‹ Acadie (volume 4)Chapitre 24 sur 82 · CHAPITRE TRENTE-TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-TROISIEME

Esquisse du caractère de Parkman. — Ses idées et ses procédés. — Murdoch, Haliburton, Campbell, Brown, Longfellow, le Compilateur. — Brook Watson. — Moïse de les Derniers.

Cette dispersion de tout un peuple, ce Lost Chapter in American History, — c'est le titre d'un ouvrage dont l'inspiration, l'esprit est digne de remarque, — a été jusqu'ici comme une énigme qui a à la fois attiré et rebuté un grand nombre d'écrivains. Certains d'entre eux, droits et honnêtes, n'ayant aucune idée de la gigantesque fraude qui était à la base de cette affaire, ne pouvant deviner la cause réelle de l'absence des documents qui la concernaient, se sont trouvés, de bonne foi, réduits à exagérer les torts des Acadiens, à leur en supposer même, afin de rendre plausible et légitime un châtiment qui autrement était inexplicable. N'ayant pu percer les motifs qui avaient fait agir Lawrence et ses complices, ils ont accepté sans preuves toutes leurs accusations intéressées. Murdoch, Campbell, Hannay appartiennent à cette catégorie. D'autres, comme Haliburton, Smith, Bancroft, Rameau, Casgrain, plus méfiants, sinon plus perspicaces, ont vu et signalé cette lacune dans

1. Le l/.S'. original — fol. 682 — ne contient rien qui indique qu'ici s'ouvre un nouveau chapitre. C'est l'édition anglaise qui nous l'apprend. Est-ce Richard qui a eoupé son texte après coup, ou est-ce le traducteur? — Le sommaire est traduit de l'anglais.

les arcMves de l'époque; leurs soupçons en ont été éveillés; et leurs conclusions ont été une condamnation du forfait. Le Dr. Brown est le seul qui, par sa position, le lieu et le temps où il vivait, a pu éclaircir ce mystère. Son manuscrit, retrouvé après un long sommeil, contient la solution du problème qui se posait depuis plus d'un siècle.

Mais nous regrettons de dire qu 'il s 'est rencontré un écrivain, un seul, il est vrai, superficiel ou malhonnête, qui, renchérissant sur ses prédécesseurs, torturant à nouveau des documents déjà torturés et tronqués,ne tenant aucun compte des règles qui doivent guider l'historien, a eu recours à tous les subterfuges pour justifier ce qui pourtant ne pouvait l'être-. Cet écrivain est Parkman. Pour dire toute notre pensée, de tous les auteurs que nous connaissons et qui ont écrit sur la question acadienne, il est le plus subtilement partial, le plus expert en l'art de tromper ^ Son ouvrage est le premier que nous ayons lu sur le sujet ; et nous avouons, en toute humilité, avoir été sa dupe ; longtemps nous avons cru à sa droiture; nous l'avons défendu contre des attaques.

2. Voici le texte même du MS. original, — fol. 683 — : "D'autres, nous regrettons de le dire, superficiels ou nutlhoimêtes, renchérissant sur les autres, torturant des documents déjà torturés et tronqués, ne tenant aucun compte des considérations qui doivent guider l'historien, ont tenté tous les subterfuges pour justifier l'injustifiable. De ce nombre, et à peu près seul, se trouve Parkman. ' '

En marge de ce paragraphe, le traducteur a mis la réflexion suivante: "Le pluriel ici est étrange, vu qu'il se réduit à un seul." — L'on ne s'étonnera donc pas que nous ayons ramené ce texte au singulier, puisqu 'en effet la pensée de l'auteur visait un seul homme, Parkman.

3. Après expert dans l'art de tromper, le MS. original, même fol. contenait ce membre de phrase qui a été subséquemment biffé et vis-à-vis duquel le traducteur avait mis: répétition inutile, — à savoir: "qu'il nous ait jamais été donné de Ivre."

Ce n'est qu'en poursuivant nos recherches aux sources officielles, et en étudiant de plus près sa manière de procéder, que nous avons pu nous former la ferme conviction que cet ouvrage est une imposture, que la vérité historique y est défigurée. Parkman a fait de la duperie un système ; et il est facile à quiconque observe attentivement sa manière de saisir les artifices de langage sous lesquels cette duperie se cache. L'un des moyens de tromper dont il se sert souvent, — et il en a d'autres plus odieux que nous avons déjà signalés,— consiste à vouloir créer dans l'esprit du lecteur une impression nette et définie, alors que lui-même reste dans le vague et l'indéfini, et qu'il paraît toucher la question avec une candide impartialité. Ainsi, quand il dit : « les uns firent ceci, les autres cela, et le reste rien du tout \ » ou qu 'il emploie des termes équivalant à ces expressions, il faut se méfier; car presque toujours il y a là-dessous un piège. Il est resté dans l 'indéterminé, mais son but est atteint ; le lecteur emporte une impression définie, quoique vague encore, que, sur la question dont il parle, il y a eu division en trois parties à peu près égales. En réalité, Parkman peut être intéressé à procéder de la sorte, mais la division qu'il donne n'a rien qui, de près ou de loin, ressemble à la vérité des choses. Par tempérament, Parkman était à égale distance de l'historien et du romancier: il lui manquait l'exquise sensibilité nécessaire à celui-ci; la bienveillance, l'élévation de caractère, l'amour du vrai nécessaires à celui-là. Ne voulant pas rester simple conteur, — comme tel cependant il pouvait se faire une réputation durable, — il a préféré s'élever à

4. Cf. notre tome I, cJi. XI, p. 338, note 3^ renvoi à Montcalm and Wolfe, vol, I, c. IV, P. 96.

l'Histoire, pour laquelle il n'était nullement qualifié, si l'on regarde à ce qui fait le mérite essentiel de l'historien. Ses brillantes qualités de conteur constituaient un appoint fort important pour son succès immédiat; aussi en a-t-il usé et abusé jusqu'à l'outrance. Intéresser et charmer, tel est l'objet principal qu'il a eu en vue et qu'il a atteint avec un grand bonheur; son mérite sous ce rapport est à la fois considérable et incontestable. Mais, pour y arriver, il lui fallait laisser de côté les parties arides de l'histoire, se mettre en quête de récits émouvants, d'anecdotes piquantes. Tout ce qui s 'offrait à sa vue en ce genre, et quel qu 'en fût la provenance, il l'a avidement cueilli, du moment qu'il s'imaginait qu'il suffisait de polir un peu cette pierre pour en faire un joyau dont les facettes brillantes seraient propres à attirer les regards.

En se haussant jusqu'à l'Histoire, Parkman n'a cependant pas changé de nature : conteur il était, et conteur il est resté, charmant au reste. Il est toujours agréable, entraînant, et ses assertions sont, en général, plausibles, grâce à l'adresse avec laquelle il échafaude ses jugements, et aux menues louanges qu'il accorde à ceux qu'il entend écraser de ses pavés. C'est lorsqu'il flatte qu'il devient dangereux. Tout est pour l'effet. Il faut plaire, séduire, et donner à son lecteur au moins une demi satisfaction. Sa disposition d'esprit nous paraît être celle de ces conteurs de société, de ces agréables causeurs, qui ont toujours des anecdotes plus extraordinaires les unes que les autres à raconter. Nous n'avons pas de mépris pour les causeurs; ils ont quelquefois, à un haut degré, le don de saisir vivement les travers et les ridicules de la société, le piquant d'une situation. On les écoute avec intérêt, ils nous amusent; mais l'on sait à

quoi s'en tenir sur le fond du sujet; Ton sait que la vérité ne tient pas plus de place dans leurs récits que la graine dans un fruit. Telles étaient, croyons-nous, les aptitudes de Parkman. Le malheur est que, doué de la sorte, et fait pour être conteur, il a voulu devenir historien. Fatalement, celui qui a un pareil tour d'esprit n'aura pas pour la vérité le respect qui lui est dû. Il est obsédé par une idée fixe : intéresser et plaire, — et l'PIistoire ne s'y prête que rarement ''. Une fois entré dans ce domaine, Parkman aurait dû se composer une nouvelle physionomie intellectuelle, adopter d'autres allures, puiser plus largement dans le fond de vérité. Le conteur de salon ne fait pas profonde impression; sa parole ne laisse guère de traces; l'on ne lui demande pas de fournir des preuves de ce qu 'il avance : des preuves, il en prend là où il lui plaît, ou il n'en cueille pas du tout; son anecdote racontée, tout est fini. Il n'en est pas ainsi de l'historien, et Parkman ne l'ignorait pas. Mais il ne pouvait se muer en un homme nouveau. Il ne l'aurait d'ailleurs pas voulu, car il tenait avant tout à charmer et à plaire, et la véritable histoire comporte bien des lenteurs et des détails arides. Il suffit de le pratiquer un peu pour s'apercevoir qu'il n'a pas changé de nature en abordant l'Histoire. Il ne peut rester en place, il saute d'une chose à une autre; il va où son caprice le mène : tantôt il est à Détroit, tantôt à Port-Royal,

5. L'auteur prétend que l'histoire se prête rarement à intéresser et à plaire. Il faut s'entendre. Les esprits légers préféreront toujours les contes ou les romans à l'histoire. Mais, pour les esprits sérieux, quelle branche des sciences humaines est-elle plus intéressante et plait-elle davantage que l'histoire? L'histoire, traitée par un véritable historien, l'histoire à base de recherches scientifiques présentées avec art, intéresse et plaît toujours, même quand elle relate comme c'en est si gouvwit le cas, les crimes des hommes.

tantôt en Europe; Pinstant d'après, il est dans les montagnes du Big Horn ou chez les Outagamis. Il va, vient, tourne, en apparence sans but arrêté, cherchant toujours, ne prenant que très peu de ce qu'il trouve. Il ne se pose solidement sur rien; comme l'abeille, il butine: son miel est l'anecdote, le trait piquant. Il le cherche partout, sur le fumier comme sur la fleur®. Le rencx)ntre-t-il ? il s'en empare avec délices. Que si, dans ses tournoiements et ses voltiges, il lui arrive d'effleurer un abbé quelconque, aux allures quelque peu cavalières, sur qui la légende a brodé ses arabesques, comme il est joyeux alors! Quelle aubaine! Que l'on vienne lui dire: mais tout cela n'est peut-être pas authentique; l'autorité sur laquelle cela s'appuie ne mérite pas la confiance; elle a été rejetée par tous les écrivains sérieux. Oh! oh! maître Parkman ne l'entend pas ainsi. Perdre une anecdote aussi savoureuse 1 Nenni! Il y tient comme le chien à son os. N 'approchez pas !

Nous n'avons rien d'autre que ses ouvrages pour diagnostiquer le caractère de Parkman et les dispositions particulières de son esprit; cependant il nous paraît facile de le juger d'après ces réalisations, et, à moins que les symptômes que nous en tirons ne soient absolument trompeurs, nous ne pouvons être bien loin de porter sur lui un jugement véridique. Cet auteur n'est exact en rien. Il trompe par action et par omission, et autant d'une manière que de l'autre.

6. Ce mot, bien français, est pourtant un peu fort. Nous le croyons injuste à l'égard de Parkman. D'ailleurs, l'ensemble de ce jugement sur l'historien américain a besoin d'être adouci. A la page suivante (162) de l'édition anglaise, se trouve la note suivante: "This was written before Parkman 's death. Since that time, I hâve, of course, read many panegyrics written by his admirer», whicb, in no way, alter my opinion of him. "

Si l'ou soumettait ses écrits à un examen sérieux, il n'en resterait peut-être pas une seule page; même les titres de quelques-uns d'entre eux devraient-ils être effacés. Ainsi, celui de ses ouvrages qui traite de la dispersion dos Aeadiens est intitulé: Montcalm and Wolfe. Et cependant il y est fort peu question de ces deux hommes. Qu'on en juge par les intitulés de la plupart des chapitres: Russia and lier Foes; Birth of the United States; Siège of Havana; M. de Choiseul; The Neiv Czar; Frederick of Prussia; George III; Pitt; His character; Conflict for Acadia; Shirley; Loudun; Wm. Johnson ; Removal of the Acadians. Un vrai pot pourri où le titre de l'ouvrage n'est à peu près pour rien! Avec ses instincts vagabonds, sa fiévreuse instabilité, il lui devenait fort difficile, nous le comprenons, de donner des titres appropriés à ses ouvrages. En cette fin de siècle où il n'est question que d'électricité et de rapide fabrication, Parkman vit que pour atteindre le gros des lecteurs, il lui fallait se mettre à l'unisson du public affairé, qui veut de l'entrain, de la vitesse en tout, des décors nouveaux, des changements de scène fréquents et variés. Cela lui était d'autant plus facile d'ailleurs que son propre goût l'y incliait, et qu 'il n 'avait qu 'à céder à son propre besoin de mouvement.

Parkman, la chose est évidente, a conçu une véritable antipathie contre les Acadiens. Ses oreilles ont été blessées d'entendre partout, autour de lui, dans la patrie de Longfellow, ses compatriotes plaindre le sort injuste fait à ce peuple; et l'on dirait qu'en accablant les victimes il s'acquitte d'une promesse qu'il s'était faite à lui-même depuis longtemps. Nous prions le lecteur de ne pas s'étonner de cette assertion: en autant que l'on peut percer le caractère

d'mi homme, et les motifs qui l'inspirent, d'après ses œuvres écrites, nous maintenons qu'elle est vraie à la lettre ^ Dans le cercle de ses connaissances, Parkman avait dû souvent combattre pour détruire l'effet produit sur elles par le poème de Longfellow. D'abord, sans autre intention peutêtre que de ramener les esprits à la réalité des faits, dont les effusions poétiques du chantre d'Evangéline les avaient éloignés. Mais l'on se passionne facilement pour une thèse; l'homme ardent, exclusif, a vite fait de perdre le calme nécessaire à la considération impartiale d'un sujet. Parkman s'était entraîné vers la défaveur à l'égard des Acadiens: cette disposition d'esprit a pesé considérablement sur sa manière de traiter la question. Pour mieux s'en rendre compte, il faut se rappeler que Longfellow et Parkman vivaient tous les deux à Boston : l'un, beaucoup plus âgé, entouré du respect et de la vénération de ses compatriotes, jouissant d'une renommée assise plus particulièrement sur le poème d'Evangéline; il était la grande gloire. L'autre, beaucoup plus jeune, était la petite gloire, la gloire en herbe. Pour le caractère, ces deux écrivains étaient aux antipodes l'un de l'autre: le premier était une grande âme ouverte au souffle des i)lus nobles inspirations, regardant la vie par ses grands côtés; le second avait des tendances tout opposées. Et lui, la petite gloire, semble avoir éprouvé des sentiments de jalousie au voisinage de l'astre dont l'éclat faisait pâlir tous les autres. Nous nous trompons peut-être; mais cela paraît ressortir éloquemment de tout ce que Park-

7. En- marge, vis-à-vis de cette phrase, U« M S. orifjiiw} — fol. 688 — porte la. notes suivante au crayon, de la main du traducteur: "Cette répétition agace le lecteur." — La dite phrase a été supprimée dans l'édition anglaise (II. P. 163,)

man a écrit touchant les Acadiens. L'on y voit comme une revanche. Ce sont ses discussions mises en chapitres, c'est sa thèse cristallisée. La peine qu'il se donne pour nous faire sentir son aversion envers le «moyen âge», «l'humanitarisme», la façon dont il parle de «l'humanitarisme de la Nouvelle Angleterre se fondant en sentimentalité », des « effusions humanitaires de notre temps », — tout cela était la contre partie des idées de son célèbre compatriote, et visait à contrebalancer l'effet produit par son touchant poème ^ Incapable de frapper les esprits par les mêmes moyens, Parkman crût y arriver par une antithèse éclatante.. C'était comme une compensation que se donnait sa vanité blessée. Le ton qu'il emploie nous laisse voir qu'il avait souffert de la proximité du grand homme; il a voulu s'en venger; mais sa rancune à l'endroit de son rival est tombée, par une voie détournée, sur le dos des pauvres Acadiens, juste au moment où Longfellow s'éteignait.

Dans l'évolution qui nous emporte vers un état social nouveau, à travers les tâtonnements de la science et de la pensée, il est des hommes qui se passionnent tellement pour la formule dominante à leur entrée dans la vie, qu'ils s'y trouvent enserrés et comme englués, au point de n'en pouvoir sortir, de ne pouvoir se libérer des entraves intellectuelles qu'elle leur a mises. Lorsque Parkman entra dans la carrière, l'humanité était sur le seuil du grand mouvement

8. En marge de ce passage, le MS. original — fol. 689 — porte la note suivante au crayon, et qui semble bien être de la main de l'auteur, par la comparaison des écritures: — "Ici laisser espace pour les portraits de Longfellow et de Parkman. ' ' Nous ne savons c* que cela peut vouloir dire. Il n 'y a rien d 'autre dans l'édition anglaise que ce que contient le MS.; l'ordre en est exactement suivi.

de progrès matériel qui illustrera le dix-neuvième siècle. Tout était à cette pensée ; elle absorbait les esprits. Les continents sillonnés de chemins de fer et couverts de réseaux télégraphiques, les océans labourés par les bateaux à vapeur, étaient des réalisations qui laissaient entrevoir des développements prodigieux en ce sens. L'esprit activé multipliait ses efforts dans toutes les directions; l'industrie prenait un essor rapide; la richesse publique s'accroissait dans des proportions inespérées. Parkman s'éprit de tout cela, au point d'en mépriser le reste: de là son antipathie pour le (< moyen âge » ; de là sa répugnance pour l'humanitarisme )> de l'avenir '\ Il s'est rivé à l'idée qui régnait lors de son éveil à la vie; rien ne l'en a détaché. Et cependant le monde a marché depuis, les idées ont fait du chemin. Ce grand mouvement dont nous venons de parler était bien propre, nous le concevons, à susciter l'enthousiasme, à absorber les esprits ; mais, pour le bien juger, il fallait attendre ses fruits, ses conséquences. Pour la masse, il devait produire la richesse, et cela suffisait; pour eux, c'était là le grand côté de la question. Parkman semble s 'être arrêté à cet aspect, sans pouvoir faire un pas de plus. Oui, ce mouvement a donné la richesse ; mais a-t-il assuré une distribution plus équitable des biens de ce monde? A-t-il amélioré autant

9. Cette affirmation est bien étrange. L'humaniUirismc est bien XIXe siècle. N 'est-il pas le produit direct et ridicule de la Révolution ? Qu 'étaient les Saint- Siraoniens, les disciples de Fourier, si ce n'est les tenants de ce système qui a précisément fleuri en plein milieu du XIXe siècle? L'humanitarisme n'était donc pas une chose de l'avenir, mais du présent. Seulement, l'on pouvait être de son temps, et ne pas accepter pourtant cette chimère. Pour nous, Parkman n 'est pas à blâmer de n 'avoir pas versé dans cette lubie, véritable parodie d 'un sentiment vieux comme le christianisme, toujours ancien et toujours nouveau cependant, — la charité.

qu'on l'espérait la condition du pauvre? A-t-il produit dans l'ordre moral un bienfait correspondant à celui qu'il a opéré dans l'ordre matériel? Voilà les questions que l'on se pose à son sujet, et qui sont à l'étude depuis qu'il est lancé.

L'on peut difficilement douter que le progrès matériel, qui vient de la science, comme la science elle-même vient du créateur de l'univers, ne soit providentiel, ne fasse partie du plan divin élaboré par le grand ordonnateur des choses; mais encore faut-il l'étudier, l'analyser, le comprendre, le diriger dans le sens des intérêts supérieurs de la morale. Tout progrès humain a ses bonnes et ses mauvaises conséquences: c'est son résultat global qui est le critère de son mérite ; et nous aimons le progrès, parce que, grâce à une sage orientation, il peut servir des fins idéales. Cette poussée soudaine vers le progrès n'a pas encore donné ses meilleurs fruits; ce qu'on en attend est encore vague et incertain. Jusqu'ici ses résultats n'ont pas dépassé la sphère de la matière. Mais est-ce à cela qu'ils vont se borner? L'avancement matériel ouvrait la voie ; mais il ne peut être qu 'un moyen, l'instrument des desseins de la Providence dans l'expansion de la civilisation véritable et de l'esprit chrétien; il ne vaut qu'en fonction des intérêts supérieurs de l'humanité. Sans doute, les grands résultats de ce mouvement sont encore dans le lointain; mais, si nous l 'étudions de près, nous ne pouvons fermer les yeux sur ce qui a déjà été accompli, sur la révolution qui s'opère dans les idées '".

Dans le progrès, nous distinguons les inventions purement ingénieuses de celles qui exercent une influence mar-

10. Tout l 'alinéa qui suit est bieu dans le MS. origiiud, rriais sur un deuiifeuillet non-paginé ajouté au fol. du texte, 691.

quée sur la civilisation. Les plus grandes inventions sont celles qui rapprochent les distances, qui ont pour effet de mettre en contact plus intime les nations et les individus : leur rôle social est de détruire les antipathies et les préjugés, de rendre les guerres de plus en plus rares, de supprimer les barrières entre les diverses classes, d'adoucir les aspérités de toute nature provenant de la diversité de races et de croyances, et de préparer les hommes à mieux accueillir et à mieux comprendre les principes humanitaires qui sont le fruit du christianisme. Auxiliaires puissants de la pensée chrétienne, elles aideront à renverser le paganisme en portant la vraie civilisation sur tous les points du globe; elles sont déjà en voie de civiliser et de christianiser le Japon; elles en feront autant de la Chine et de l'Inde. Comme la lumière chasse les ténèbres, ainsi la civilisation que propagent les inventions modernes fera crouler les cultes barbares.

Le christianisme renferme bien l 'essence de tout progrès moral; mais, dans les siècles passés, il a eu à lutter contre l'absolutisme et l'arbitraire; il n'était pas dans une atmosphère propre à lui faire porter tous les fruits qu'il contient en germe. L'humanité se divisait en oppresseurs et en opprimés. La liberté, et le progrès matériel qui en est la conséquence immédiate, ont brisé l'ancien ordre des choses: ainsi le voulait la sagesse qui préside- à la destinée des mondes. Les masses si longtemps opprimées s'élèvent graduellement, s'élèvent sans cesse; délivrées de la servitude, elles en sont l 'ennemie ; la tolérance, la justice, la charité fraternelle imprègnent de plus en plus les cœurs; au lieu d'être le partage de quelques esprits privilégiés, les grandes maximes du christianisme sont de mieux en mieux comprises des foules.

Le Dieu des vengeances, le Dieu terrible, se transforme pour elles en un Dieu d'amour et de miséricorde. De cruels qu'ils étaient, les hommes s'humanisent de plus en plus: nous entrons dans l'ère des idées humanitaires qui sont à la base du christianisme.

Pour en revenir à Parkman, voilà ce qu'il ne paraît pas avoir compris. Il en est resté au progrès matériel pur, gardant une affection marquée pour tout ce qui a précédé et comme pour tout ce qui suivra ses idées bien arrêtées. II paraît haïr tout autant « l'humanitarisme » et le « sentimentalisme » que le « médiévalisme », c'est-à-dire qu'il englobe dans le même mépris le passé et l'avenir. Il retarde sur les véritables aspirations de son époque, tout comme les Acadiens retardaient sur leur temps, avec cette différence essentielle que l'intérêt supérieur de la morale était pour ceux-ci le motif déterminant de leurs actions, tandis que Parkman est trop absorbé par l'idée du progrès matériel pour s'occuper du progrès moral et tout particulièrement de la diffusion des pensées humanitaires.

Il est des hommes qui s'intéressent à toutes les formes de progrès, surtout au progrès d'un ordre élevé; il en est d'autres pour qui l'ordre moral est tout, et le reste rien, c'est-à-dire qu'ils ne voient pas la corrélation qu'il y a entre l'ordre physique et l'ordre moral; il en est enfin pour qui le progrès matériel constitue à peu près le tout de la vie. Parkman semble appartenir à cette dernière catégorie. Il se pâmerait d'aise devant un nouveau procédé qui ferait que l'on prendrait trente secondes de moins pour convertir un porc en saucisson. Le gaz du docteur Ox, qui avait pour propriété d'infuser une activité prodigieuse à la machine humaine, mettrait probablement le comble à ses désirs. Sa bête noire

est le « médiévalisme ». Ce mot paraît avoir à son oreille le même son que « diabolisme )>. Il en parle (3omme si, il y a cent cinquante ou deux cents ans, les Acadiens, par une exception rare dans l'histoire, eussent été en proie à ce monstre; et l'on dirait que cela lui suffit pour les vouer au mépris public et pour justifier leur déportation. Cette haine du « médiavélisme », cette insistance à ramener cette question à tout propos, comme s'il eût fait là une importante découverte destinée à le mettre au rang des grands penseurs, et particulièrement son antipathie pour les idées humanitaires, nous montrent qu'il en est encore à l'A. B. C. de la science sociale. Il nous fait l'effet d'un écolier à ses premiers pas dans le champ de la connaissance. Si l'état d'esprit de Parkman était la plus haute expression de notre civilisation, il nous serait presque indifférent de retourner au moyen-âge, surtout à un moyen-âge fait de droiture et de moralité, — qualités qui ont caractérisé les Acadiens, si étroites qu'on les suppose. Mais il y a, dans tous les rangs de la société, nombre d'hommes amis du progrès sous toutes ses formes, capables de distinguer les grands côtés de notre civilisation, alors que Parkman, lui, ne semble en apprécier que les petits, des hommes qui voient dans l'essor matériel un moyen, un acheminement nécessaire vers une plus haute morale, vers le règne de ces idées humanitaires dont l'historien américain se moque. Considéré sous un autre angle, le progrès matériel n'a plus de sens. Ne pas comprendre, ne pas apprécier les idées humanitaires qui découlent du progrès matériel, et vers lesquelles le monde marche rapidement, est la preuve d'un esprit borné, d'une âme fermée aux nobles inspirations qui rehaussent la nature humaine. Haïr le « médiévalisme >' avec autant d 'intensité est le signe d 'un esprit

inquiet, superficiel, incapable de sortir du sillon où rampent les esprits vulgaires. L'homme d'état, le philosophe n'ont pas de ces aversions; ils savent que tout évolue selon des voies diverses, et que l'évolution rapide n'est pas toujours la meilleure; ils étudient le passé, le présent, cherchent à saisir les fils invisibles qui relient l'un à l'autre, pour en tirer des leçons utiles qui leur permettent de sonder l'avenir; ils sont patients, indulgents; ils savent que quelques années de plus ou de moins comptent pour peu dans l'histoire de l'humanité; ils savent qu'à travers nos joies et nos déceptions, nos tâtonnements et nos succès, nous marchons toujours de l'avant dans le sens d'un progrès constant, qui nous rapproche de plus en plus de la perfection à laquelle la Providence semble destiner l'humanité.

Parkman ressent quelque sympathie pour les Canadiens des premiers temps de la colonisation française. Cet esprit d'aventure qui portait nos ancêtres vers les Grands Lacs, le Mississipi, les Montagnes Rocheuses, ne laisse pas de le charmer. Il ressent de la sympathie pour les Acadiens du temps de la Tour, de Denys, de Biencourt, alors qu'ils étaient coureurs-de-bois, qu'ils faisaient la traite des pelleteries, qu 'ils étaient corsaires. Leur vie n 'était ni morale ni civilisée, mais elle était remplie de mouvement. Or, Parkman ne semble pouvoir supporter la vie simple et paisible, fût-elle morale, heureuse, productive; ce qu'il aime, c'est la vie intense, fût-elle d'ailleurs vicieuse, démoralisante, misérable, inutile. <' La morale! qu'est-ce que c'est ça?» disait un brillant écrivain français ? « Les idées humanitaires î qu'est-ce que c'est ça? » dirait Parkman. Devant le spectacle de la déportation, et les malheurs qui en furent la conséquence, il n'est pas plus ému que le rustre ne l'est d'avoir

écrasé une fourmilière. Tout ce qui ne se rattache pas à l'activité fébrile de son époque ne mérite pas autrement son attention sympathique. Ces Acadicns simples et ignorants n'ont aucun droit à sa commisération; ils pouvaient être moraux, très moraux, mais ils tenaient trop à leur nationalité, à leurs coutumes, à leur langue. Sentimentalisme morbide que tout cela! Ils auraient dû oublier ces choses, se fondre avec leurs maîtres en une masse homogène. « Vous êtes des ignorants, des arriérés. Faites place à d'autres!» Voilà comme il raisonne. Il parle fréquemment de hard facts, de durs faits. Les hard facts, cela veut dire, pour lui, écraser un obstacle par n'importe quel moyen. L'audace de Lawrence l 'a tout particulièrement captivé : <• Il était résolu, inflexible ; sa volonté énergique ne pouvait se laisser affecter par des sentiments plus doux. L'humanitarisme plein d'effusion qui sévit aujourd'hui lui était étranger. » Bravo, Lawrence !

Parkman a pu se croire hors d'atteinte à la justice immanente de l'Histoire; mais l'impunité n'est jamais éternelle; elle n'existe pas plus pour l'historien que pour les auteurs des événements qu'il raconte. Tôt ou tard arrive l'heure de l'Expiation: car, si le public est indulgent pour les travers de l'esprit et les écarts de jugement, il ne l'est pas à l'égard de ces fautes qui entachent l'honneur. La manière dont Parkman a apprécié ces « hard facts » se retournera contre lui; elle sera sa propre condamnation ^\

[Parkman, dans son Montcalm and Wolfe, parlant du vasselage clérical auquel sont soumis les canadiens-français, dit

11. Le paragraphe qui suit n 'est pas dans le MS. originel. Nous le tradui- S0U8 d'après la version anglaise (II. 1701.) et le mettons entre crochets.

que « cela est excellent pour contenir des forces domptées qui requièrent la présence d'une sentinelle pour les empêcher de dériver; mais que cela est fatal à la robustesse de Pesprit et au courage moral '" ^>. Ceci sonne bien, certes; je ne veux discuter aucune des opinions de Parkman qui peuvent prêter à diversité de vues, ou quand il est avéré que l 'auteur pèche seulement par exagération ; mais « quelle belle robustesse d'esprit et quel superbe courage moral», chez ceux qu'il admire tant, Lawrence, Shirley, sans compter lui-même! Cher Parkman vous dites: «s'il est permis

12. Voici le texte anglais de Eichard: "Parkman, in his "Montcalm and Wolfe", speaks of the ecclesiastical tiitelage over the French-Canadians, which "aids the tamer virtues" that "need the présence of a sentinel to keep them f rom escapiug ' ', but which * * is fatal to mental robustness and moral courage. ' '

Noua donnons ci-après toute la page de Parkman d'où ces mots ont été tirés. L'état d'esprit étroit, sectaire et injuste de l'historien américain s'y révèle ouvertement. Cette page est au Chapitre XXX II de Montcalm and Wolfe, conclimon, page 427: "With the Peace of Paris ended the checkered story of New France; a story which would hâve been a history if faults of constitution and the bigotry and foUy of rulers had not dwarfed it to an épisode. Yet it is a noteworthy one in both its lights and its shadows; in the disinterested zeal of the founder of Québec, the self-devotion of the early missionary martyrs, and the daring ent«rprise of explorers; in the spiritual and temporal vasselage from which the only escape was to the savagery of the wilderness; and in the swarming corruptions which were the natural resuit of an attempt to rule, by the absolute hand of a maater beyond the Atlantic, a people bereft of every vestige of civil liberty. Civil liberty was given them by the british sword; but the conqueror left their religions system untouehed, and through it they hâve imposed upon themselves a weight of ecclesiastical tntelage that finds few equals in the most Catholic countries of Europe. Such guardianship is not without certain advantages. When faithfuUy exercised it aids to uphold some of the tamer virtues, if that can be called a virtue which needs the constant présence of a sentinel to keep it from escaping; but it is fatal to mental robustness and moral courage; and if French Canada would fulfil it-a aspirations it must cease to he one of the most priest-ridden communities of the modem world."

Cette page de rhistorien est tout simplement absurde.

d'appeler vertu une qualité qui a besoin de la surveillance constante d'une sentinelle pour ne pas s'oublier» en des mouvements dangereux; je vous remercie, tout ainsi que Gratiano remerciait Shylock, de m 'avoir fourni une formule ^^ Ah! quand un historien a besoin de l'œil vigilant d'un gardien pour ne pas s'égarer hors du sentier de la vérité, ses qualités faciles de description verbale et de sémillante narration méritent-elles vraiment le nom de qualités? J 'ai exercé à votre égard ce rôle de sentinelle, ou plutôt j 'ai suivi vos pas, et j'ai remarqué que chaque fois que vous pouviez le faire en toute sûreté, vous ne manquiez pas de vous évader loin du domaine du vrai ! Est-ce là ce que vous entendez par « robustesse d'esprit et par courage moral? »] Il ne faut pas une longue étude pour se convaincre qu'un esprit tout différent animait Brown, Haliburton et Murdoch. En lisant ces derniers, l'on ne tarde pas à se sentir en présence d'hommes dont le caractère est fait de large bienveillance, de droiture et d'amour du vrai. Ils ne sont pas d'aimables conteurs, ils n'ont même pas songé à le devenir: leur seule préoccupation, on le voit sans peine, était la recherche de la vérité, qu'ils ont exposée sans artifices, avec simplicité et candeur. Haliburton possédait toutes les qualités requises pour devenir un agréable anecdotier, mais il les a négligées pour s 'en tenir à un simple récit des événements. Pour lui, l'histoire n'était pas une série de mouvements fébriles et désordonnés, une course échevelée à travers deux continents: elle était au contraire une œuvre de recueille-

13. Gratiano. A Daniel, still say I; a second Daniel! / thank thee, Jew, for teaching me that word.

The Merchant of Venice. Act. IV, Se. I.

ment et de patience, où les parties arides ont leur place à côté de celles qui sont plus émouvantes. C'est pourquoi l'on le lit sans arrière-pensée ^\ sans méfiance; l'on se sent conduit par un guide siir, un espiit élevé et perspicace qui recueille, analyse, expose sans fard; et les documents habilement enchâssés viennent se ranger en pleine lumière dans un ordre parfait.

11 n'en est guère autrement de Murdoch, encore qu'il n'ait pas eu au même degré qu 'Haliburton le tempérament et certains dons indispensables au bon historien. Comme valeur morale, (cela ressort de son ouvrage, et nous ne pouvons juger de lui que par là,) Beamish Murdoch ne le cédait à personne ; il serait difficile de concevoir un citoyen réunissant plus de précieuses qualités qu'il n'en avait; mais quelques-unes de ces qualités, appliquées à l'histoire, devenaient des défauts. Ainsi, son extrême indulgence et son aimable bonliomie le portaient à tout excuser, à ne voir partout que de bonnes actions, ou du moins de bonnes intentions. Rarement trouve-t-il à blâmer, et quand il s'y décide, il cherche encore à amoindrir le poids de ses accusations par toutes les circonstances atténuantes que sa nature douce et bienveillante peut lui suggérer. Quelquefois même, il pousse cette disposition jusqu 'à en devenir ingénieux : par exemple, après avoir montré Armstrong sous un jour qui en fait un odieux tyran, par un exposé franc et honnête de tous les documents qui le concernent, voilà qu'il l'excuse par des I)ertes d'argent subies douze ou quinze ans avant son sui-

14. Dans le MS. original, — fol. 696, — après arrière-pensée, un trait au crayon conduit à la marge où se trouve la réflexion suivante : ' * Arrière-penaée convient plutôt à l'historien qu'au lecteur."

cide. D'une façon générale cependant, il se tait sur les défauts et les fautes et ne se prononce que sur les qualités ou les traits de caractère susceptibles d'une interprétation élastique, et qui peuvent être considérés comme bons ou mauvais selon les circonstances. De l'expulsion, et de Lawrence, il se borne à dire :

(f Lawrence fût engagé à fond dans l'expulsion (des Acadiens), et l'éloge ou le blâme, peut-être les deux à la fois, que mérite cet acte, lui sont surtout dûs. C 'était un homme inflexible en ses desseins, et qui tenait le pouvoir en des mains qui étaient loin d'être faibles. Energique et résolu, c'est avec un succès marqué qu'il s'attacha à établir et à consolider l'autorité britannique en ce pays. Il conquit le respect et la confiance de son gouvernement et des colons de la province '\ »

Des Acadiens, il n'a que de l'admiration pour leurs qualités en même temps que de la pitié pour leur triste sort :

« ...Le destin mélancolique des Acadiens, chassés violement de leur pays, dispersés en des terres étrangères, parmi des populations qui ne pouvaient les comprendre, offre un tableau qui n'est rien moins qu'agréable à contempler. S'il nous faut admettre que l'Angleterre ne pouvait espérer exercer un contrôle réel sur leur province tant qu'ils l'habitaient, d'autre part tous nos sentiments d'humanité sont choqués par la déportation même, et davantage encore par la manière dure selon laquelle elle a été opérée. Expédiés dans les autres colonies sans que celles-ci eussent préalablement consenti à les recevoir, et où peu ou point de mesures avaient été prises pour subvenir à leurs besoins dès leur

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