‹ Acadie (volume 3)Chapitre 68 sur 84 · Ibid. (P · texte numérisé non relu

Ibid. (P

(l'établir des colons de la Nouvelle-Angleterre dans une partie de cette province et de me consulter à ce sujet, avait manifesté l'intention de me rapprocher et de me transférer à Piziquid avec une partie des troupes de la Nouvelle- Angleterre. Le colonel me dit qu'il ne savait pas encore le nombre d'hommes qu'il pourrait céder et me fit la confidence qu'il avait été décidé de déporter les habitants franc^'ais do la province et qu'il devait rassembler tous les hommes, de Tintaraar, de Shepody, d'Olake, de Beauséjour et de la baie Verte pour leur lire les ordres du gouverneur et profiter de cette occasion pour les retenir tous prisonniers dans le fort. « Le colonel me fit connaître aussi que le détachement susdit avait été envoyé à Cobbegate [Cobeguit] et à Tatmebush [Tatamagouche] pour s'emparer des habitants de ces endroits, détruire leurs vaisseaux, etc. Depuis la prise du fort Beauséjour, c'est la première entrevue que j'aie eue à ce sujet avec le colonel. Je suppose que ce qui précède n'a été communiqué à aucun officier des deux bataillons et reste un secret pour tout le monde '\ »

3]. Journal. P. 221-2. Donnons encore cette autre lettre:

Le colonel Winsloiv à Willmm Shirley, gouverneur de la province de la baie du Massachusetts.

Au Camp de la Grand-Pré, Nouvelle-Ecosse, 22 août 1755.

' ' Qu 'il plaise à Votre Excellence,

Je me suis embarciué à Chignectou le 16 courant avec 313 hommes, y compris les officiers, que j 'ai placés sur trois navires avec les capitaines Adams, Hobbs et Osgood, à destination du fort Edouard à Piziquid. Nous arrivâmes à cet endroit le lendemain, et là j 'ai pris connaissance des dépêches du colonel Lawrence m 'ordonnant d'établir mes quartiers aux Mines. En conséquence, profitant de la marée suivante, j 'ai descendu la rivière de ce nom et je suis ensuite entré

En somme toute la première partie du journal de Winslow nous fait voir que cet homme était dans les exactes dispositions voulues pour exécuter une œuvre abominable comme celle de la déportation: il énumère les services qu'il a déjà rendus ; il aspire à en rendre de bien plus éclatants ; il annonce que toute la Nouvelle-Ecosse sera la chose de son Souverain, non pas seulement en droit, mais en réalité; il presse Lawrence d'agir, il le flatte, il se met à ses ordres. Ce n'est pas quand la déportation aura été enfin sanctionnée en conseil, et qu 'on lui en confiera la réalisation, qu 'il reculera devant pareille tâche, laquelle était l'occasion attendue, espérée, souhaitée, de manifester son dévoûment aux intérêts de son Souverain, de se faire bien voir de son chef immédiat, de s'illustrer enfin aux yeux de la postérité. Quelle chance !

Nous ne voulons pas cependant être plus sévère qu'il ne convient à son égard. La défaite sanglante de Braddock avait jeté la consternation dans les provinces anglaises : il faut lire les chroniques du temps pour se faire une idée du « désarroi intellectuel et moral ^^ » que cet événement y avait

dans la rivière G-aspareau où nous sommes débarqués. J'ai établi mou camp entre l'église et le cimetière. Je me loge dans le presbytère et l'église a été transformée en arsenal. Je fais construire une enceinte palissadée dans mon camp afin d'éviter toute surprise. J'attends un renfort de 200 hommes qui doivent arriver bientôt. Quant aux habitants appelés neutres, le sort de ceux de Chignectou semble fixé puisqu'il est décidé de les déporter. Nous détenons prisonniers actuellement daais les forts LawTence et Cuniberland, 400 des principaux d'entre eux; les femmes et les enfants ont la permission de rester dans leurs maisons. Il est probable que les habitants de tout« la province, bien que coupables à un degré moindre que ceux de Chignectou et de la Baie Verte qui ont commis des actes de violence, subiront le même sort". Journal III, 71-2.

32. C'est nous qui mettons entre guillemets cette expression qui se retrouve littéralement dans Rameau: "On poiirrait citer par centaines des documents

produit. La rage avait rendu féroce. Tout ce qui était français était enveloppé dans cette haine qui ne, semblait pouvoir s'assouvir à moins d'une extennination complète. Cet état de choses, en exaspérant les esprits, facilita grandement les projets de Lawrence. Winslow avait subi l'influence de l'affolement général, et nous voulons bien, pour le juger, tenir compte de cela ^^ L'historien, plus que tout autre, est tenu à l'indulgence ; il a le devoir de juger les hommes et les choses en s 'aidant des circonstances particulières à l'époque qu'il décrit. La guerre, c'est la haine. Du jour au lendemain, elle opère dans les esprits une transformation complète. En un instant, l'ardeur s'échauffe, le sang se réveille, l'ami devient l'ennemi. Une victoire met tout, un peuple en délire; une défaite fait bouillonner le sang et monter la rage au cœur. En Amérique, l'effet en était intensifié par l'immixtion obligée de l'élément indien, avec les cruautés qui en étaient l'inévitable accompagnement. De part et d 'autre, le peau-rouge était un auxiliaire recherché ; la guerre, c'était le guet-apens. Cette défaite de la Monongahéîa, amenée par l 'inf atuation de Braddock, était particulièrement irritante, car aucune part n'avait été laissée à la valeur militaire, telle qu'on la comprenait en Europe ^*.

émanant de personnages de toutes conditions. . .[et quij témoignent du désarroi intellectuel et moral qui régnait. . .''{Une colonie. . ■ II, p. 154.)

33. DaJis les instructions de Lawrence à Murray (9 août 1755,) se trouve ce mot qui peint bien l'état des esprits à ce moment critique: " above ail things keep from their knoledge (sic) tlie news relating to gênerai Braddoclc. Surtout prenez garde qu'ils n'apprennent la défaite du général Braddock." {Journal. N. S. H. S. vol. IV. P. 242.)

34. Si l 'auteur veut dire que la défaite de la Monongahéla est due à un simple guet-apens dans lequel tomba bêtement Braddock, il se trompe. Fiske, loc, cit., fait justice de cette légende. Sans doute, le grand tort du général anglais a été

L'explosion de colère et de haine qui s'en suivit était injuste, mais, psychologiquement, il en devait être ainsi. Pour Lawrence, qui avait en mains tout pouvoir, il avait été facile de tirer parti de cet affolement général pour façonner les esprits à ses idées. Or, il est rare que le valet, flagorneur par nécessité, ne renchérisse pas sur le maître. C'est ébranlé par la secousse commune, affecté par la contagion morbide qui s'était emparée de tous, que Winslow était venu à Grand-Pré. La sévérité de la discipline, l'amour de la gloire, l'ardeur belliqueuse, l'intensité même du patriotisme, sont autant de causes qui, chez l'homme de guerre, refoulent au fond du cœur les sentiments tendres que la nature y a déposés.

Il semble que, chez Winslow, ces sentiments n'étaient qu'assoupis, et qu'il ait subi quelque peu l'influence de la scène de paix et de bonheur qu'il avait sous les yeux. Du presbytère, oii il avait établi ses quartiers-généraux, la vue s'étendait au loin sur les campagnes. De quelque côté qu'il tournât ses regards, tout respirait quiétude, abondance, bonheur. Ceux qui avaient choisi cette aimable retraite, loin du bruit des foules, avaient dû céder au désir de vivre en paix dans un asile assuré ^^ Winslow avait cru trouver

de ne pas comprendre que, dans ce désert de broussailles et de fondrières, la bataille en rangs serrés n 'était pas de mise. Les Français, avec de Beaujeu en tête, aidés de leurs alliés indiens, ont mieux compris la situation. Mais des deux côtés, il y a eu de la valeur militaire, du côté de Braddoek et de Washington, tout aussi bien que du côté des Français. Or, la valeur militaire est belle partout, qu'on la comprenne comme on voudra. D'après ce que Eichard dit ici, il semble que les Anglais se fussent consolés d'avoir été battus, si du moins ils l 'avaient été selon les règles de l 'art.

35. "On se sentait au milieu d 'une aniosphère de quiétude et de sérénité dans cette solitude lointaine et ignorée du monde. . . Pèlerinage. P. 114.

une population inquiète et turbulente, prête à s'insurger; or, il va, il vient, il demande les clefs du presbytère, de l'église, il en fait ses quartiers, il dresse son camp, le fortifie, des escouades de soldats parcourent les campagnes, et tout cela ne "JDroduit chez elle aucun mouvement inusité : ses ordres sont accueillis avec soumission et respect; les travaux des champs se poursuivent avec la même ardeur. Etaitce bien là, dût-il se demander, l'attitude d'une population rebelle ou insoumise? Venu avec l'esprit d'un général qui marche au combat contre un adversaire aguerri et redoutable, il n'avait devant lui que des hommes paisibles et confiants, des femmes et des enfants inoifensifs. Il se trouvait désarmé. Lui, l'officier valeureux, avide de combats et de gloire, il allait devenir le bourreau d'un peuple soumis et sans défense; il allait semer sur ses pas la désolation et la ruine, briser l'existence de toute une génération "'^ Non! on avait dû le tromper ! Ces gens ne pouvaient mériter le sort qu 'il allait leur infliger ! « Leur entêtement lui paraissait peut-être stupide, mais il avait pour mobile des sentiments que les hommes ont toujours respectés. Il ne pouvait se dissimuler qu 'il y avait de la sincérité dans leur croyance, bien qu'elle lui parût superstitieuse, et dans leur patriotisme, puisqu'ils lui sacrifiaient leurs intérêts; et il pressentait peut-être que l'histoire serait autrement sévère pour lui que pour ses victimes ^'. »

Telles étaient, croyons-nous, les pensées troublantes qui

36. C'est trop peu dire: plusieurs générations eut mieux convenu.

37. Nous avons mis nous-même les guillem-ts, car ceci est du Casgrain tout pur. (Cf. Pèlerinage, p. 110,) sauf les deux peut-être, et l'histoire au lieu de l'avenir. Ni dans le MS. — fol. 588 ni dans l'édit. angl, (II, 80), il n'y a de référence à cet auteur.

hantaient l'esprit de Winslow, et dont nous percevons l 'écho, ça et là, dans son journal :

« , . .11 est probable que nous aurons bientC"- plein les mains de la besogne désagréable d'avoir à chi^sser ces gens de leurs anciennes habitations, lesquelles, dans cette partie du pays, ont beaucoup de valeur ^'^ . . »

Et plus loin :

« Les choses pèsent maintenant beaucoup à mon cœur et à mes mains. . . J 'attends avec impatience l 'arrivée de M. Saul et de ceux de Chignecto, pour en finir une boni'? fois avec cette affaire pleine d'ennuis, la plus pénible d. is laquelle j'aie jamais été employée ^^ . . »

Winslow n 'était pas le premier venu. Il occupait une position considérable dans les provinces de la Nouvelle-Angleterre. C'était un homme réfléchi, à en juger par le Journal qu'il a tenu, et cela en vue de rhistoire, — si nous comprenons bien l'entrée qu'il y fit, le 15 août 1755. Au moment de son départ de Beauséjour pour Grand-Pré, Monckton, qui était le commandant-en-chef, l 'avait obligé à laisser derrière lui le drapeau de son régiment. Le procédé avait été jugé peu courtois par Winslow, qui lui répondit avec indignation

38. . . .it is likely shall soon hâve our hands full of disagreable buisuess (sic) to remove people from their antient habitatioDS, which, in this part of the countrey, are ven-y valuable. ' ' — Letter to Shirley. Grand-Pré. N. S. Aiig. 22, 1755. (Journal. N. S. H. S. vol. III, p. 72.)

39. ' ' Things are now very heavy on my harte and hands. . . " (To Murray. (From Grand-Pré. Sept. 5. 1755. Journal. P. 97.)

' ' Impatiently waite the arrivai. . . that once at length we may get over this troublesome affaire, which is mgre grevions to me than any service I was ever employed in,,." (To John Handfield. Grand-Pré. 19 sept. 1755. — (Journal. P. 134.)

que son action était étrange et paraîtrait telle dans l' histoire *". Or, comme l'incident était loin d'avoir l'importance d'un fait historique, et qu'il était condamné à l'oubli si Winslow ne l'eut relevé, il est raisonnable de supposer que ce dernier entendait livrer son journal à la publicité. Ce journal fut, en effet, publié, mais non par son auteur : déposé dans les Archives de la Société Historique du Massachusetts, il n 'en fut tiré et mis au grand jour que soixante-dix ans plus tard. En l'absence des documents officiels, lesquels, ainsi que nous l'avons dit, furent enlevés des Archives, ce journal acquiert une grande importance. Il ne réfère, à la vérité, qu'aux événements dont Winslow fut lui-même le principrd acteur, à Grand-Pré; et l'on ne sait rien encore,

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