Journal de Winslow. Coll. of N. S. H. S. m
10. Au lieu de 2 ou 3 lignes d'analyse qu'il y a dans le MS. original — fol. 627 — nous donnons tout ce passage si typique. Winslow Journal. Ibid. P. 95-96.
pensables. Pour former ce nombre, ils devaient en nommer dix de la Grand-Prée, et dix autres de la rivière aux Canards et de la rivière aux Habitants, qu'ils devaient charger d'aller annoncer aux familles ce qui s'était passé et apprendre aux femmes et aux enfants qu'ils étaient en sûreté dans leurs demeures, pendant l'absence des chefs de famille. Ces délégués devaient en outre s'assurer du nombre des habitants absents et faire leur rapport le lendemain. »
Des patrouilles parcoururent les campagnes en tous sens pour se saisir de ceux qui n'avaient pas répondu à l'appel. A l'exception de quelques-uns qui furent tués en cherchant à s'enfuir, et de quelques autres qui purent s'échapper, tous ceux qui étaient restés en arrière se constituèrent prisonniers. En peu de jours, le nombre des détenus dépassa cinq cents ".
Le journal de Winslow contient une requête qui lui fut adressée par les captifs, peu de jours après leur arrestation. Elle est éloquente dans sa simplicité, touchante par les sentiments qu'elle renferme. Si grand que fût l'attachement à leurs biens, l'amour de leur patrie; si extraordinaires que fussent leurs maux et leurs chagrins, c'était encore de leurs intérêts religieux qu'ils se préoccupaient le plus. Dans cette accablante extrémité, lorsque la vision de leurs malheurs présents pouvait paraître absorber leurs pensées, la seule et la suprême grâce qu'ils demandèrent à
11. Richard doit vouloir parler ici uniquement de "ceux qui étaient restés en arrière" et qui finalement "se constituèrent prisonniers". Car, pour les autres, le nombre dépassait de beaucoup cinq cents. Le premier coup de filet de Winslow à Grand-Pré, lui rapporta "418 of their best men", ainsi qu'il dit dans son Journal (Ibid. p. 94.) et nous venons de voir que Murray se vantait, le 5 septemVjre, d'avoir déjà capturé "183 hommes".
leurs bourreaux, et qui leur fût refusée, avait trait aux choses de leur âme, à leur avenir religieux:
« A la vue des maux qui semblent nous menacer de tous côtés, nous sommes obligés de réclamer votre protection et de vous| prier d'intercéder auprès de Sa Majesté, afin qu'elle ait des égards pour ceux qui ont inviolablement gardé la fidélité et la soimiission qu'ils lui avaient promises. Comme vous nous avez fait entendre que le roi vous a donné ordre de nous transporter hors de cette province, nous supplions que, s'il nous faut abandonner nos propriétés, il nous soit au moins permis d'aller dans des endroits où nous trouverons des compatriotes, nous engageant à nous déplacer à nos propres frais, et qu'il nous soit accordé un délai raisonnable pour cela. De plus, cette faveur nous permettrait de conserver notre religion à laquelle nous sommes profondément attachés, et pour laquelle nous sacrifions volontiers nos biens, etc^-. . . »
Winslow comprit-il la sublimité des sentiments exprimés dans cette requête? Son journal ne nous le dit pas. Il passe à l'ordre du jour sans ajouter un mot. Il était engagé dans une besogne qui ne lui permettait ni de regarder en arrière ni de laisser son cœur s'ouvrir à la commisération. Il avait l'ordre de s'emparer des hommes et des garçons au dessus de dix ans, de les placer à bord des navires et de les expédier aux endroits désignés. Il s'était acquitté avec succès de la première partie de sa tâche; celle qu'il lui restait à accomplir, l'embarquement de sa cargaison humaine, allait
12. Winslow's Journal. Ibid. P. 112. — "No 2. Is a Pétition to John Winslow, Esqr. Lient. Colo of His Majestys Troops commanding at Grand-Pré."
Le etc. qu'il y a à la fin indique que la requête n'est pas reproduite en entier. Nous pouvons supposer que Winslow en a donné l 'essentiel.
donner lieu aux plus grands déchirements. Ainsi le voulait l'édit impitoyable de Lawrence: tout devait être sacrifié à sa parfaite exécution.
Comme on s 'indignait ouvertement de le voir inexorable, Winslow profita de l'arrivée de cinq vaisseaux pour procéder sans tarder à l'embarquement. Dans la matinée du 10 septembre, il fit avertir les prisonniers par le père Landry, qui servait d'interprète, que deux cent cinquante d'entre eux, en commençant par les jeunes gens, seraient embarqués à l'instant; qu'ils n'avaient qu'une heure pour se préparer, attendu que la marée était sur le point de baisser. « Landry fut extrêmement surpris, dit Winslow, mais je lui dis qu'il fallait que la chose fût faite, et que j'allais donner mes ordres. »
N'ayant pas devant les yeux le journal de Winslow, nous laisserons Casgrain raconter cet épisode de l'embarquement *^ :
13. 1° Richard axirait pu ouvrir ses guillemets un peu plus haut, car le c/wpitre cinquième du Pèlerinage au Pays d'Evangéline lui fournit de la matière depuis quelques pages déjà. 2" Dans notre tome II, ch. XXIX, p. 400, en note, nous avons relevé l'observation d'un critique au sujet de l'aveu que fait ici l'auteur à'Acadie, à savoir "qu'il n'a pas sous les yeux le Journal de Winslow". Nous avons ajouté que l'objection n'a plus sa raison d'être, étant donné que nous possédons le texte imprimé de ce fameux Journal, et qu 'au besoin nous allons consulter l'original conservé aux archives de la Massachusetts Historical Society. Aussi tout en laissant Richard emprunter à Casgrain le récit de l'embarquement, nous reproduisons ci-après le compte-rendu même de Winslow (Jo^trnaL Ibid. P. 108-9-10. Arch. Can., loc. cit. P. 78-9.) :
' ' 10 septembre. — J 'ai remarqué ce matin parmi les Français une agitation inaccoutumée qui me cause de l'inquiétude. J'ai réuni mes officiers auxquels j 'ai fait part do ce que j 'avais remarqué et après avoir examiné la situation, il fut décidé à l'unanimité de séparer les prisonniers. Afin de protéger le service de Sa Majesté et de mettre tout le monde à l'abri du danger, nous convînmes de faire monter cinquante prisonniers sur chacun des cinq vaisseaux arrivés de
« Les prisonniers furent amenés devant la garnison, et mis en li^es, six hommes de front. Alors les officiers firent sortir des rangs tons les hommes non mariés, au nombre de cent quarante et un, et, après les avoir mis par ordre, ils les firent envelopper par quatre-vingts soldats détachés de la garnison sous le commandement du capitaine Adams. Jusqu'à ce moment tous ces malheureux s'étaient soumis sans résistance; mais quand on voulut leur ordonner de
Boston et de commencer par- les jeunes gens. Le capitaine Adams du Warren, vaisseau de guerre au service de Sa Majesté, fut chargé de prendre les transports sous son commandement et une fois les prisonniers rendus à bord, de donner aux capitaines des vaisseaux les ordres nécessaires pour la protection du service de Sa Majesté. Il fut décidé de confier la garde de chaque vaisaeau à six sous-officiers ou soldats. Ensuite le capitaine Adams et les capitaines des vaisseaux reçurent ordre de tout préparer pour l'embarquement des captifs. Je fis venir le père Landry (François Landry, né en 1692, fils d'Antoine Landry et de Mario Thibodeau, épousa à la Grand-Prée le 27 mai 1711, Marie Joseph Doueet et eut une famille nombreuse. Ils furent déportés à la baie du Massachusetts en 1755, et revinrent à St-Jacques L'Achigan à l'automne de 1766, où le père mourut et fut enterré à L'Assomption le 21 avril 1767,) leur meilleur interprète et celui d'entre eux qui parlait le mieux l'anglais. Je lui dis que nous allions commencer l'embarquement d'une partie des habitants, que nous avions décidé d'en embarquer 250 le jour même et que nous commencerions par les jeunes gens. Je le chargeai d 'avertir ses compagnons de cette décision qui l'a beaucoup surpris. Je lui dis qu'il fallait que la chose se fasse, que je donnerais ordre de mettre tous les pris-onniers en lignes de six hommes de front, avec les jeunes gens à gauche, et que la marée ne me permettait pas de leur accorder plus d 'une heure pour se préparer. Toute la garnison fut appelée sous les armes et placée derrière le presbytère entre l'église et les deux portes de l'enceinte palissauée. Selon mes ordres tous les habitants français furent rassemblés, les jeunes gens placés à gauche. p]nsuite j'ordonnai au capitaine Adams, aidé d'un lieutenant et de 80 sous-officiers et soldats, de faire sortir des rangs, 141 jeunes gens et de les escorter jusqu'aux transports. J'ordonnai aux prisonniers de marcher. Tous répondirent qu'ils ne partiraient pas sans leurs pères. Je leur répondis que c'était une parole que je ne comprenais pas, car l'ordre du roi était pour moi absolu et devait être exécuté impérieusement; que je n'aimais pas les mesures de rigueur et que le temps n 'admettait pas de pourparlers ou de^ délais, J 'ordonnai à toutes les troupes de mettre la baïonnette ru canon et de
marcher vers le rivage pour y être embarqués, ils se récrièrent et refusèrent d'obéir. On eut beau les conmaander et les menacer, tous s 'obstinèrent dans leur révolte avec des cris et une agitation extrême, disant avec raison que, par ce procédé barbare, on séparait le fils du père, le frère du frère. Ce fut là le commencement de cette dislocation des familles qui n'a pas d'excuse, et qui a marqué d'une tache ineffaçable le nom de ses auteurs. Quand on sait qu'une
s'avancer sur les Français. Je commandai moi-même aux quatre rangées de droite des prisonniers, composées de vingt-quatre hommes, de se séparer du reste; je saisis l'im d'entre eux qui empêchait les autres d'avancer et je lui ordonnai de marcher. Il obéit et les autres le suivirent, mais lentement. Ils s'avançaient en priant, en chantant et en se lamentant, et sur tout le parcours (un mille et demi) les femmes et les enfants à genoux priaient et faisaient entendre de grandes lamentations. (Dans le texte original do Winslow, aux archives de la Mass. Hist. Soc, les mots great lamentations ont été soulignés et vis-à-vis ont été mis à la marge ces deux mots: 7!o wonder!)
J'ordonnai ensuite à ceux qui restaient, de choisir parmi eux cent-neuf hommes mariés qui devaient être embarqués après les jeunes gens. La glace était rompue et le nombre indiqué fut rassemblé sous la surveillance du capitaine Adams. J'ordonnai ensuite au capitaine Osgood aidé d'im subalterne et de 80 sous-officiers et soldats, de les escorter, mais lors de l'embarquement le capitaine Osgood constata qu'il n'y en avait que 89 au lieu de 109. De sorte que le nombre de prisonniers mis à bord ce jour-là était de 230. Ainsi se termina cette pénible tâche qui donna lieu à une scène navrante. Le capitaine Adams donna ordre aux transports de descendre la rivière Gaspareau et de jeter l'ancre à l'embouchure de cette rivière et de la rivière Piziquid. Je fis alors connaître à la population française qu'il était loisible aux familles et aux amis des prisonniers de fournir les vivres dont ceux-ci avaient besoin à bord des transports ou de me laisser le soin de les nourrir aux frais du roi. Comme ils décidèrent de fournir la subsistance aux prisonniers, je donnai ordre à tous les bateaux de profiter des marées de chaque jour pour venir chercher les vivres qu'apporteraient les femmes et les enfants pour les prisonniers à bord des navires, et d'envoyer un prisonnier sur chaque bateau pour les recevoir et les distribuer ensuite à chaque personne à laquelle ils étaient destinés; et en outre, de transporter sur les bateaux en aussi grand nombre que possible, les amis qui désiraient visiter les prisoHniers sur les navires."
J. WlNSIiOW.
partie de ces jeunes gens n'étaient que des enfants de dix à douze ans, et par conséquent bien moins redoutables que des hommes mariés dans la force de l'âge et qui avaient de plus grands intérêts à sauvegarder, on ne peut comprendre ce raffinement de cruauté. Il faut laisser Winslow lui-même raconter cet incident ; « J 'ordonnai aux prisonniers de marcher. Tous répondirent qu'ils ne partiraient pas sans letirs pères. Je leur dis que c'était une parole que je ne comprenais pas, car le commandement du roi était pour moi absolu et devait être obéi absolument, et que je n'aimais pas les mesures de rigueur, mais que le temps n'admettait pas de pourparlers ou de délais; alors j'ordonnai à toutes les troupes de croiser la baïonnette et de s'avancer sur les Français. Je commandai moi-même aux quatre rangées de droite des prisonniers, composées de vingt-quatre honames, de se séparer du reste; je saisis l'un d'entre eux qui empêchait les autres d'avancer, et je lui ordonnai de marcher. Il obéit. » — Le reste des jeunes gens se résignèrent à suivre, mais non sans résistance, et avec des lamentations qui firent mal à Winslow lui-même. Une foule de femmes et d'enfants, parmi lesquels se trouvaient les mères, les sœurs, les fiancées de ces infortunés, étaient témoins de cette scène déchirante, et en augmentaient la confusion par leurs gémissements et leurs supplications. De l'église au lieu de l'embarquement la distance n'était pas moins d'un mille et demi. Elles s'attachaient à leur pas pendant tout ce trajet, en priant, pleurant, s 'agenouillant, leur faisant des adieux, essayant de les saisir par leurs vêtements pour les embrasser une dernière fois.
« Une autre escouade, composée de cent hommes mariés, fut embarquée aussitôt après la première, au milieu des
mêmes scènes. Des pères s'informaient de leurs femmes restées sur le rivage où étaient leurs fils, des frères où étaient leurs frères qui venaient d'être conduits dans les navires; et ils suppliaient les officiers de les réunir. Pour toute réponse, les soldats pointaient leurs baïonnettes et les poussaient dans les chaloupes. »
Deux jours avant ce premier embarquement, Murray écrivait à Winslow:
« Fort Edouard, 8 septembre 1755.
« Cher Monsieur,
« J'ai reçu votre lettre, et je suis des plus charmés d'apprendre que tout va si bien à la Grand-Prée, et que les pauvres diables sont si résignés. Ici, ils montrent plus de patience que je n'aurais pu en attendre de personnes se trouvant dans de telles conditions; et ce qui me surprend encore davantage, c'est de voir l'indifférence des femmes qui sont réellement ou qui semblent être assez insouciantes à tout ce qui se passe. Quand je pense à ceux d'Annapolis, je m'applaudis de les avoir sommés de venir au rendezvous. Je crains qu'il n'y ait des pertes de vie avant que nous n'ayons pu les rassembler tous; vous savez que nos soldats les haïssent, et que s'ils peuvent trouver un prétexte pour les tuer, ils le feront . . .
« Je suis extrêmement heureux d 'apprendre que votre camp est en sûreté et peut servir, (comme dit le Français,) de bonne prison pour les habitants. J'ai hâte de voir ces pauvres misérables embarqués et notre tâche terminée :
je me donnerai alors le plaisir d 'aller vous voir et de boire à leur bon voyage ^* . . . »
Les vaisseaux qui devaient apporter les approvisionnements et transporter les captifs se firent longtemps attendre. Murray et Winslow devenaient impatients : les lettres pressantes que ce dernier adressait au commissaire Saul restaient sans réponse ^°. Enfin, un navire chargé d 'approvisionnements parût devant Grand-Pré; mais les vaisseaux sur lesquels on devait embarquer les Acadiens et les convoyeurs n'arrivèrent que longtemps après. Winslow écrivant à un ami d 'Halifax, lui rendait ainsi compte de ses impressions :
« Camp de Grand-Pré, 29 septembre 1755.
« . . .Ces gens méritent, je le sais, encore plus qu'ils ne reçoivent; cependant il m'est pénible de les entendre pleurer, se lamenter et grincer des dents. J'espère que nos affaires prendront une autre tournure avec l'arrivée des transports, car il me tarde d'en avoir fini avec la pire des besognes que j'aie jamais eue à faire ^°. . . »
« A M. Archibald Huishelwood, Secrétaire, etc. à Halifax. «
Enfin, après quatre longues semaines, sept vaisseaux firent leur apparition, dont trois furent envoyés à Murray qui ne put en réprimer sa joie :