‹ Acadie (volume 3)Chapitre 62 sur 84 · Apparent rcri nantes in gurgite vasto. ^neid. I · texte numérisé non relu

Apparent rcri nantes in gurgite vasto. ^neid. I

obtenir ce seriueiit, il fallait, et Lawieiiee le savait bien, recourir à des procédés humains et bienveillants; au lieu de cela, cet homme prit la voie de l'oppression. Nous ne pouvons déterminer au juste la date à laquelle les prêtres furent appréhendés : l'abbé Le Guerne place ce fait à la mi-juillet ", et cette réunion des délégués avait lieu le 25. Si l'arrestation de ces missions était alors exécutée, il n'en fallait pas davantage pour faire échouer la question du serment. Quoiqu'il en soit, il reste assez d'autres faits graves pour nous permettre de conclure que Lawrence ne voulait pas de ce serment, qu'il agissait avec l'intention de ne pas l'obtenir, et que, l 'eût-il obtenu, la déportation eût été accomplie tout de même sous d'autres prétextes.

Parkman, avec la candeur qui le distingue, nous dit que les Acadiens refusèrent le serment « avec la pleine connaissance des conséquences qui pourraient en résulter, in fuU view of its conséquences *^ ». Or, ne venons-nous pas de voir que Lawrence leur déclarait : « Vous devez maintenant vous résoudre à prêter le serment ou l\ quitter vos terres?» — Quitter leurs terres, — était-ce bien là la même chose que la déportation, telle qu'elle était décidée, et telle qu'elle a été exécutée? Pas plus que la lune n'est un fromage! De cette déclaration de Lawrence, les Acadiens ne pouvaient raison-

44. Voir la note plus haut à ce sujet. Quand ou aura lu le documeut provenant de l'abbé Daudin, lequel nous dounous ci-après, il ne sera plus permis de douter que l'arrestation de ces prêtres n'ait eu lieu, non en juillet, mais les 4, 6, et 10 août.

45. "It was to put an end to this anomalus state of things (la neutralité,) that the oath without reserve had beeu demanded of tbem. ïheir rejection of it, reiterated in fiill view of its conséquences, is to be ascribed partly to a fixed belief that the English would not exécute their threats, partly to ties of race and kin, but mainly to superstition." — Montcalm and Wolfe. I, ch. VIII. Bemoval of the Acadians. P. 275.

nablemeut conclure que ceci, savoir: — qu'ils auraient, en cas de refus de leur part, à abandonner leurs terres pour aller là où il leur plairait. Si telle eût été l'issue de cette affaire, l'histoire fût restée muette sur leur sort. Il y aurait eu, à leur égard, cruauté, injustice, manque de bonne foi, violation d'un traité et d'engagements solennels; mais on assimilerait ce fait à bien d'autres qui font tache dans les annales humaines, et qu'on oublie à raison des temps où ils eurent lieu, ou de la fréquence avec laquelle ils se sont produits. Si douloureux qu'eût été l'ordre d'avoir à quitter leurs biens et leur patrie, ils eussent obéi à cet ordre; ils eussent accepté l'alternative. Il ne pouvait y avoir de doute sur ce point; et Morris, pour un, n'en avait pas, puisqu'il était d'opinion que les Acadiens se résigneraient même à la déportation, pourvu qu'on leur fît croire qu'ils seraient envoyés tous ensemble au Canada. Au moment même où Lawrence leur déclarait hypocritement qu'ils devaient s'apprêter à prendre le serment ou à quitter leurs terres, le texte de sa résolution portait : « Vu qu'il a déjà été décidé de chasser les habitants français hors de la province, au cas où ils refuseraient de prêter le serment, la seule chose qui restait à considérer portait sur les mesures à prendre pour les expédier et sur l'endroit où on les expédierait*®.» Et, à la même séance du Conseil, il était décidé que les Acadiens seraient dispersés ça et là dans les colonies anglaises; c'est-àdire que l'on accomplissait les dernières formalités au sujet d'une décision arrêtée depuis longtemps.

46. Cité précédemment. Cf. AMns. P. 266-7. — En note, après avoir cité les délibérations du conseil du 28 juillet, Akins renvoie à la lettre de Lawrence au Secr. d'Etat Eohinson, en date du 1er août 1754, à la lettre des Lords du Commerce à Lawrence, en date du 29 oct. 1754, etc.

Ne fût-ce que pour briser la sèche monotonie des documents officiels, toujours rédigés avec soin par les intéressés, dans le but de se préparer une défense, nous laisserons raconter ces derniers événements par l'abbé Daudin, qui devait alors se trouver prisonnier à Halifax *^ :

« Depuis le mois d'octobre 1754, le gouvernement anglais a fait entrevoir aux habitants de l'Acadie en la Nouvelle- Ecosse une conduite bien différente de celle qu'on avait tenue envers eux jusqu'alors, ce qui donne occasion aux dits habitants de soupçonner quelque chose de sinistre, et en effet ils ne se sont point trompés; on ne répondait plus à leur requête, on ne leur rendait plus de justice ; pour un oui ou pour un non, la prison servait de réponse, on ne parlait aux habitants que pour leur annoncer leur désastre futur et prochain; on leur disait qu'on les ferait esclaves, qu'on les disperserait comme les Irlandais ; bref, tout leur annonçait la destruction de leur nation ; on ne parlait que de brûler les maisons et de ravager les campagnes. Cependant les habitants ne se sont point découragés, et ont cultivé mieux que jamais leurs terres; les plus abondantes moissons qu'on ait jamais vues dans le pays le prouvent assez ; ils ont eu seule-

47. Ce document a été reproduit pour la première fois pas Casgrain, {Pèlerinage etc., ch. IV, p. 102 et seq.) qui le fait précéder de ceci:

"Je laisse maintenant l'abbé Daudin, curé d'Annapolis, raconter lui-même les événements qui précédèrent la déportation. Ce récit, extrêmement curieux, est extrait d'un manuscrit tout à fait inconnu, provenant de la bibliothèque de M. de Malesherbes, et appartenant aujourd 'hui à M. le marquis de Bassano, qui a bien voulu le mettre à ma disposition. Je le reproduis presque en entier, à cause de son originalité, quoiqu'il renferme quelques répétitions de ce qui précède. ' '

Le MS. original — fol. 553 — ne contient aucune indication au sujet de la provenance de cette pièce, et y fait des coupures ou y apporte quelques variantes. Nous suivons intégralement le texte tel que donné dans Casgrain.

ment recours à la prière, qui est la seule arme qu'ils aient employée contre les Anglais. . .

« . . .[Après la prise du fort de Beauséjour], ils (les Anglais) affectèrent de commander les habitants, les dimanches et les fêtes, pour aller au fort aiguiser tous leurs instruments de guerre, en disant que c'était pour les détruire, après qu'ils auraient coupé par morceaux leurs frères réfugiés chez les Français.

« Cet appareil commençait à répandre l'alarme dans des habitants qui ne voyaient aucun secours pour seconder l 'envie qu'ils avaient de se défendre. Le courage et le zèle ne manquaient point, mais ils ne voyaient aucune apparence de secours. (Ceux des Mines) apprirent, la veille de Saint- Jean-Baptiste, que le fort de Beauséjour était pris, et dès lors ils commencèrent à pleurer leur sort, prévoyant bien l'extrémité à laquelle on les réduirait dans la suite.

« Quelques jours après la nouvelle de la prise de Beauséjur, le gouvernement envoya un ordre au commandant du fort de Pigiquit de former plusieurs détachements pour aller pendant la nuit enlever les armes offensives et défensives aux habitants du lieu des Mines et de la Rivière-aux- Canards, ce qui a été exécuté, et le lendemain on leur signifia un ordre de s'assembler pour députer et envoyer soixante et dix de leurs chefs à Halifax, pour répondre aux questions qu'on leur devait faire. Ils se conformèrent à l'ordre et partirent le surlendemain pour se rendre auprès du gouverneur. Après leur départ arriva un ordre à Annapolis Royale qui fut signifié le dimanche six juillet à la porte de l'église, à la sortie de la messe paroissiale, lequel ordre enjoignait à tous les habitants de porter leurs annes au fort, et qu'ils eussent à s'assembler pour nommer trente députés qui iraient incessamment joindre à Halifax ceux des autres pa-

roisses; dès le lendemain les armes ont été portées, et les députés ont parti le mercredi d'ensuite. Après leur déïjart, on a demandé leurs canots, qu 'on a fait brûler.

« Lorsque les députés de toutes parts furent rendus au nombre d'environ cent, on les fît comparaître devant le conseil du roy où on leur signifia qu'on ne voulait d'eux ni propositions ni explications. Ceux d'Annapolis voulurent montrer leurs privilèges accordés par la reine Anne et ratifiés par le roy régnant, mais inutilement, le gouverneur leur répondait qu'il ne voulait d'eux qu'un oui ou un non. Il leur fit la question suivante qui est des plus simples -.voulez-vous ou ne voulez-vous pas prêter serment au roy de la Grande- Bretagne de prendre les armes contre le roy de France son ennemi? Lia, réponse ne fut pas moins laconique que la question: Puisque, dirent-ils, on ne nous demande qu'un oui ou un non, nous répondons tous unanimement non, ajoutant seulement que ce qu'on exigeait d'eux allait à les dépouiller de leur religion et de tout.

« A l'instant le gouverneur donna ordre de les transporter sur une petite île, environ à la portée d'un boulet de canon d'Halifax, où on les conduisit comme des criminels, et où ils ont demeuré jusqu'à la fin du mois d'octobre *^, nourris d'un peu de mauvais pain et abreuvés de très mauvaise eau, privés de la liberté de recevoir aucun secours de personne, comme de parler à qui que ce fût.

« Le gouverneur s 'imaginait que cette dureté amollirait le courage de ces généreux confesseurs, mais il ignorait la grâce qui faisait leur force; il les trouvait toujours aussi

48. A cet endroit de la citation, le MS. original — fol. 555 — porte la note suivante: "La déportation était alors à peu près terminée, et ces prisonniers furent déportés ensemble, séparément de leurs fajnilles et à d 'autres endroits. ' '

feiTQes que jamais. Il prit la résolution de se transporter en la dite île avec un nombreux cortège, suivi de tous les instruments de supplice pour essayer d'amollir L ur courage à la vue de ce spectacle ; il se les fit représenter au milieu de cet appareil de tyran, et leur demanda s'ils persistaient dans leurs réponses. L'un d'entre eux répondit que oiii et plus que jamais, qu'ils avaient Dieu pour eux et que cela leur suffisait. Le gouverneur tira son épée et lui dit : Insolent, tu mérites que je te passe mon épée au travers du corps. L'habitant lui présenta sa poitrine en s 'approchant de lui, et lui dit : Frappez, monsieur, si vous l'osez; je serai le premier martyr de la hande: vous pouvez bien tuer mon corps, mais vous ne tuerez pas mon âme. Le gouverneur dans une espèce de furie demanda aux autres s'ils étaient du même sentiment que cet insolent qui venait de répondre; tous par acclamation s'écrièrent: oui, monsieur, oui, monsieur! etc. . . Le gouverneur se retira tout dépité de son mauvais succès qui le couvrait d'autant plus de honte et de confusion qu'il avait avancé qu 'il viendrait à bout de réduire ces mutins. Il prit sans doute dans la suite l'avis de messieurs les amiraux, et en conséquence on envoya ces habitants chez eux; quelques-uns disaient que le premier amiral avait condamné le gouverneur, parce qu'on ne devait pas traiter ainsi les députés d'une nation.

« . . .C'en était point assez pour les Anglais de harceler les habitants, ils pensèrent qu'en enlevant les prêtres, ils disperseraient plus aisément le troupeau ; en conséquence le conseil donna ordre, le premier d'août, d'enlever les trois missionnaires qui étaient dans la province; c'est pourquoi on envoya trois détachements de chacun cinquante hommes. Celui des Mines fut enlevé le quatre ; celui de la Eivière-aux- Canards se cacha pendant quelques jours pour aller dans

les églises consommer les saintes hosties, et se rendît luimême au fort de Pigiquit, le dix, pendant que son détachement le cherchait encore. Celui d'Annapolis fut pris le six, en disant la messe, qu 'on lui laissa achever. Heureusement qu'en entendant tomber les crosses de fusils tout à l'en tour de l'église, il se défia de l'aventure, et consomma les saintes hosties; à peine eut-il aclievé la messe que l'officier commandant lui signifia de la part du roy de le suivre. On visita la sacristie et le presbytère, d'où on enleva tous les papiers, registres, lettres et mémoires, etc. Le missionnaire fut conduit dans une habitation distante d'un quart de lieue, où il fut consigné jusqu'au lendemain matin que devait venir un autre détachement pour l 'accompagner. Il ne lui fut permis, ainsi qu'aux deux autres, que de prendre des chemises, mouchoirs, serviettes et vêtements absolument nécessaires, que des habitants furent chercher, parce que les presbytères furent interdits sur-le-champ aux prêtres. On rassembla les trois missionnaires dans une prison commune au fort de Pigiquit et de là on les conduisit à Halifax avec cent cinquante hommes de troupes. On ne peut exprimer quelle fut la consternation du peuple lorsqu'il se vît sans prêtres et sans autels. Les missionnaires donnèrent ordre de dépouiller les autels ; de tendre le drap mortuaire sur la chaire et de mettre dessus le crucifix ; voulant par là faire entendre à leur peuple qu'il n'avait plus que Jésus-Christ pour missionnaire. Tous fondaient en larmes et réclamaient la protection du missionnaire d'Annapolis, en le suppliant de le mettre sous la protection de leur bon roy, le roy de France, protestant que Sa Majesté très chrétienne n'avait pas dans son royaume des cœurs plus sincères que les leurs, ce que le missionnaire leur promit autant qu 'il serait en son pouvoir, ignorant lui-même sa destinée. x4ussitôt que les prêtres fu-

rent enlevés, les Anglais arborèrent pavillon sur les églises, et en firent des casernes pour servir de passage à leurs troupes.

« Les missionnaires arrivèrent donc à Halifax dans ce bel accompagnement, tambour battant. On les conduisit sur la place d'armes où ils furent exposés pendant trois quarts d 'heure aux railleries, mépris et insultes. »

Les documents officiels, tronqués comme ils le sont, ne nous font voir qu'une faible partie de l'oppression exercée par Lawrence; il n'en serait guère autrement même s'ils étaient complets: un despote n'enregistre pas ses méfaits, surtout lorsqu'il est sous le contrôle d'une autorité supérieure et qu'il joue une partie à l'insu de cette autorité. Il semble, d'après ce que nous connaissons, que Lawrence se complaisait dans son rôle de tyran, qu'il prenait plaisir à faire trembler sous son regard de pauvres gens qui ne pouvaient lui opposer que le silence. Il n'y avait qu'un parvenu pour pousser aussi loin l'abus de son pouvoir sur un simple refus de se prêter à un acte qui répugne à la nature ; et, si l'on en croit Daudin, il avait eu le soin de rendre ce serment plus répugnant encore en intimant aux Acadiens qu'ils auraient à combattre contre les Français. Evidemment, il tenait à échouer.

Cette lettre de Daudin vient confirmer le rapport de Morris sur l'ancienneté des intentions de Lawrence. Bien avant la prise de Beauséjour, soit qu'il eût avoué, soit qu'il eût laissé deviner ses projets à son entourage, — l'on disait aux Acadiens qu'on les disperserait, qu'on brûlerait leurs maisons *^ Dans ces petites communautés régies par un des-

49. Dans l'édition anglaise (II. 55.) le chapitre XXVII se termine ici. 11 semble donc que ce soit après que la traduction de son ouvrage eût été achevée

pote, chacun s'étudie à connaître les goûts, les passions, les caprices du maître. S'il est bon, humain, l'on s'efforce de l'imiter pour gagner son estime et ses faveurs. S'il est cruel, impérieux, on l'nnite également, et souvent d'autant mieux. Depuis le sergent jusqu'au colonel, chacun cherche à faire valoir sa part d 'autorité, avec d 'autant plus d 'arrogance et de sévérité que cette part est plus faible. Même de nos jours, partout où le pouvoir est exercé par des militaires, la vie est rendue intolérable. Que ne devait-il pas en être alors! Nous avons vu, par des extraits d'une requête présentée par des habitants d'Halifax, quelle oppression Lawrence faisait peser sur eux.

Les Acadiens auraient-ils pu y échapper davantage!

que Richard ajouta, dans le MS. original — fol. 557, des considérations dont on ne saisit pas le lien direct avec ce qui précède.

Dans l'édition aaiglaise, ce chapitre 27 finit un peu court; tel que nous le donnons d'après le MS., il a l'air d'avoir une queue rapportée.

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