‹ Acadie (volume 4)Chapitre 28 sur 82 · CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME

Lawrence avait confié à tous les capitaines des vaisseaux sur lesquels devaient être embarqués les Acadiens une lettre-circulaire à l'adresse des gouverneurs des provinces où seraient déposés les exilés. Nous en donnerons quelques extraits - :

Halifax, Nouvelle-Ecosse, 11 août 1755.

« Monsieur, — Le succès de l 'entreprise de chasser les Français des endroits qu'ils avaient empiètes dans c«tte province, a eu un effet tel que j 'en ai profité pour soumettre les habitants français de cette colonie aux volontés de Sa Majesté et du gouvernement ou les contraindre à quitter le pays. Il ont refusé de se soumettre au serment, sans la pro-

1. Le MS. original — fol. 732 — n'a que le mot chapitre. Pas de chiffre ni de sommaire. Nous nous en rapportons donc pour ceci à l'édit. anglaise. Et tandis que, dans le MS. ce chapitre s'ouvre tel que le porte notre texte, dans l'édit. anglaise, il commence par la phrase que voici: "Chapter XXXI o£ this work closes with the departure of the flotilla earrying the Acadians into exile: I now corne back to the main part of my narrative. ' '

2. Le MS. original porte: "Nous la résumerons aussi brièvement que possible." Or, comme ce sont des citations qu'il en fait et non un résumé, le traducteur a mis en marge cette not« au crayon: "on ne résume pas avec des guillemets ; c 'est pourquoi j 'ai mis ' * extracts ' '. — Le fait est que les paragraphes que l'auteur consacre à cette circulaire s'ouvraient par des guillemets qui ensuite ont été barrés, et sa manière de citer tenait à la fois du résumé et de l 'extrait textuel. Notre texte est d 'après le texte officiel de la circulaire, qu© l'on trouvera en entior dans nos appendices du tome II, p. 473.

messe écrite du gouverneur, qu 'ils ne seraient pas appelés à prendre les armes pour la défense de la province. Le général Phillips leur fit cette concession que Sa Majesté a désapprouvée, et depuis, les habitants se prétendant sur un pied de neutralité entre Sa Majesté et ses ennemis, ont continuellement entretenu des intelligences avec les Français et les sauvages.

« Trois cents d'entre eux viennent d'être pris les armes à la main dans le fort Beauséjour. Malgré leur mauvaise conduite par le passé, Sa Majesté a daigné me permettre d'accorder son pardon à tous ceux qui voudraient rentrer dans le devoir. En conséquence, j'ai offert à ceux qui n'avaient pas ouvertement pris les armes contre nous, de rester en possession de leurs terres à condition de prêter le serment d'allégeance sans aucune réserve. Ils ont audacieusement et unanimement refusé de prêter le serment sans restriction. . . J'ai convoqué une séance du Conseil de Sa Majesté à laquelle étaient présents l'honorable vice-amiral Boscawen et le contre-amiral Mostyn, pour considérer les mesures qu'il va falloir prendre pour nous débarrasser sans danger et d'une manière efficace, de cette population.

« Le chiffre de cette population est de sept mille à peu près, et il n'est pas douteux qu'elle ira renforcer la population du Canada si après avoir été chassée, elle est laissée libre d'aller où il lui plaira. Le Canada n'ayant pas de terres défrichées pour un si grand nombre d'habitants, ceux qui sont en état de prendre les armes seront immédiatement employés à inquiéter cette colonie et les colonies avoisinantes. Pour empêcher cela il n'y a pas d'autre moyen praticable que de les distribuer par groupes dans les colonies ...

« Cette mesure a été jugée iné\T.table pour la sécurité de la colonie, et si Votre Excellence prend en considération qu'il est reconnu que la prospérité de l'Amérique du Nord dépend en grande partie de la préseiTation de cette colooie contre les empiétements des français, je ne doute pas qu'elle ne nous donne son concours, qu'elle ne reçoive les habitants que je lui envoie maintenant, et que suivant notre désir, elle ne prenne les moyens de les installer de manière à ce qu'ils ne puissent se grouper à l'avenir. »

Toujours les mêmes accusations d'ordre général: un seul fait spécifié et répété à chaque occasion, celui des 300 Acadiens trouvés les armes à la main lors de la prise de Beauséjour. Lawrence se garde bien d'ajouter que ces 300, de par un article de la capitulation, furent pardonnes, parce qu'ils avaient pris les armes sous peine de mort. De tous les habitants français, ils étaient les seuls contre qui il ait jamais pu formuler une accusation précise. Et que valait cette accusation! Quelle était leur culpabilité? N'avoue-t-il pas lui-même que Philipps leur avait accordé, dans la prestation du seiTuent, la réserve qu'ils exigeaient et à laquelle ils avaient toujours tenu ? Une fois cette rései^ve retirée, n'avaient-ils pas le droit de quitter le pays ainsi qu'ils l'avaient fait? En passant en territoire français, n'étaientils pas devenus sujets français, ainsi que Cornwallis luimême l'admettait, et ainsi que le voulait le plus vulgaire bon sens? La manière dont un très grand nombre d'entre eux s'étaient conduit, en s 'éloignant de Beauséjour pour ne pas avoir à prendre les armes contre les Anglais, et l'attitude des trois cents en question, qui n'avaient pris les armes qu'en cédant aux plus grandes menaces, tout cela n'aurait-il pas dû leur mériter au contraire les remercî-

meiits et les sympathies des Anglais? Si nous pouvons en croire Piehon, ce serait grâce à la pression exercée par les 300 sur le commandant français que celui-ci se serait décidé à capituler sans résistance.

Lawrence ajoute que Sa Majesté désapprouva la réserve accordée à Philipps. Nous voyons bien que les Lords du Commerce émirent des doutes sur la signification d'un mot dans la copie française du serment: Philipps maintînt son interprétation, et la réponse mît fin à la discussion. Mais nulle part il n'est marqué que les Lords aient désapprouvé la réserve au sujet de la neutralité. Avec sa mauvaise foi ordinaire, Lawrence nous paraît s'être prévalu de cette discussion sur la valeur d 'un mot pour affirmer que Sa Majesté avait désapprouvé la réserve même. Mais cette désapprobation, si tant est qu'elle se soit produite, ne changeait en rien la position des Acadiens, sans une notification fonnelle à eux adressée. Or, par les documents que nous avons cités, relativement à l 'administration de Cornwallis, il appert que jamais avant cette époque, c'est-à-dire 1749-1750, il ne fut question de pareille désapprobation.

Le fait que Lawrence en revient toujours à ces 300, prouve qu'il n'en restait aux accusations vagues que parce qu'il lui était impossible d'apporter d'autres griefs précis. A tout évènenîeiit, le cas de ceux qui étaient restés paisiblement sur leurs terres dans la péninsule, à de longues distances des établissements français, devait et doit être considéré séparément. Au reste, si les Acadiens avaient été rebelles, ou enclins à le devenir, à quoi eût sei*\4 ce serment sans réserve, étant donné que celui qu'ils avaient prêté les obligeait, tout autant qu'aucun autre, à garder la fidélité"! Et de fait, ce serment était appelé le serment de fidélité.

Pourquoi cette insistance à leur faire prêter un serment quelconque s'ils étaient infidèles à celui qu'ils avaient prêté! Ce n'est pas ainsi, croyons-nous, que l'on eût procédé envers des rebelles. Parkman dit: les Acadiens refusèrent de prêter le serment « en pleine conscience des conséquences » que ce refus pouvait avoir. Il leur fût dit que, s 'ils refusaient de le prêter, il leur faudrait quitter le pays. Or, ils avaient accepté cette alternative, ils étaient prêts à s'en aller. Mais entre quitter un pays pour aller où bon nous semble, et être déporté dans les conditions que nous connaissons, il y a un abîme, et Parkman ne l'ignorait pas.

La raison alléguée par Lawrence qu'il n'envoyait pas les Acadiens au Canada, « parce qu'il n'y avait point de terres défrichées pour les recevoir », serait amusante, si le sujet n 'était si profondément triste, et la fourberie si grossière ^. Qu 'avait-il préparé pour eux à Boston, dans le Connecticut, à New- York, à Philadelphie, en Géorgie, dans la Caroline, quand sa lettre circulaire aux gouverneurs était la première infonnation que recevaient les colonies de la déportation des Acadiens"? Quand, en plusieurs de ces endroits, on laissa pendant des semaines les pauvres exilés à bord des bateaux qui les avaient amenés, où ils gisaient dans un entassement infect, où la maladie les décimait ? « Notre but, dit-il, en les dispersant ainsi, est de les empêcher de se réunir. »

3. Lawrence dit exactement : "Le Canada n 'ayant pas de terres défrichées pour un si grand nombre d'habitants, ceux qui sont en état de prendre les armes seront immédiatement employés à inquiéter cette colonie et les colonies avoisinantes. ' ' Voilà la crainte et voilà pourquoi il déportera les Acadiens. L 'auteur d 'Acadie, eu isolant le premier membre de phrase, nous laisse sous l 'impression que Lawrence a voulu dire que c 'eût été mal d 'expédier ces gens là où il n'y avait suffisamment de terres défrichées à mettre à leur disposition.

Le gouverneur aurait pu ajouter, et cela n'eut fait que compléter sa vraie pensée: « J'ai cru qu'en laissant les familles intactes et en déportant au môme endroit les habitants d'une même localité, ils en prendraient occasion pour se concerter et revenir prendre possession de leurs terres. Aussi, afin de prévenir une telle éventualité, j'ai donné l 'ordre de distribuer les gens d 'un même lieu à des endroits fort éloignés les uns des autres ; autant que possible, j 'en ai fait autant pour les membres d'une même famille; de la sorte, le père, la mère, les enfants, n'auront pour longtemps d'autre souci que de se chercher. Entre temps, la misère, le chagrin en tuera un grand nombre ...» Que ceux qui doutent que telle ait bien été la vraie pensée de Lawrence, cherchent une autre explication à la dislocation des familles; pour nous, nous n'avons pu réussir à trouver à ce fait une autre solution. Lawrence était bien trop habile pour ne pas se laisser guider en toutes choses par un motif utile à ses plans. Et le démembrement des familles servait admirablement la fin qu'il avait en vue.

« En dépit du soin apporté par Winslow, dit Parkman, quelques cas de séparation des familles se sont produits, mais ils n'ont pas été nombreux *. » De preuves à l'appui de cette affirmation, il n'en donne aucune, et pour cause. Il est vrai que Winslow avait déclaré aux habitants, convoqués et détenus dans l'église de Grand-Pré, qu'il verrait à ce que « les mêmes familles prissent place à bord des mêmes vaisseaux " » ; mais cette déclaration ne saurait suffire comme

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