pour le temps que vous remplirez c^tte charge, afin que vous puissiez maintenir la dignité du gouvernement et vous occuper d'une manière efficace du service de sa Majesté. Nous espérons

gner avec ces gens au sujet dii paiement; mais, au fur et à mesure qu'ils apporteront ce qui est requis, vous leur délivrerez des certificats leur donnant le droit de venir retirer à Halifax l'argent qu'il paraîtra raisonnable de leur donner en retour. S'ils ne se conforment pas immédiatement à cet ordre, notifiez-les que le prochain courrier apportera une ordonnance de procéder à la contrainte militaire contre les délinquants. Il faut leur prouver que, là où le service de Sa Majesté demande leur assistance, ils n'ont qu'à obéir immédiatement sans poser de conditions, bien que dans leurs transactions privées ils soient libres de fixer eux-mômes le prix de leur travail. » Dans une autre lettre du même au même, l'on trouve ce qui suit: « L'on n'acceptera pas d'excuse pour ne pas apporter de bois de chauffage; s'ils n'en apportent pas au temps voulu, les soldats s'empareront de leurs maisons pour s'en faire du combustible -. »

Comme toujours, lorsque la portée des documents n'est pas dans la bonne direction, ceux-ci ne se trouvent pas au volume des Archives. Haliburton, qui les reproduit, ajoute: «Les réquisitions que l'on faisait à l'occasion chez les Acadiens, étaient signifiées d'une façon qui ne montrait

que ce témoignage de notre satisfaction de votre conduite vous sera agréable. Nous vous adressons un cordial adieu, et nous demeurons vos sincères amis et vos humbles serviteurs.

DuNK Halifax.

J. Grenville.

James Oswall.

Whitehall, 4 avril 1754. (Lawrence reçut cette lettre le 13 juin 1754.) (Cf. Arcli. Can. 1905, app. B. p. 116.)

2. Ces deux extraits de letres écrites par Cotterell, secrétaire de Lawrence, à Murray, sont donnés par Ealiiurtoii, vol. I, ch. IV, p. 169, en note, et sont tirés des Council Eecords at Halifax.

guère que l'on cherchât à se concilier leur affection; et quand ils furent informés par le capitaine Murray qu'à moins de procurer du combustible à son détachement, ils seraient soumis à la contrainte militaire, ils ne furent pas lents à remarquer la différence qu 'il y avait entre les contrats que le gouvernement passait avec les Anglais et les mesures coercitives employées à leur égard ^ »

Philip H. Smith dît au sujet des mêmes ordres : « Murray commandait une poignée d'hommes au fort Edouard, (maintenant Windsor,) et, comme tant d'autres petits despotes, rempli de sa propre importance, muni d'une autorité absolue sur la vie et les propriétés, assuré que les dépositions des habitants français contre lui seraient regardées comme non-avenues, il n'était pas en peine de trouver des prétextes pour faire sentir son pouvoir. »

Pareilles mesures, comme on peut le penser, provoquèrent du mécontentement; cependant l'on s'y soumit partout, excepté à Pisiquid; et même là, il n'y eût pas refus d'y obéir, mais simplement délai dans leur exécution, jusqu'à ce que fut arrivée la réponse aux représentations que les habitants de cet endroit avaient adressées au gouverneur. Il semblerait que ce dernier incident n'eût dû avoir aucune importance, puisque ces gens déclaraient que si leurs raisons n'étaient pas accueillies favorablement, ils obéiraient; et c'est là ce qu'écrivait à Lawrence Murray lui-même :

« Toute cette histoire des Indiens ou des habitants prenant les armes est fausse, vu que M. Deschamps * m'a dit ce

3. Ceci est le texte de Haliburton (^loc. cit.) ; à l'appui de ce qu'il vient de dire, l'historien de la Nouvelle Ecosse cite, au bas de la page, les deux documents reproduits plus haut.

4. "Desehamps, later a judge of the Province, was then a clerk at îlauger's store at Pisiquid. ' ' — Note du MS. original — fol 457.

matin que, dans une conversation qu'il avait eue avec quelques-uns des Acadiens, il leur raconta ce qu'il tenait du prêtre (Daudin) ; ils en furent étonnés et déclarèrent qu'ils n'avaient jamais eu l'intention de prendre les armes, et qu'au contraire, si, dès que le parti serait de retour d'Halifax, ils recevaient l'ordre d'aijporter du combustible, nonobstant leurs représentations, ils étaient bien résolus à obéir ".

Or, l'on fit un grand état de cette désobéissance, qui pourtant n'en était pas une, puisque les Acadiens faisaient déprendre l'exécution de ces ordres de la réponse du gouverneur. Au pis aller, ce n'était qu'un court délai. Ce droit de se plaindre par requête, droit si élémentaire, qui est à la base des libertés anglaises, n'existait-il donc pas pour eux? Ne convenait-il pas, au nom du plus vulgaire bon sens, de leur donner la mince satisfaction d'attendre que cette réponse leur fût parvenue? C'est bien ce qu'eût fait tout homme doué d'une parcelle de bienveillance; c'est bien ce qu'eût fait, nous n'en doutons pas, Lawrence lui-même, malgré sa férocité, s'il n'eût cherché l'occasion de sévir contre les Acadiens afin de les exaspérer, de fomenter parmi eux des troubles, et de se donner des prétextes pour les déporter. Ce n'est cependant pas ce qu'il fît; car la résolution, comportant refus de leur requête, ne leur laissait pas le temps d'obéir, et renfermait l'ordre de diriger sur Halifax cinq des principaux citoyens, et l'abbé Daudin, leur missionnaire :

(( Le Conseil, ayant pris la chose en considération, fut

5. Extract from Minutes of a Council holden. . .on tuesday the îst Oct. 1754. "The Président communicated the following extract of another letter from captain Murray eommanding at Pisiquid. . ." — N. S. D. Ahins, p. 223-4.

d'avis de donner à l'officier commandant instruction de répéter aux habitants l'ordre d'apporter du bois de chauffage, sous peine d'avoir à subir la contrainte militaire. Il fut résolu également que M. Daudin et cinq des principaux habitants fussent mandés immédiatement à Halifax pour y rendre compte de leur conduite: au cas où ils n'obéiraient pas dans les douze heures alors l'officier commandant devra les faire arrêter et les envoyer sans retard à Halifax **. »

Le capitaine Murray somma donc l'abbé Daudin et cinq des principaux habitants de comparaître devant lui. Laissons parler le commandant lui-même ^ :

6. Cette résolution fût prise à un conseil tenu à Halifax, le ^4 sepiemire 1754, et au cours duquel Lawrence communiqua à ses conseillers une lettre écrite par Murray, le 22 septembre, et apportée à Halifax le 24, par le capitaine Cox. Dans cette lettre, Murray avait inclus un "Paper, signed by upwards of eighty, (which) was brougbt me and delivered by Jean Herbert Deputy of Trahan, etc., Bruneau Trahan, Deputy for the Eiver St. Croix, Jean Landry for the Deputy of Landry Villages, and Jacques Leblanc for the Deputy of Forret and Rivet, tins last being courrier". (Nous transcrivons littéralement.)

Dans cette lettre, Murray s'emportait contre Daudin, qu'il tenait responsable de tout ce qui arrivait; il y accusait aussi les habitants de mauvais esprit. C'est dans une lettre écrite quelques jours après celle-ci, et communiquée par Lawrence au conseil, le 1er octobre, que Murray disait ce qu'on a lu précédemment, à savoir que ' ' they had no intention to take up arms, for if at the return of the Party from Halifax they were ordered to bring in the fuel notwitstanding their représentations, they were resolved to obey. ' ' — Cette lettre commence ainsi: "I take the opportunity of Doctor Steele going to Halifax, to inform you what is past hère since my last by capt. Cox. ' '

La résolution du 24 septembre eût-elle été différente si elle eût été prise après la deuxième lettre de Murray? Nous ne le croyons pas. Mais il importait tout de même de mettre ces documents à leur date respective. (Cf. N. S. D. ATcins. P. 221-2-3.)

7. Ici le MS. original — fol. 458-9, donne un résumé trop succinct, et dans lequel sont omis des détails typiques de la version de Murray. Nous croyons préférable de traduire intégralement ce document, tel qu'il se trouve dans N. S. D. AMvs, p. 225-6, et qui fut communiqué par Lawrence à son Conseil, le 2 octobre 1754.

« J 'ai reçu, — disait-il à Lawrence, dans une lettre en date du 30 septembre, — les ordres que vous m'avez envoyés par l'intermédiaire du capitaine Cox, vendredi dernier, entre midi et une heure ; et je fis immédatement convoquer le prêtre (Daudin,) et lui signifiai en présence des officiers d'avoir, conformément à vos instructions, à se mettre en route sur le champ pour Halifax; il prétendait être indisposé, bien qu'il eût été capable de marcher jusqu'au fort, où je l'avais mandé. Je lui réitérai que vos ordres n'admettaient ni délai ni excuse.

«Je fis également appeler Claud Brossart (Brassard), Charles Le Blanc, Baptiste Galerne, Jacques Forret (Forêt,) et Joseph Herbert (Hébert,) qui tous se présentèrent, à l'exception de Forret, qui est réellement souffrant, étant tombé du haut d'une grange. Je leur communiquai les mêmes ordres devant les officiers; ils eurent l'insolence de les discuter, et me demandèrent de les produire afin de leur prouver en vertu de quelle autorité j'agissais comme je le faisais; leur impudence fut telle que je dus les mettre à la porte de la salle.

«Hier, j'ai pu me rendre compte que l'indisposition de Daudin n'était qu'une feinte, vu qu'il a pu dire la messe. J'ai aussi appris que les quatre autres, au lieu de se tenir prêts à aller à Halifax, s'employaient à rédiger des pétitions et à convoquer des assemblées séditieuses; alors que je les ai envoyés chercher et les ai faits prisonniers; j'ai aussi fait venir Daudin et l'ai gardé dans le fort. Le capitaine Cox, le lieutenant Mercer, et l'enseigne Peach, avec un fort détachement de soldats, les escortèrent (jusqu'à Halifax;) Mercer et Peach assistaient à l'entrevue que j'ai eue avec le prêtre, et dont je vous ai envoyé la relation par le docteur Steele. Ci-incluse est la copie des derniers ordres

que j'ai donnés aux habitants; mais je ne sais pas encore s'ils sont disposés à y obéir. Le capitaine vous informera de ce que j'aurais pu omettre dans la présente. »

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