Cf. notre tome II, ch. XXVII
Kèrement ni un jugement de cour. Mais, à cela près, il ne manque rien à notre exposé, et la lettre des Lords du Commerce à Beleher montre bien que la mesure des iniquités commises par le gouverneur était comble, et que seule une mort opportune le sauva de la disgrâce qui était à la veille de fondre sur lui ^"'^ L'on comprit sans peine que Lawrence, si habile qu'il fût, avait couru un risque immense en déportant les Acadiens sans les ordres et contre les intentions formelles de la Métropole. Sa manière de procéder, les déguisements dont il a revêtu sa pensée, les précautions dont il a su s 'entourer, sa précipitation à agir avant de recevoir une réponse à ses lettres ambiguës, tout nous fait voir qu'il s'engageait délibérément dans une partie audacieuse et pleine de hasards, qui pouvait entraîner sa ruine, la perte
55. Le 30 septembre 1899, la revue The SpeaJcer^ de Londres, consacrait à Acadia une substantielle analyse-critique, sous le titre de: An Episode of Empire. Cet article est dans VAlhum où Eichard avait réuni les divers comptesrendus de son ouvrage; il n'est pas signé, mais Eichard l'a fait suivre de ces mots: Sent to me by James Bryce, the historian. D'où nous pouvons conclure que James Bryce devait en être l'auteur. Nous en extrayons ce qui suit, et qui se rapporte à la preuve que Eichard prétend avoir donnée des motifs intéressés de Lawrence comme cause de la Déportation. Bryce admet d 'abord que Eichard a bien montré que la déportation fut un plan d'origine coloniale, qu'elle a été exécutée à l'insu de la métropole et même contre son aveu, (nous savons ce qu'il faut penser de tout cela,) puis il ajoute: "Whether his aspersions on Lawrence 's motives are justified is another matter, Lawrence doubtless helped himself to the property of the Acadians, and ended Jiis career under a cloud. But his greed, we think, was an accident, not the cause, of his décision. (Ceci nous semble extrêmement juste: ce que Eichard donne comme caiise de la déportation n'en fut qu'un incident ou une conséquence en quelque sorte toute naturelle.) — Voici la conclusion assez piquante de cet article: "We are rather too proud, perhaps, of having "picked up our Empire in a fit of absence of mind". A little more knowledge on the part of the Home Government, a little more sympathy and understanding on the part of the earlier governors, might hâve saved the history of our american colonies from its deepest stain."
de son honneur, faire sombrer tous les projets d'avenir qu'il était en droit de former. Il était bien trop rusé pour n'avoir pas pesé et mesuré toutes ses chances. Alors pourquoi les aurait-il courues, s'il n'avait caressé un espoir, plus grand encore, qui les contrebalançait toutes? Et quel pouvait être cet espoir, si ce n'est celui de se créer une fortune à même les biens de ceux qu'il dépossédait? Toute autre conclusion serait absurde ^®.
[Même en l'absence des nombreuses preuves ou accusations que nous possédons contre Lawrence, nous pourrions encore dire, en vertu de conclusions rigoureuses: puisqu'il est absolument certain que ses conseillers ont été récompensés de leur complicité dans la déportation et en ont tiré profit, Lawrence qui encourait seul les risques, a dû nécessairement en profiter aussi lui-même, soit qu'il se soit approprié les terres vacantes, soit qu'il ait spéculé sur les bestiaux, ou peut-être les deux à la fois. Puisqu'il était assez malhonnête pour laisser des subalternes s'enrichir par de tels moyens, il l 'était assez pour ne pas s 'oublier lui-même, à moins de supposer qu'il ne fût un imbécile, ce qui n'était certes pas le cas. Le chef de bande, qui risque sa liberté et sa vie dans l'exécution de ses crimes, n'a pas l'habitude de négliger de prendre sa part du butin.]
Quoiqu'il en soit, cet argument, joint à la masse de preuves que nous avons produites, aux nombreux anneaux que nous avons soudés ensemble, complète la chaîne qui doit river Lawrence pour toujours au pilori de l'histoire.
56. A cet endroit du MS. original — fol. 680 — il y a un renvoi à la marge où est insérée la note suivante au crayon : * ' Insérer ici les remarques à la marge de la page suivante." — Nous mettons entre crochets ces remarques qui se trouvent en effet en marge du folio 681.
Il répugne, il est vrai, de concevoir qu'il a pu se trouver un personnage assez inhumain pour expatrier tout un peuple dans le but de s'enrichir de ses dépouilles. Ne pouvant douter que Lawrence n'ait spéculé sur le bétail des Acadiens et sur leurs terres, nous serions prêt à douter qu'il ait agi en tout cela avec préméditation, si la chose était possible; mais elle ne l'est pas. Son crime est horrible; il dépasse nos conceptions. Hélas! ne savons-nous pas qu'il s'est rencontré, de tout temps et dans toutes les conditions, des hommes qui ont commis des actes aussi honteux qu'il se pouvait? Il n'a pas prémédité son action ! Mais l'homme qui n'a jamais exprimé un sentiment humain en face de la désolation qu'il causait ; qui a donné l'ordre de s'emparer des hommes d'abord pour les déporter en certains lieux, et ensuite des femmes pour les jeter ailleurs, en recommandant aux gouverneurs des provinces où il les envoyait de les garder à vue, était bien capable de préméditer un tel acte dans un but de spoliation. Il n'a pas prémédité son forfait! Mais l'homme qui a fait peser sur ses compatriotes une intolérable oppression, qui a commis des concussions dans tous les domaines du sei^iee public, a bien pu, même s'il n'était coupable que de la moitié des accusations portées contre lui par ses administrés et par les Lords du Commerce, accomplir la déportation d'un peuple en vue de s'enrichir. Les grands criminels de cette espèce ne font pas les choses à moitié. Il n'a pas prémédité son forfait! Mais un honmie qui comme Lawrence, de simple apprenti peintre en bâtiments, s'élève, en quelques années, au grade de brigadiergénéral, et au poste de gouverneur d'une Province, n'a dû rien laisser au hasard. Dans un temps où l'avancement était à peu près fermé au roturier, il fallait à celui qui avait
l'ambition d'arriver coûte que coûte, un esprit d'intrigue peu ordinaire, des combinaisons mûrement délibérées, un plan bien défini, bien jalonné, bien échafaudé. Pas prémédité ! Ah ! l 'imprévu tient peu de place dans la vie de pareils intrigants. Les Acadiens possédaient au bas mot cent mille têtes de bétail. La question: qu'en ferait-on? s'imposait au premier coup d'oeil; elle était large comme l'horizon. Un enfant s'en fût occupé. Et Lawrence, cet apprenti-peintre devenu gouverneur, aurait été assez innocent pour n'y avoir pas songé d 'avance ? Alors que la déportation avait été ellemême réglée dans ses plus petits détails avec une perfection diabolique? Nous n'y pouvons croire. Tout était bien réglé, déterminé d'avance, et longtemps d'avance. Arrivé en si peu de temps à une position honorable qui eut ébloui un pai*venu du hasard; devant son succès à ces roueries qui servent aux intrigants habiles d'échelle pour monter aux honneurs, il lui manquait cependant la fortune. Or, il aspirait à briller sur un plus grand théâtre. Avec l'opulence, il était sûr d'atteindre d'un bond au sommet. L'apprentipeintre, qui avait montré assez de savoir-faire pour décrocher le titre de gouverneur, pouvait bien considérer ce haut poste, non comme un terme, mais comme un acheminement à quelque chose de supérieur encore. Pratiquant le despotisme, il était homme à e pas reculer devant ce qui pouvait seul lui permettre de réaliser son rêve de grandeur, les richesses mal acquises ^'.
57. Voici la phrase textuelle du MS. original — fol. 682 — : "L'apprentipeintre qui a\ait pu assez comprendre son chemin pour arriver gouverneur, avait bien pu, étant gouverneur, comprendre mieux encore celui qui lui restait à parcourir; et, étant despote, l 'exécuter, " La phrase est plus que boiteuse. Le traducteur a eu raison de mettre en marge: '' Exécuter un chemin". — Les
Haliburton pesait bien ses paroles quand il disait que la disparition des documents ne pouvait être attribuée qu'à la Jionte. C'était également pour la même raison que l'on avait enlevé aux Acadiens leurs archives, un mois avant leur arrestation.
C'était parce que les Acadiens avaient poussé la soumission jusqu'à un point inouï et déplorable, que leur déportation fût résolue, et qu'elle fût exécutée avec un succès qui autrement resterait inexplicable ^^
mots "apprenti-peintre" sont dits de Lawrence dans Lawrence 's character. Mais nous avons déjà vu que rien n'autorise à les prendre au sérieux. Nous ferons remarquer que la nomination de Lawrence au poste de gouverneur n'a eu lieu qu'après que la déportation eût été exécuté*.
58. Voici la phrase du M 8. même folio: "C'était par ce que leur esprit de soumission était porté à un excès sans exemple et déplorable que leur déportation fût résolue, et qu'elle fût exécutée avec un succès qui serait inexplicable autrement." Abstraction faite de la forme, et du peu de lien que cette phrase a avec ce qui précède, nous croyons que Richard énonce ici une grande vérité: à savoir que si les Acadiens se fussent soulevés en masse quand il en était encore temps, et ils en auraient eu plus que le droit, leur sort eût été tout autre. Visà-vis de cette phrase, le traducteur a mis en marge ceci: "Ceci ne s'accorde guère avec ce que vous dites du devoir qu'avait Lawrence de provoquer une petite révolte." — D'accord. Une petite révolta eût été facilement réprimée, et elle eût fourni à Lawrence un semblant de motif à son crime. Mais une grande rébellion, parfaitement organisée, eût balayé sans doute les garnisons anglaises et changé la face des choses en Acadie et dans tout le Canada. Cf. aux appendices notre étude sur: La leçon de l'histoire acadienne.