Ibid. ch. XX. ad fin. p
veillance que l'on peut désirer chez l'historien, mais ils avaient en môme temps ce mâle courage qui fait aiïronter les obstacles, cette fermeté de caractère qui fait que l'on s'empare d'une question, si ardue qu'elle soit, pour la peser, la mûrir, l'éclaircir et prononcer fermement sur les responsabilités, les intentions et les résultats, Murdoch passe rapidement sur les événements de la déportation, comme si son esprit n'était pas assez vaste ni assez perspicace pour embrasser et débrouiller le chaos qui s 'offrait à lui, ou comme si la délicatesse de ses sentiments en recevait un coup trop violent pour lui permettre de s^j appesantir. En ce qui regarde la déportation, il n'avait pas eu l'avantage qu 'a eu Parkman ; il écrivait avant la publication des Archives et avant que le manuscrit de Brown fût connu. Ce dernier surtout l'eût éclairé puissamment sur le caractère de Lawrence et les motifs de la déportation. Quoi qu'il en soit, il ne fausse rien de ce qu'il connaît, et surtout il n'a recours à aucun subterfuge pour déguiser la vérité. S 'il est partial, il l'est inconsciemment. Son Histoire n'est qu'un simple journal des événements. Cependant, elle survivra à son auteur, et grandira, alors que Parkman, discuté et compris, s'en ira de plus en plus, malgré les attraits de son style et le piquant de ses anecdotes, sur la pente qui mène à l'oubli '\
17. Dans l'édition anglaise (II, 174,) il y a la phrase suivante: " However, with ail his ingenuousness, Murdoch could not write a truthful history of thèse events by making a mère summary of the documents that were lef t, ' ' — laquelle n'est pas dans le MS. original — fol. 700 — , non plus que le renvoi suivant au bas de la page : ' ' Although too severe, Campbell, in his History of the County of Yaimouth, is in the right direction when he styles Murdoch 's History a valîtahle repository of facts for some future historian."
Si notre ouvrage revêt plutôt la forme d'un plaidoyer que celle de l'histoire; si nous discutons longuement les documents publics; si nous cherchons à enchaîner les faits, pour en tirer, au meilleur de notre jugement, le sens exact, c'est que nous nous y voyons forcé, c'est qu'en ce cas particulier l'histoire ne peut s'écrire autrement '^ L'homme le plus impartial qui se contenterait de mettre devant le public un simple abrégé des pièces qui ont échappé à la destruction, se rendrait coupable de grave injustice, et n'aurait rien écrit qui ressemblât ii l'histoire. Il en serait surtout ainsi, s'il s'en tenait exclusivement au volume des archives, car cette compilation, ainsi que nous l'avons surabondamment démontré, n'est que le recueil partial et tronqué de la partie adverse, quand déjà cette partie même avait fait disparaître avec le plus grand soin de ses propres documents tout ce qui était propre à jeter de la lumière sur le sujet. Elle est donc éminemment, quoi qu'elle n'en ait pas l'air, un plaidoyer exparte. Si cela est, et l'on ne peut raisonnablement en douter, que penser alors du rôle de ces écrivains, peu nombreux heureusement, qui, non contents de pouvoir puiser à pleines mains à cette source contaminée et malhon-
18. L 'édition anglaise a encore ici tout un passage auquel rien ne correspond dans le MS. original, — fol. 700. — Le voici: "When a crime is committed, almost ail the évidence must hâve the same drift, if the eulprit stands for judgment. So it is hère, and this explains what appears to be spécial pleading. If I eould possibly be wrong a,s to the motives of the déportation and Lawrence 's guilt, then, of course, much of what I hâve said would fall at the same time. The exeeptional circumstances of the case forced me to examine carefuUy, in ail their bearings, the documents I hâve produced, and to deteet, by close comparison and analysis, the hidden connection between apparently isolated events; no other course is open to a man who tackles a period of history that is so poor in documentary évidence." (P. 175.)
nête, n'y cueillent que ce qui peut paraître étayer les prétentions extrêmes qu'ils osent soutenir ! Môme si cette source était intacte, elle ne représenterait encore que la Aversion (le Lawrence et des autorités, et peu ou point celle des Acadiens; et quand, à cette insuffisance native, s'ajoute pour elle le fait d'avoir été tronquée par Lawrence et ses complices, et encore tronquée par le compilateur même, nous nous demandons ce qu'il en reste après que Parkman lui a appliqué à son tour ses procédés de mutilations à outrance^".
Pour mieux saisir notre pensée au sujet de l'injustice qu'il y aurait à écrire l 'histoire de cette province d 'après ces documents tronqués, et même si nous les avions au complet, que l 'on se rappelle les malversations dont Lawrence est accusé, les humiliations, la tyrannie qu'il fit subir aux colons anglais d 'Halifax, ainsi qu 'il appert par les requêtes de ces derniers. Que font voir de tout cela les documents officiels? Rien, absolument rien. Et cela se comprend. Lawrence, qui avait tout pouvoir en mains, n'était certainement pas assez naïf pour faire verser aux archives les plaintes portées contre lui par le peuple, encore moins pour les transmettre aux Lords du Commerce. Tous ces faits si importants ont été ignorés du public pendant plus d'un siècle; et, sans la découverte du manuscrit de Brown, ils le seraient encore. Nous nous trompons: il y a im document officiel qui pouvait jeter un flot de lumière sur la tyrannie et les malversations de Lawrence, c'est la lettre des Lords du Commerce à Belcher, en date du 3 mars 1761, que nous avons citée.
19. Le paragraphe suivant est sur un feuillet non paginé ajouté au fol. 701 du M8. original, et auquel l'auteur renvoie par un signe.
Mais le complaisant compilateur l'a tout simplement supî)i'imée -".
[Beaucoup seront peut-être portés à croire que le travail auquel nous nous sommes livré, pour enchaîner ainsi les faits, a dû être immense. Ce serait une erreur. La chose nous a été facile, au point qu'il nous en revient peu de mérite. Il nous a suffi, en premier lieu, de comprendre le caractère des Acadiens, leurs intérêts, et ceux de la France et de l'Angleterre quant à la question de leur départ de la province ou à la prolongation de leur séjour dans le pays, leurs habitudes paisibles, leur esprit de soumission, tel que nous en avons la preuve dans les documents publics eux-mêmes, pour deviner les motifs d'ordre matériel qui ont amené la déportation, y ne fois ces motifs trouvés, nous avons cherché à les appuyer sur des faits positifs, qui se sont présentés en abondance; et alors tout document, qu'il se trouvât au volume des Archives ou qu'il en fût éliminé, venait confirmer nos prévisions avec une force qui nous laissait toujours dans l'étonnement. Pas une seule fois ne nous est-il arrivé de tomber sur une pièce qui pût détruire ou seulement affaiblir l'enchaînement de nos déductions, si bien que nos recherches que nous nous proposions de poursuivre pendant plusieurs années, ont été abrégées du coup.] Nous projetions, entr'autres, de recourir aux originaux des documents publiés dans le volume des Archives, afin d'en comparer les textes et de rétablir les endroits omis. Avec l'expérience que nous
20. Le passage que nous mettons entre crochets est marqué d'un trait au crayon dans le MS. origmal — fols 701-702 — vis-à-vis duquel il y a le mot omettre. Fidèle à notre méthode, nous croyons devoir l'insérer.
avions acquise, nous savions fort bien ce que signifiaient les astérisques qui figurent dans la compilation préparée par Akins. Chaque fois qu'il nous a été donné de rencontrer ailleurs tel passage remplacé ici par des astérisques, nous avons toujours remarqué que la partie omise avait plus d'importance que celle qui était produite, qu'elle annulait ou infirmait les idées que le compilateur paraissait vouloir imposer. Entreprendre de relever tout cela devenait oiseux, du moment que nous avions sous la main plus qu'il ne nous en fallait pour convaincre le public du système adopté par Akins. Nous ne pouvons douter que de plus amples recherches n'eussent conduit à des découvertes curieuses; mais alors, il eut fallu surcharger notre travail par l'exposé ad nausemn des fraudes commises par le compilateur-'. Si notre ouvrage suscite la contradiction et que nous soyons obligé de reprendre nos recherches, nous le ferons; loin de redouter la critique, nous l'invitons à se montrer, car, autant que nous pouvons en juger, une enquête plus minutieuse sur les procédés chers à Akins n'aurait d'autre résultat que d 'infliger à celui-ci de nouvelles humiliations --. [Oui, et nous le réj^étons avec toute l'assurance que donne une conviction assise sur les plus solides raisons, ce volume des Archives n'est que le recueil des faits qui, dans l'esprit du compilateur, pouvaient justifier la déportation.] Le plus souvent,Akins ne tire de la correspondance des gouverneurs (jue ce qui lui paraît défavorable aux Acadiens ; le reste est
21. lia phrase suivante du MS. original — fol. 702 — a été biffée: "Nous entendions consacrer cinq ans et plus à ce travail, et quinze mois ont été amplement suffisants. ' '
22. Vis-à-vis du passage entre crochets, le MS. original — fol. 703 — ^porte la note marginale suivante: "Omettre, répété trop souvent."
remplacé par des astérisques; quelquefois même aucun signe n'indique qu'il y a eu suppression. Les réponses des habitants français, celles de leurs prêtres ou des gouverneurs français du cap Breton sont presque invariablement omises. Quels griefs invoque-t-on contre eux? Lorsque ces griefs sont spécifiés, ce qui n'est pas toujours le cas, ils se réduisent ordinairement à ceci : un retard à répondre à une communication; résistance passive à l'injonction de prêter un serment sans réserve, ou bien efforts et négociations pour y substituer un compromis. Jamais l'on ne voit rien de plus grave. Et pourtant ces habitants avaient affaire à une autorité dont la puissance était dérisoire et qui n'avait pas les moyens de faire respecter ses volontés ! Néanmoins, comme, dans certaines de ses parties, ce volume contient exclusivement les documents qui énumèrent ces griefs, lesquels y sont qualifiés avec toute l'emphase propre au style militaire, le lecteur non averti ou préjugé est naturellement porté à en tirer des conclusions défavorables aux Acadiens. Il est rare qu'un lecteur s'occupe sérieusement des dates; il prend les documents tels qu'ils viennent, dans l'ordre où il les trouve, sans regarder à l'intervalle qui sépare les faits dont il y est parlé. Ces documents venant à la suite l'un de l'autre donnent l'impression de la même succession dans les événements. Cependant il arrive parfois qu'un laps de temps considérable s'est écoulé entre deux; et nous avons l'exemple de toute une période enjambée prestement sans qu'une seule dépêche émanée des Lords du Commerce ou des gouverneurs nous signale son existence. C'est ainsi que, pour les trois dernières années qui ont précédé le suicide d'Armstrong, alors que celui-ci avait à peu près perdu la tête, et qu'il était trop absorbé par ses querelles avec son
conseil et son entourage pour s'occuper des Acadiens, le volume des Archives ne contient quoi que ce soit.
Bien différente est la partie de la compilation qui a trait à la fondation et au développement d'Halifax. Ici l'auteur se donne un peu plus de latitude, il se montre moins exclusif, mais les lacunes sont encore considérables et importantes. Il évite généralement de mentionner tout ce qui pourrait trahir, chez les nouveaux colons, l'esprit d'insubordination ou un état moral inférieur à celui des Acadiens : dans l'ensemble cependant il est plus circonstanciel; et si les plaintes qu'ont pu fonnuler les habitants n'arrivent pas jusqu'à nous, l'on assiste du moins à leurs occupations; l'on se rend un compte plus ou moins exact de leurs désappointements, de leurs différends, car tout n'est pas paix et harmonie au sein de la nouvelle société. Le régime militaire, dont s'accommodaient les Acadiens depuis quarante ans, semble peser lourdement sur les épaules des habitants, et pourtant on le leur avait adouci. Loin de nous l'idée de vouloir déprécier cette population; mais l'on conçoit que, recrutée un ïjeu partout, sans choix particulier, il a dû se trouver parmi elle, à l'origine de cette fondation d'Halifax, des éléruents de peu de valeur, comme il s'en dût trouver également chez les Acadiens du temps de La Tour. Sans vouloir agir dans un esprit de censure, l'on nous permettra bien de constater certains cas extraordinaires qui ne paraissent pas indiquer un haut degré de moralité. Ainsi, nous voyons qu'à Halifax, six mois après sa fondation, lorsqu'il y avait vingt-cinq licences pour vente de spiritueux, quarante personnes comparaissaient devant les grands jurés pour en avoir vendu illégalement, et cela, quand le gouvernement avait distribué dix mille gallons de rhum, de juillet à dé-
cembre. Nous voyons aussi que les officiers d 'Annapolis, qui étaient une douzaine au plus, en avaient consommé trois mille gallons dans un espace de temps qui n'est pas défini, mais qui n'a pas excédé une année "^
Haliburton nous donne un étrange exemple de l'état des moeurs à Halifax : <'^ . . . nous pouvons nous faire quelque idée de l'état des mœurs publiques à Halifax par une mesure extraordinaire portée par le gouverneur Cornwallis, laquelle, après avoir constaté que les morts n'étaient accompagnés à la tombe ni par les parents, ni par les amis ou les voisins, et qu'il était même difficile de se procurer les porteurs nécessaires, enjoignait aux juges de paix, à la mort d'un colon, de convoquer douze personnes prises dans le voisinage du dernier lieu de résidence du défunt, afin de les faire assister à ses funérailles et porter son corps en terre ; en cas de désobéissance à ces ordres, le nom du délinquant devait être effacé du registre public, et toute allocation et support de la part du gouvernement devaient lui être retirés -*...»
IjC complaisant compilateur ne reproduit que la dernière
23. L'édition anglaise (p. 179.) a ici un renvoi au bas de la page qui n'est pas dans le MS. original. Le voici: "l'wo years later, in may 1760, the Hon. Alexander Grant, member of the Executive Couucil, writing from Halifax to the Eev. Ezra Stiles of Boston, says : ' ' The inhabitants may be about 3,000 ; one third Irish, one fourth German or Dutch, the most useful and industrious settlers among us, and the rest English, with a very sniall number of Scotch. We hâve upwards of 100 licensed houscs, and perhaps as many more which retail spirituous liquors without license ; so that the business of one-half the town is to sell rhum, and the otber half to drink it. You may, from this single circunistance, judge of our morals, and naturally infer that we are not enthusiastic in religion. ' '
24. Hist. and Statis. Acct. of N. S., vol. I, ch. IV. P, 165-6.
partie de cet ordre, en omettant les considérants -*. De cette manière, l'ordre en question ne paraît avoir été porté que pour prévenir la possibilité de faits tels que relatés dans les considérants, tandis qu'il l'a été parce que de pareils faits s'étaient produits. C'est là exactement l'un des procédés favoris de Parkman: couper en deux une citation pour en faire disparaître la partie gênante. Cette méthode peut convenir au chinirgieîi qui ampute un membre, mais pas à l'historien.
Dans une lettre des Lords du Commerce à Cornwallis, en date du 16 octobre 1749 -^ répondant à quatre lettres de ce dernier, les Lords réfèrent à «l'esprit d'irrégularité et à l'indolente disposition d'une grande partie des colons «, dont s 'était plaint Cornwallis dans ses dépêches. Or, si nous consultons ces quatre lettres de Cornwallis telles qu'elles se trouvent au volume des Archives, nous n'y voyons rien de cela; seulement, à un endroit de la lettre du 11 septembre, il y a des astérisques, qui remplacent probablement les plaintes foimulées par Cornwallis. Le compilateur eût procédé bien différemment s'il se fût agi de griefs contre les Acadiens. A preuve, c'est que, dans la partie de son ouvrage qui concerne la fondation d'Halifax, il répète contre
25. Akins. P. 583. Cette proclamation de Cornwallis est du 14 octobre 1749.
26. Le MS. original, — fol. 706 — , aussi bien que la version anglaise, portent 10 octobre. C'est une erreur. Il n'y a pas de lettre des Lords à cette date, mais bien le 16 octobre. Cf. Akins, P. 587. Can. Arch. (1894) Oct. 16. Whitehall. Lords of Trade to Cornwallis. B. T. N. S.., vol. 34, P. 163. Egalement, Eichard dit que cette lettre des Lords répondait à trois lettres de Cornwallis, tandis qu'il y est spécifié qu'ils accusent réception des lettres des 22 juin, 24 juillet, 20 août, et 11 septembre. Et cela fait quatre. C'est à la page 587 de Akins, que se trouvent les astérisques en question, %crs la lin de la lettre de Cornwallis au duc de Bedford, en date du 11 septembre.
les habitants français toutes les plaintes qui se trouvent déjà dans la partie intitulée: Acadian French, et cela contrairement à ce qu'il fait ailleurs, car Akins n'a pas l'habitude de revenir sur les mêmes sujets. Excellent moyen de grossir le dossier des Acadiens! L'on croirait qu'il a emprunté à Parkman son truc: multiplier en divisant, si sa compilation n'était antérieure aux ouvrages de Parkman; et alors c'est plutôt celui-ci qui est redevable à l'autre. Arcades amho -\
Non content d'insérer les lettres du traître Pichon parmi les documents officiels, Akins a encore eu l'idée d'introduire dans son ouvrage une lettre complètement étrangère à l'objet qu'il avait en vue: à savoir, une dépêche adressée de Québec, le 12 septembre 1745, au ministre, le comte de Maurepas, par messieurs de Beauharnois et Hocquart, officiers français -^ et cela, parce que cette lettre contenait trois ou quatre lignes défavorables aux Acadiens. Ces messieurs avaient-ils du moins raison? Parlaient-ils en connaissance de cause? Nous ne le croyons pas. Peut-être avaient-ils résidé à Louisbourg, mais bien certainement ils ne vinrent jamais en Acadie; cette permission ne leur en eût pas été
27. L'édition anglaise n'a pas la citation latine; elle la remplace par la phrase suivante: "They both understand each other like pickpockets in a crowd" — autrement dit: Akins et Parkman s'entendent comme larrons en foire.
28. Ahins, P. 157-8, au bas. Il a emprunté cette lettre aux N.-Y. Col. Doc. vol. X. Cette lettre est aux ArcJi. dti Can. Canada. Corr. Gén. 1745, vol. 83. M. de Beauharnois, Gouverneur Général, M. Hocquart, Intendant, c. 11, 1745. Sept. 12, Québec. ' ' MM. de Beauharnois and Hocquart to Minister. They inform him of the taking of Louisbourg by the English, who thus become masters of He Eoyale. Project for the recovery of the Island and of Acadia. Interesting détails as to both eountries and as to measures adopted for their recovery." (This document is most important.)
donnée. Ce qu'ils y disaient des Acadiens pouvait avec raison s'appliquer aux habitants de sang mêlé qui vivaient un peu partout et qu'ils purent rencontrer sur les côtes de l'île du cap Breton, mais non aux français de la péninsule établis sur leurs propres terres. La lettre représentait que « les maisons des Acadiens étaient de misérables cabanes de bois sans aucunes commodités ni ornements, et contenaient à peine les meubles les plus nécessaires », et ajoutait que les «• Acadiens étaient extrêmement ménagers de leur argent""». En ving-t endroits, soit dans les xVrcbives, soit dans les relations de l'époque, il est dit unanimement que les Acadiens vivaient dans l'aisance"*^, que leurs maisons étaient spacieuses et confortables. Cependant, le compilateur ayant inséré dans son ouvrage un document ori il y a une affirmation à rencontre, plusieurs écrivains se sont hâtés de re- I>roduire cette xjièce: tant il est vrai que le but que s'était proposé Akins — bâtir un arsenal oii l'on trouverait tout plein des armes contre les Acadiens — a été atteint. Et pourtant, il est évident que les officiers, auteurs de cette lettre, n'étaient pas dans une situation leur pennettant de se former un jugement éclairé en la matière; et, s'il fallait ramasser tout ce qui s'écrit à la légère, il serait toujours possible de défigurer l'histoire au point de la rendre méconnaissable. Même si messieurs de Beauharnois et Hocquart eussent parlé en connaissance de cause, ce qu'ils ont affirmé au sujet
29. "...The Acadians }iave not cxtended their plantations aince they hâve corne under English dominion ; their houses are wretched wooden boxes, v?ithout conveniences and without ornaments and scareely containing the most necessary f urniture ; but they are extremely covetous of specie ..."
'.W. Le texte du M S. oriffinal — fol. 709 — porte ahondancf. C'est un peu fort, croyons-nous. Aisuvcc nous semble plus près de la réalité.
des Acadiens, ils auraient pu le dire aussi bien des angloaméricains ; en fait cela peut se dire de toutes les colonies nouvelles. Un jugement de cette nature vaut plus ou moins, suivant le point de vue auquel on se place, et selon les circonstances de temps, de lieux et de personnes. Aux yeux de ces gais viveurs, énervés par la splendeur des cours, étrangers à la vie simple et rude du laboureur et du colon, et qui foulaient pour la première fois le sol d'Amérique, les demeures des Acadiens, si tant est qu'ils aient été à même d'en juger, devaient paraître bien modestes en effet. Il n'y avait parmi eux ni architectes ni tapissiers; les riches brocarts, les tentures aux couleurs variées, les tableaux ne se trouvaient pas dans leurs rustiques habitations. « Ménagers de leur argent», — ils l'étaient et devaient l'être, comme le sont et doivent l'être tous ceux qui subsistent du travail de leurs bras, comme le sont tous ceux qui ne comptent pas pour vivre sur les capitaux amassés par d'autres, ou sur le labeur de ceux qu'ils exploitent, comme le sont les travailleurs ruraux.
S'il est un point sur lequel l'on ne puisse différer d'opinion, et sur lequel tous les historiens soient d'accord, c'est bien celui des mœurs douces et paisibles des Acadiens. L 'on sait, à n'en pouvoir douter, qu'ils étaient industrieux, qu'ils vivaient dans l'aisance malgré la subdivision forcée de leurs terres, que leur moralité était très haute, que leur entente mutuelle était aussi parfaite qu'il est possible de l'espérer en ce monde, que leurs différends étaient réglés à l'amiable, que les pauvres étaient fort rares parmi eux et qu'ils étaient secourus avec empressement par la communauté. A ce concert unanime des écrivains, il fallait une voix discordante, et personne n'était mieux qualifié pour la
faire entendre que Francis Parkman. Si l'on divisait l 'humanité en deux camps: ceux qui voient plutôt les qualités, et ceux qui voient plutôt les défauts, en d'autres termes, si les hommes se partageaient en bienveillants et en grincheux, Parkman occuperait un rang distingué parmi ces derniers. Pareille manie conduit forcément à la partialité, sinon à la mauvaise foi. Le champ d'opération est vaste, et il est si facile de donner une tournure défavorable aux actes les plus innocents. Que vous fassiez ceci ou cela, il en est qui trouvent matière à blâme, même s'il vous était impossible d'agir d'une autre manière que vous n'avez fait. « Les Acadiens, dit Parkman, étaient des paysans simples et très ignorants, industrieux et frugaux, jusqu'à ce que les jours de malheur fussent venus les jeter dans le découragement ^^ ; ils vivaient isolés du monde, et montraient peu de cet esprit d'aventure qui s'était développé chez leurs frères du Canada, grâce à lafacilité avec laquelle ils avaient pénétré dans ces vastes régions de l'intérieur oii abondaient les fourrures; ils avaient peu de besoins et encore des plus primitifs; se livrant modérément à la chasse et à la pêche pendant l'hiver, mais surtout adonnés à la culture des prairies s 'étendant le long de la rivière Anna polis, ou des fécondes terres d'alluvion arrachées par le moyen de digues au flux et reflux de la Baie de Fundy. »
Nous ne doutons pas que les Acadions ne se soient sentis abattus en touchant les rivages de la Nouvelle Angleterre ; mais si Parkman avait eu la moindre bienveillance, il eût
31. Dans l'édition anglaise, la citation se borne là, tandis que dans le MS. original, — fol. 710, — elle est telle que la donne notre texte. Cf. Parkman. Montcalm and Wolfe. I. ch. VIII. P. 268.
facilement compris que, clans leur situation désespérée, aucun autre sentiment que le découragement ne pouvait habiter leur âme. Voulait-il qu'ils se fissent colons dans les endroits oii on les avait jetés? A quoi eussent servi des terres à des familles tronquées dont les membres épars pleuraient sur leur séparation, et qui, pendant huit années, jusqu'à la Paix de 1763, n'eurent pas le privilège de se chercher et de se réunir, — car les ordres de Ijawrence le leur défendaient? — Pouvait-on transfonner en colons, attachés au lieu de leur exil et au travail, ces gens que l 'on avait mis dans une situation d 'esprit plus triste que la mort, auxquels l'on avait enlevé tout ce qu'ils possédaient, que l'on avait arrachés du sein de l'abondance et de leurs foyers pour en faire des mendiants parmi des étrangers à leur langue, à leur religion, qui souvent se moquaient d'eux en les accablant de mépris? Parkman en parle bien à son aise! Pour ces gens de cœur, si simples et si ignorants qu'ils fussent, que restait-il d'autre qu'à se décourager en face d'une si âpre destinée? S'il en eût été autrement, ils eussent été indignes de toute sjnnpathie.
Cette simplicité et cette ignorance mêmes, unies à leur industrie et aux hautes qualités morales dont furent témoins les compatriotes de Parkman, — voilà justement ce qui a contribué le plus à intéresser à leur malheureux sort tant d'écrivains distingués et d'âmes compatissantes. L'homme doué d'instincts généreux ne se détourne pas de l'opprimé, et surtout il ne l'accable pas, parce qu'il est simple et ignorant. C'est justement à cause de cette simplicité et de cette droiture qu'un despote, avide de richesse, a réduit ces paysans à la misère afin de s'enrichir du fruit de., leurs travaux.
L'occupation des Acadiens était l'agriculture et l'élevage des bestiaux; et, malgré le reproche que semble leur faire Parkman de n'avoir pas tiré parti des ressources que leur offraient la chasse et la pêche, nous considérons que leurs préférences pour l'agriculture prouvaient chez eux une civilisation supérieure à celles qu'ils eussent marquée en cédant à M l'esprit d'aventure ». Il est probable que Parkman eût, dans tous les cas, trouvé matière à critique et surtout s'ils eussent été ce qu'il leur reproche de n'avoir pas été. Nous voyons, dans l'état dressé par Winslow, que la moyenne, par famille, dans le district des Mines, était de vingt-trois bêtes à cornes, trente moutons et quatorze porcs. Cette moyenne serait considérable, croyons-nous, même de nos jours, et devait l'être bien davantage alors: pareille accumulation avait quelque chose d'étonnant, si l'on songe qu'elle était le lent produit de quelques têtes de bétail importées dans le pays soixante quinze ans auparavant. Cinquante ans après que les terres des Acadiens eurent été livrées aux colons anglais, la population du Bassin des Mines n'excédait pas celle qui l'habitait au temps de la dispersion ^-, encore que ces colons se fussent implantés en nombre bien supérieur à celui des pionniers Acadiens, et qu'ils se fussent trouvés sur des terres toutes prêtes pour la culture, tandis que les premiers Acadiens avaient eu à accomplir de durs travaux de défrichements et à drainer des marécages. Bien que leurs successeurs fissent grand
32. Dans le MS. original — fol, 713 — la phrase s'arrête ici; nous la complétons d'après la version anglaise (II. P. 184;) cela est nécessaire pour faire ressortir toute la pensée de l'auteur, qui établit une comparaison tout à l'avantage des Acadiens.
cas des terres endiguées, il y avait beaucoup moins de ces prairies ainsi conquises sur la mer, cinquante ans après la déportation qu'à l'époque même où elle était survenue; et cependant, les travaux d 'endiguement faits par les Acadiens avaient pu être partiellement utilisés '■^ Lorsqu'on 1765, les colons établis dans cette partie du pays désirèrent refaire ou réparer ces digues, ils s'adressèrent au gouverneur Belcher pour en obtenir la permission de faire exécuter ces travaux aux frais du gouvernement par les Acadiens, et ces mêmes colons avaient cependant eu l'avantage de s'établir sur des terres déjà défrichées ^\
Les Acadiens étaient simples et ignorants, mais ils vivaient à une époque où l'ignorance était presque générale chez les gens de leur classe. Il serait injuste de ne pas tenir
33. Le MH. original renvoie: "Voir Haliburton. Eist. of Nova Scotia." II, 114 et seq.
34. Note du MS. original : * * The Mémorial of the luhabitants of King 's County, etc. That the Acadians who hâve hitherto been stationed in thia county hâve been of great nse as laborers, in assisting the earrying on our business in agriculture and improvements in gênerai, but particularly in the repairing and making dykes, a work which they are accustomed to, and experienced in, and we find that without their assistance many of us cannot continue our improvements, nor plough, nor sow our lands, nor finish the dyking still required to secure them from sait water, and being convinced from expérience that unless those dyker lands are inclosed we cannot with certainty raise bread for our subsistance. ' '
.lohn Burbidge, Samuel Willoughby, Handly Chipman, Elisha Lathrop, Nathan de Wolf, Robert Denuison, Judge Deschamps, Moses de Les Derniers, W. Tonge, Henry Denson, Joseph Wilson, Joseph Baly, Benj. Sanford. In behalf of the inhabitants of Cornwallis, Horton, Windsor, Falmouth and Newport.
Cf. Can. Archives. Nova Scotia, 1765. March March, 23. Mémorial of the Inhahitants of King 's County, that the Acadians may he allowed to remain for the srimmer, to assist in carrying on agriculture and improvements. B. M. Add. 19071. Fol. 21^. C. F. Doc. in. II. 93.
compte de leur situation toiit-à-fait exceptionnelle. Les cent soixante-quinze familles qui s'implantèrent sur ce coin de terre d'Amérique et qui devinrent la souclie de la nation acadienne, vivaient dans un isolement à peu près complet sous la domination française tout autant que sous le régime britannique; elles étaient sans contact, sans relations avec les centres. Dans ces conditions, elles ne sentaient guère le besoin de s'instruire, ou, si elles en avaient le désir, les circonstances dans lesquelles elles se trouvaient les empêchaient de le satisfaire, et leurs aspirations en ce sens durent s'émousser vite devant les obstacles qui s'opposaient à ce que l'instruction pût fleurir paimi elles. Leur ignorance n 'a donc pas de quoi nous surprendre. Mais, eût-elle été sans excuse et aussi profonde que Parkman le donne à entendre si souvent, il n'y aurait pas là de raison d'accabler ces gens, et de leur refuser la sympathie que mérite le malheur immérité ^°.
L'acharnement que met Parkman à revenir sur ce point, l 'insistance avec laquelle il mêle cette considération au récit de leurs infortunes, semble à tout le moins déplacée: leur ignorance et leur simplicité suffiraient-elles à excuser ou à atténuer le forfait dont ils furent les victimes! Comme question de fait cependant, nous voyons, par leurs requêtes, que le quart et quelquefois le tiers d'entre eux ont signé leur nom de leur propre main: ce qui ne paraît pas indiqiier une ignorance aussi complète que l'historien américain veut le faire croire.
35. Le paragraphe qui suit est aur un demi-feuillet non-paginé, ajouté au fol. 714 du MS. original.
« L'abbé Raj^al, dit ParkmaH, qui ne vit jamais les Acadiens, a tracé d'eux un portrait idéalisé, copié et embelli encore depuis, en prose et en vers, au point que l'Acadie est devenue une Arcadie . . . Cette humble société avait ses éléments de troubles; car les Acadiens, aussi bien que les Canadiens, avaient l'humeur litigieuse; et, entre voisins, l'on se querellait souvent pour des questions de bornes de propriété. Ils n'étaient pas non plus sans avoir une forte dose de jalousie, se livrant à des potins, à des commérages, — ce qui était leur manière de rompre la monotonie de leur existence '^*'. »
Parkman a la monotonie en horreur. Et il y fût tombé effectivement s 'il s 'en fût tenu sur la question acadienne à des idées toutes faites, à des opinions reçues; il pensait qu'il n'y avait pas grand risque à supposer un état de choses un peu différent. Il est vrai que Rainai n'avait jamais vu les Acadiens, si ce n 'est ceux qui se réfugièrent en France : ses opinions ne se basaient donc que sur des on-dits, sur la commune renommée: c'était beaucoup à certains égards, mais c'était trop peu pour arriver à une précision absolue dans ses descriptions. Et pourtant, que dire de Parkman lui-même, qui est si aflfirmatif et dont les jugements ne s 'appuient sur rien de connu, ni sur la tradition orale, ni sur des témoignages écrits? Sans doute, il lui était pennis do supposer que l'état de société dépeint par Raynal, et par tant d'autres après lui, comportait une perfection incompatible avec la nature humaine; et c'est en partant de là qu'il a mis à son tableau les ombres que lui suggérait son imagination.
36. Montcalm and Wolfe. I. VIII. 266-7-8. Parkman renvoie à Raynal. HUt. Phil. & Pol. VI. 242. Edition de 1772.
bien persuadé qu'il ne pouvait errer gravement en apportant ces correctifs à l 'œuvre de son devancier. Nous voulons bien croire que la peinture faite par Raynal appelait en effet des ombres; mais nous pouvons affirmer sans crainte qu'en procédant à cette opération Parkman ne s'est laissé .îçuider par rien de sérieux; il a promené à travers la toile du maître un pinceau chargé de noir, pour la défigurer; et c'est ainsi que les travers de son esprit et de son cœur l'ont amené à faire un tableau plus imaginaire encore que n'était celui de Ra^mal. Remarquons que ce qui n 'eût pas été possible, dans les circonstances ordinaires, l 'était devenu grâce à la situation particulière où les Acadiens se trouvaient placés. Le noyau primitif de la population n'était pas composé d'éléments divers, ainsi que cela s'était vu ailleurs: les premiers colons étaient fils de cultivateurs et cultivateurs eux-mêmes. Les trois-quarts de ce petit peuple remontaient aux quarante-sept chefs de famille qui s'étaient fixés dans le pays un siècle avant la dispersion; ils étaient tous parents ou alliés ; les riches terres qu 'ils possédaient leur donnaient en abondance tout ce qui pouvait satisfaire la simplicité de leurs désirs. Livrés à eux-mêmes, se suffisant euxmêmes, ils se dispensaient sans inconvénients, sinon avec grand avantage, de tribunaux, de gardiens de la paix, d'huissiers ; ils mettaient leurs intérêts on. commun, réglaient leurs différends à l'amiable. Tout le volume des Archives ne contient pas un seul cas de meurtre, de vol, de voies de faits, d'attentat à la pudeur, porté devant les tribunaux ou seulement mentionné. Ce résultat étonnant doit être en grande partie attribué, nous le voulons bien, aux circonstances exceptionnelles dans lesquelles ils se trouvaient. Qu'on l'explique d'ailleurs comme on voudra, le fait
en lui-même est incontestable. Les prêtres n'ont pas été sans contribuer quelque peu à produire cette haute moralité, et comme après tout la morale chez un peuple a bien son importance, il serait peut-être convenable d'être indulgent envers l'autorité qu'ils exerçaient ou pouvaient exercer sur les Acadiens ". En s 'affranchissant davantage de leur contrôle, que Parkman estime si funeste, ce que les Acadiens eussent gagné en indépendance, en initiative, en progrès matériel, eût peut-être été au détriment de leur moralité. Nous admirons tout autant que Parkman les conquêtes de l'esprit humain, l'essor de la pensée ; nous croyons en une évolution constante et bienfaisante qui pousse les nations chrétiennes à aller de l'avant dans la voie tracée par la Providence; mais si, en parcourant l'histoire, nous rencontrons quelque part un petit peuple heureux et prospère, vivant dans un état de société quelque peu primitif, mais moral, et tout imprégné du véritable esprit clirétien, nous ne nous arrêtons pas à discourir sur les limites restreintes de son horizon intellectuel, ni sur l'influence plus ou moins grande qu 'il subissait de la part de celui-ci ou de celui-là, ni sur les bienfaits douteux qu'eût pu produire une révolution dans ses idées; nous nous contentons d'admirer le spectacle que nous avons sous les yeux, sans arrière-pensée, sans formuler d'autre désir; nous laissons au temps le soin de continuer sa lente évolution, bien persuadé que la morale est après tout le bien le plus appréciable qm soit proposé à nos ambitions.
37. Pour saisir toute la portée de cette phrase, il faut l'entendre dans son sens ironique. Elle constitue un coup droit porté aux affirmations de maître Parkman concernant l'espèce d'esclavage dans lequel le clergé aurait tenu les Acadiens. Tout le reste du passage est de la haute et fine ironie.
Parkman ne pouvait manquer de reproduire l'opinion des deux officiers français plus haut citée, mais il le fait à sa manière ordinaire, en tâchant de dérouter le lecteur: « Des fonctionnaires français décrivaient leurs maisons comme étant de misérables boîtes en bois, sans ornements ni commodités, à peine fournies des meubles les plus indispensables. Sotdwvt deux familles et même plus occupaient la même maison; et leur manière de vivre, bien que simple et vertueuse, était loin de se distinguer par la propreté ^*. » Parkman ne met pas sa citation entre guillemets. Où s'arrête-t-elle ? on ne le voit pas clairement. Le lecteur est porté à croire que tout ce que nous venons de rapporter émane de ces officiers français, tandis qu 'en réalité la deraière moitié, que nous avons soulignée, est tirée de l'imagination de l'historien, ou repose sur un renseignement connu de lui seul, et qu 'il a ramassé on ne peut savoir où ''^
Eîxaminons de plus près, à l'occasion de cette citation, la manière de procéder de Parkman, car ce cas en illustre bien d'autres de la même nature. Sur qui s'appuyait l'historien américain? Sur deux fonctionnaires français, en réalité sur un seul peut-être, car une lettre, fût-elle signée de deux personnes, ne s'écrit que par une seule; et, s'il y est question de faits sans importance, celui qui n'a pas tenu la
38. Lot: cit. — La justice nous oblige à dire que Parkman ne cite pas entre guillemets, il est vrai, mais qu 'après la phrase empruntée aux French officiais, et qui se termine ainsi: "scarcely supplied with the most necessary fumiture," une note renvoie au bas de la page où est indiqué le document d'où cette phrase est tirée. Beauliarnois et Hocquart au Ministre, etc. — Et le lecteur se rend très-bien compte que la suite, savoir: "Souvent deux familles etc. est de Parkmaji. (P. 268 de Montcalm and Wolfe.)
39. Les deux alinéas qui suivent sont sur un folio, paginé 71S his dans le MS. original. Un signe au milieu du fol. 718 indique le renvoi.
plume, et qui peut-être ignore si ces faits sont exacts, laisse passer sans soulever d'objection. De plus, ces deux fonctionnaires résidaient à Québec, et, en autant que nous avons pu nous en assurer par des recherches ad hoc, ils ne mirent jamais les pieds à Louisbourg ou à Beauséjour; par conséquent, le fond de la preuve de Parkman, outre qu'elle se basait sur une assertion générale toujours dangereuse, était à peu près sans valeur. Qu'a-t-il fait pour lui donner de l 'importance f C 'est bien simple. Il suffisait de taire les noms de ces fonctionnaires, et de se servir de l'expression French officiais, en apparence si anodine. De la sorte, il ne s'agissait plus d'étrangers susceptibles de parler sans connaissance de cause, mais, ainsi que le lecteur était induit à le croire, d'officiers demeurant dans le voisinage des Acadiens, soit à l'Ile du Cap Breton, soit à Beauséjour; et ce terme vague ne donnait pas à entendre un ou deux, comme c'était le cas, mais un nombre indctini, cinq, vingt, et peutêtre tous les fonctionnaires en bloc. Et, comme si ce n'eut pas été assez, par un autre truc de sa façon, il a raccroché à sa citation des accusations plus graves puisées l'on ne sait où; et, pour faire croire que ceci provenait de la même source que ce qui précédait, il s'est dispensé de mettre des guillemets. Ainsi, avec rien, ou du moins pas grand chose, il a fait boule de neige et constitué apparemment une grosse preuve.
L'on nous pardonnera d'insister aussi longuement sur les accusations de Parkman: en elles-mêmes, elles n'ont que fort peu d'importance; ce qui leur en donne, c'est la haute position que l'historien a usurpée. La tâche est ingrate, mais une fois armé de patience, et quand on a surmonté le dégoût qu'elle inspire, il peut devenir intéressant de le
suivre à travers ses voies tortueuses. L'écrivain qui descend à de si petits moyens, et qui, pour arriver à son but, se condamne à un travail de taupe, n'est guère capable de s'élever, avec son esprit et son cœur, aux hautes régions de la pensée. Il ne nous semble pas que ce soit cesser d'être bienveillant que de travailler à démasquer la fourberie pour faire triompher la vérité. L'œuvre est utile et nécessaire, et nous n'avons voulu que signaler les méthodes de cet écrivain afin d'aider ceux qui pourraient être tentés de pousser plus loin leurs investigations. Pour nous, nous nous en tenons aux quatre-vingt-dix pages qui se rapportent au sujet que nous traitons, et encore ne prenons-nous que le dessus du panier. Comme ceci ne comprend au plus que la trentième partie de ce que Parkman a écrit, on voit par là la quantité de Pichomieries qu'il resterait à dévoiler ; car celui qui a recours à des moyens pareils à ceux que nous avons signalés ne manque pas d'y revenir chaque fois qu'il en a l'occasion. En cette voie, il n'y a que le premier pas qui coûte *".
Not remarkahle for deanliness, dit Parkman des Acadiens, « ils ne se distinguaient pas par la propreté ». L'historien nous fait l'elTet d'un aveugle qui se prononce sur les couleurs. Et nous qui pensions que les Acadiens étaient au contraire remarquables par leur propreté! Nous avons eu bien d'autres occasions que Parkman d'en juger: malgré cela, nous aurions été loin de nous aventurer dans ces géné-
40. Le paragraphe suivant, par lequel l'on revient au fol. 718 est marqué il'un trait au crayon à la marge et annoté comme suit: "J'ai modifié ceci parce que vous ne donnez pas de preuves." Ceci est une remarque du traducteur; et il y a sensiblement de différence entre ce que porte ici le MS. original et la version anglais© (II, 191.) Nous nous en tenons au MS.
[ lî'.-J ]
ralisations difficiles, dangereuses et puériles. A moins d'une évidence en quelque sorte palpable, et de s'être trouvé dans des circonstances exceptionnelles qui lui permettaient de se rendre un compte bien exact de la réalité, l'écrivain soucieux de la vérité ne se hasarde pas à des assertions de cette nature. Il est toujours facile à celui qui n'a en vue que de déprécier une nation de trouver quelqu'un qui, par légèreté, par caprice ou par mauvaise humeur, aura exprimé au sujet de cette nation des opinions allant à l 'encontre de celles qui sont universellement reçues *'.
A suivre le procédé de Parkman, nous pourrions faire une triste peinture des soldats anglo-américains à cette époque, et cela sans nous donner la peine de sortir de la Nouvelle-Ecosse, Parkman doit connaître l'opinion qu'entretenait à leur égard l'amiral Knowles, gouverneur de Louisbourg. Dans ses lettres au Secrétaire d'Etat, le duc de Newcastle, Knowles dit, par exemple : « Ici, tout le monde, depuis les généraux jusqu'aux caporaux, est vendeur de rhum. >• Il traite les soldats de la Nouvelle-Angleterre de paresseux, de sales et d'obstinés; il déclare se réjouir de voir qu'il va en être débarrassé, et plaint Warren qui a eu à traiter avec eux *-. Les miliciens dont il parlait, se
41. Nous ne pouvons vraiment insérer dans le texte les deux phrases qui suivent! — fol. 719 — et vis-à-vis desquelles le traducteur a crayonné: "Trop fort ; cela indiquerait de la passion chez vous. ' ' Voici ces deux phrases : " L 'historien n 'est pas un vidangeur qui ramasse indistinctement toutes les ordures qu'il rencontre. Tci cependant, l'assertion de Parkman nous paraît être de pure fabrication, c'est-à-dire que l'ordure serait (?) tirée de son esprit."
Je crois bien que ceci est trop fort !
42. Cf. Mnrdoch., II. P. 97, où Richard puise ce renseignement. Murdoeh ajoute, après avoir analysé assez au long la correspondance de Knowles, que
composaient, croyons-nous, de la fine fleur de la colonie du Massachusetts; et l'expédition pour laquelle on les avait levés avait été entreprise comme une croisade contre le papisme. Si nous nous autorisions de la déclaration de cet amiral, faite délibérément à un personnage tel que le Duc de Newcastle, Secrétaire d'Etat et chef du gouvernement anglais, pour conclure à la malpropreté, à la dégradation physique et morale des soldats en question, et par extension, à la malpropreté de toute la population de la Nouvelle- Angleterre, nous ferions exactement ce que Parkman a fait à l'égard des Acadiens, avec cette différence importante toutefois que notre imagination n'inspirerait pas notre jugement, lequel ne serait pas non plus basé sur une source obscure, sans poids et sans autorité. Mais comme nous n'écrivons pas dans l'intention de couvrir de boue qui que ce soit, nous n'hésitons pas à dire, avant tout examen des faits, et sans nous demander quelle était la valeur personnelle de cet amiral, et quels motifs le faisaient parler ainsi, que nous faisons bien peu de cas de ses accusations, pourtant si nettement définies. Il nous semble probable que son jugement était influencé soit par le spleen ou le dépit, soit par son tempérament acariâtre qui froissait les allures indépendantes des troupes américaines. Parkman, qui dans ses courses à travers le continent a ramassé bien des choses, n'a pas, que nous sachions, cueilli celle-ci.
Haliburton aussi avait hi Raynal; de plus, il avait sur Parkman l'avantage de vivre auprès des Acadiens. Lors-
celui-ci avait été mal impressionné, dès son arrivée, et que sa santé mauvaise n'avait pas peu contribué à lui faire voir tout en noir. C'est le 22 mai 1746 que l'amiral arriva à Louisbourg. Cf. Can. Arch. (1894) 1746. Louisbourg, Jvdj 8th, et toute la suite de sa corfespondane*.
qu'il écrivait son Histoire, soixante-quinze ans après la dispersion, les Acadiens avec qui il était en contact ne possédaient pas l'aisance des anciens jours. La lutte pour l'existence leur était pénible. Tolérés sur des terres de qualité inférieure, ils s'étaient fait pêcheurs, caboteurs. Leur situation n'était pas apte à favoriser un état de société aussi modèle que l'avait été leur passé. Cependant après avoir cité Eaynal, Haliburton ajoute :
« Voilà le portrait de ce peuple, tel que dessiné par Raynal. Plusieurs s'imaginent que nous avons là la représentation d'un état de bonheur social, qui n'est pas en accord avec les fragilités et les passions de la nature humaine, et que ce tableau est plutôt le fait d'un poète que d'un historien. Il est possible que dans sa description d'une scène de félicité campagnarde comme celle-ci, Raynal se soit laissé influencer par cette chaleur de sentiment qui le distinguait ; pourtant son tableau se rapproche beaucoup plus de la vérité qu'on ne le croit généralement. Dans les divers endroits des Etats-Unis où ils ont demeuré, une tradition fraîche et positive affirme leur caractère sans tache, paisible et scrupuleux; et les descendants de ceux qui revinrent habiter dans leur terre natale à laquelle les attachaient des liens si chers, méritent toujours le nom de peuple doux, sobre et pieux *^ ».
Bien que cette opinion quasi contemporaine, pour respectable qu'elle soit, n'ait pas daigné attirer l'attention de Parkman, et que le nom de cet auteur si distingué n'ait jamais été cité par lui, nous nous permettons de retourner en arrière, au temps même de la déportation, pour produire l'opinion de personnes qui ont joué un rôle dans ce drame;