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été le même, et le crime ne s'en trouve pas amoindri. L'on ne s'est pas plus occupé du sort et du confort de ces infortunés que s'il se fût agi d'une cargaison de bestiaux. « L'on embarqua toute la colonie pêle-même, dit un écrivain ^', sans égards pour la réunion des familles. Une nation policée renouvela les anciennes barbaries des Gépides et des Hernies. »
« A un point de vue, dit Parkman, les auteurs de la déportation eurent une déception à l'égard des résultats qu'ils en attendaient. Ils avaient espéré substituer à une population chez qui ne régnait aucune affection à l'égard du gouvernement, une population loyale; mais, pendant une période donnée, ils furent incapables de trouver des colons pour occuper les terres devenues vacantes. Les soldats du Massachusetts, à qui ces terres furent offertes, ne se soucièrent pas de rester dans la province ; et ce ne fut que cinq ans plus tard que des familles de souche anglaise commencèrent à s'établir sur les champs abandonnés par les Acadiens. Ceci est certes bien de nature à prouver que le désir de se partager les dépouilles des Acadiens n'est pas, ainsi qu'on l'a prétendu, entré pour beaucoup dans les motifs qui ont amené la déportation ^^. »
Nous aimerions à suivre le penchant de notre nature et à nous montrer calme et indulgent; nous l'avons été à l'égard des autres écrivains, quand pourtant nous pensions avoir raison de suspecter leurs motifs; mais nous avouons qu'il
32. Dans le MS. original — fol. 740 M. — un trait au crayon au-dessus de ce mot renvoie à la marge où il y a cette remarque: "Ce serait bon de le nommer."— Eiebard ne nomme pas cet écrivain.
33. Montcaim and Wolfe, I, VIII. The Bemoval of the Acaéians. P. 294.
nous est fort difficile de maîtriser l'idignation que nous inspire Parkman. Ce que celui-ci a accumulé de supercheries et d'inexactitudes en quatre-vingt dix pages dépasse tout ce que le lecteur pourrait s'imaginer. Les assertions qui précèdent vont de pair avec le reste; sa méthode est toujours la même ^\
Nous ^^ ne prétendons pas que l'expulsion ait eu pour motif un désir de la part des colons de la Nouvelle-Angleterre de s'approprier les terres des Acadiens. L'accusation a pu en être portée, mais de façon hypothétique, et rarement. Peu de personnes, même parmi les historiens, ont étudié à fond ce « Chapitre Perdu ». La disparition des documents en faisait une question ténébreuse qui attirait et rebutait à la fois la patience des chercheurs. Le mystère même dont elle était entourée éveillait les soupçons; à travers les fragments échappés à la destruction, il était aisé de voir qu'un crime avait été commis. Faute d'avoir pu en pénétrer la vraie cause, ces chercheurs ont laissé leurs soupçons errer à l'aventure sur tous les points imaginables. Parkman, avec sa candeur ordinaire, a cru disposer de toute la question et tourner la difficulté en défendant ce qui n'était pas sérieusement attaqué. Choisir dans la masse une simple supposition, une hypothèse rarement énoncée, la
34. Dans Védit. angl. II. 216, il y a ici un paragraphe de cinq lignes à quoi rien ne correspond dans le M S. original: "The way Parkman introduces hia expression, families of British stoch, seems to show that he wanted to convey the impression that thèse lands were settled by old country people. He can stand well enough an imputation against thèse, but net against New England people. ' '
35. Dans le MS. original — fol. 740 N., notis est souligné d'un trait au crayon renvoyant à la note marginale suivante: "C'est trop personnel. P(arkman) n 'est pas censé vous connaître. ' '
moins probable de toutes, la moins étayée, l'élever à la hauteur d'un î^Tos argument, le seul; puis, renverser cela avec un air de conquérant ,e trancher comme un nœud gordien, — telle est la supercherie qu'il a inventée; et le débat est vidé.
Les colons américains pouvaient avoir à la déportation le genre d'intérêt auquel Parkman fait allusion. Le crime du meurtrier profite parfois à d'autres qu'à lui-même, mais c'est à lui-même qu'il pense quand il le commet. Lawrence agissait pour son propre compte ; et, s'il a eu des complices ; il faut les chercher dans son entourage, à Halifax, et non sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, où l'on ne connaissait probablement pas les projets qu'il méditait^".
Si Parkman n'avait en vue que de dépister le public, il en avait une occasion excellente en insérant dans son ouvrage, même sans commentaires, si la chose lui répugnait, une toute petite mention de l'octroi de 20,000 acres que se firent les conseillers de Lawrence à même les terres des Acadiens. Et s'il croyait pouvoir expliquer ce fait de manière à exonérer les bénéficiaires, la dite explication lui aurait permis de mettre en lumière sa puissance d'argumentation, bien autrement qu'en se donnant tant de mal pour renverser une objection qui n'a jamais été formulée avec preuves à l'appui. Il eut été intéressant pour ses lecteurs d'être mis au courant des accusations que les citoyens d'Halifax avaient portées contre Lawrence au sujet du bétail des
36. De qui l'auteur (\-Acadie veut-il parler? Sans doute des soldats même et du gros peuple. Car, pour ce qui est des autorités, le gouverneur Shirley, par exemple, a été x^our le moins de moitié dans les plana. Et les gouverneurs des autres Etats de la Nouvelle Angleterre n 'étaient-ils pas également au courant de ces projets, pour l'exécution desquels ils avaient fourni des contingents?
Acadiens et de tant d'autres biens qu'il avait manipulés; intéressant de pouvoir jeter un coup d'œil sur la lettre des Lords du Commerce à Belcber, dans laquelle sont précisées des charges de même nature, et beaucoup d'autres montrant quelle espèce de tyran était Lawrence ; intéressant encore de pouvoir lire les instructions de Lawrence à Monckton, ordonnant à celui-ci de s'emparer d'abord des hommes, de les expédier, et de s'occuper ensuite des femmes; intéressant de savoir que les archives de cette époque si importante furent dépouillées de tous les documents qui la concernaient, et que les papiers qui étaient aux mains des Acadiens furent saisis par ordre du gouverneur et détruits; intéressant d'apprendre qu'outre V autorité de Pichon, traître et espion, sur laquelle Parkman fonde une partie considérable de son récit, il se trouvait à Halifax " un manuscrit compilé avec soin par un contemporain de ces événements, le Révérend Andrew Brown, qui fut pendant dix ans citoyen de cette ville; que ce manuscrit renfermait des documents nouveaux et précieux, et exprimait des opinions également précieuses, mais bien différentes de celles émises par l'historien américain; intéressant enfin de connaître la lettre de Sir Thomas Robinson à Lawrence, condamnant à l'avance tout projet d'expulsion, et de se convaincre par là que le Gouverneur avait trompé les Acadiens et le public, lorsqu'il s'était déclaré autorisé à leur imposer le serment sous peine d'expulsion. Tout cela composait une série de faits autrement graves, qui n'ont été ni expliqués ni même touchés par Pakman.
37, Le MS. du Dr Brown est au British Muséum.
« Au moins, dira-t-on, les affirmations faites par Parkman, à savoir « que les soldats du Massachusetts, auxquels furent otïertes les terres évacuées par les Acadiens, ne voulurent pas rester dans la province; que ces terres ne commencèrent à être occupées que cinq ans plus tard par des familles venant d'Angleterre», doivent être scrupuleusement vraies?» Loin de là ! La part de vrai qu'il y a là dedans est à l'histoire ce qu'est l'alliage à la monnaie d'or. Nous voyons bien que Lawrence gardait contre leur gré, et malgré les représentations de Winslow et du gouverneur Shirley, les soldats du Massachusetts qui s'étaient enrôlés pour seAâr pendant un an en Nouvelle-Ecosse. Ce délai était expiré; et cependant, sans égards à la foi des engagements, Lawrence les retenait dans la province. Mais nous ne voyons nulle part qu'il ait proposé à ces soldats de s'établir sur les terres des Acadiens et qu'ils aient refusé son offre. Nous pourrions opposer à l'affirmation de Parkman une certitude morale fondée sur l'expérience intime des voies et moyens par lesquels cet historien procède habitueUement. Cependant, en face d'une assertion qu'il ne nous est pas possible de contrôler de façon positive ni de vérifier absolument, nous admettrons le fait, si improbable qu'il nous paraisse. Oui, nous admettrons qu'il avait été offert aux miliciens du Massachusetts de s'établir eu Nouvelle-Ecosse. S'ils ne l'ont pas fait, c'est que le mécontentement que Lawrence avait créé parmi eux par ses procédés tyranniques était bien suffisant pour leur faire rejeter une pareille proposition : sous un régime tel que le sien, une telle offre perdait toute sa valeur. Les citoyens d'une province où l'on s'était habitué à se gouverner se fussent fort mal accommodés de son autocratie.
Immédiatement après la déportation, Lawrence s'était adressé à Sliirley à l'effet d'en obtenir des colons. Et c'est probablement cette demande qui fait la base de l'affirmation de Parkman. Seulement, — détail insignifiant pour lui — Parkman la dénature en l'appliquant aux soldats du Massachusetts enrôlés sous les ordres de Winslow. Quelle fut la réponse de Sliirley: «...Dans votre lettre du 4 janvier, vous soumettez à ma considération deux points, à savoir: 1** le repeuplement des terres devenues vacantes en Nouvelle-Ecosse par la déportation de ceux qu'on appelait les Français neutres, en y transplantant de bons sujets protestants pris sur le continent (je suppose que vous voulez parler de l'Amérique du Nord;) 2° la fortification de la Rivière St-Jean dans la Baie de Fundy.
« Quant au premier de ces deux points, il me semble bien difficile de l'exécuter, à raison de l'état présent des hostilités dans l'Amérique du Nord, spécialement en ce qui regarde Chignectou, localité si éloignée d'Halifax, et exposée à des attaques soudaines de la part du Canada, de l'Ile St- Jean, du Cap Breton. La constitution actuelle du gouvernement de la Province ... sera, je crois, un obstacle... à la colonisation par de bons sujets protestants venus de ce continent, et particulièrement par des protestants de Nouvelle Angleterre, régis par une Charte ; les habitants de ces régions aiment à se dire en effet qu'ils sont gouvernés, non seulement par des assemblées générales fonnées d'un gouverneur, d'un conseil, et d'une chambre des Bppréaevtmïis, mais aussi par des chartes.
« Tout ce qui me paraît pouvoir être fait à présent en vue d'attirer des colons de ce continent sur les terres laissées vacantes en Nouvelle-Ecosse, est de rendre publiques les
conditions qui leur seront laites et qui seront de nature à les encourager à aller s'établir là-bas ■'*. . . »
Cette réponse contient toutes les raisons pour lesquelles Lawrence ne put, pendant quatre ans, établir des colons sur les terres évacuées par les Acadiens. En la mettant sous les yeux du lecteur, nous savons que nous n'apprenons rien à Parkman. Ainsi que le disait Shirley, il fallait d'abord faire connaître les termes auxquels on permettrait roecuj)ation de ces terres. Pour des hommes pratiques, comme l'étaient ceux à qui Lawrence s'adressait, cette question avait son importance. Si les conseillers de Lawrence s'étaient déjà octroyés ces quelques 20,000 acres dont il a été question plus haut, il est à présumer qu'ils n'entendaient pas concéder leurs terres gratuitement.
Est-il exact, du moins, comme le dit Parkman, que ces terres ne furent pas occupées par des colons américains, mais par des colons venus d'Angleterre, of British stock ^*? Cela est si peu exact que c'est à peu près faux. Il \'int certainement plus tard des colons anglais, irlandais, écossais; mais ceux qui s'établirent les premiers sur ces terres en 1759-60-61 et 62 venaient pour le très grand nombre de la Nouvelle-Angleterre. Lawrence, qui ne pouvait leur offrir ces institutions représentatives auxquelles Shirley disait
38. Le MS. original — fol. 740 S — donne la référence exacte: Archives de la Nouvelle-Ecosse. P. 421. — Cette lettre est de février — s-d — 1756.
39. Le MS. original — fol. 740 T — porte la note marginale suivante au crayon, et de la main du traducteur: "0/ British Stock peut se dire de tous les Américains, qui étaient, surtout alors, de race Britannique; c'est peut-être ce que Parkman voulait dire. ' '
Nous ne le croyons pas; le sens obvie de ces mots signifie une directe émigration d'Angleterre.
qu'ils tenaient beaucoup, ne renouvela sérieusement ses tentatives qu'en 1758, alors que les Lords du Commerce l'avaient obligé à créer une chambre d'Assemblée. Le gouverneur lança une proclamation dans laquelle il invitait particulièrement les habitants de la Nouvelle-Angleterre à venir s'établir sur ces terres vacantes; et il insistait fortement sur ce point que le gouvernement de la Nouvelle- Ecosse était en tout semblable à celui du Massachusetts, du Connecticut, etc. C'est à partir de ce moment, dit Halib^irton, «que le courant de l'émigration, venant des colonies du Continent, commença à couler de façon régulière et continue. De Boston il arriva six vaisseaux, portant deux cents colons; du Rhode Island, quatre goélettes cc,Atenant cent passagers. New London fournit cent émigrants et Plymouth cent quatre-vingts *^. >»
« Le canton de Cornwallis, dit le même auteur, surnommé le jardin de la Nouvelle-Ecosse, a été colonisé en même temps que Horton (Grand-Pré et Rivière-aux-Canards,) et par des gens qui vinrent du même endroit, le Connecticut. Ils avaient fait voile ensemble sur une flotte de 22 vaisseaux, convoyés par un bric armé de 16 canons et commandé par le capitaine Pigot. Ils arrivèrent le 4 juin 1760 et prirent possession des terres autrefois occupées par les Acadiens. A l'endroit où ils débarquèrent, ils trouvèrent une soixantaine de charrettes à bœufs, et autant de jougs, qui avaient servi aux infortunés Français pour charrier leurs effets vers les vaisseaux qui les avaient emmenés en exil... Ils rencontrèrent aussi quelques familles d'Aca-
40. Eéférence donnée dans M8. original, id. M: — Haiiburton. I, 234.
diens . . . Ces malheureux n 'avaient pas mangé de pain depuis cinq ans *\ »
Pour faire la part exacte, nous devons dire que vers le même temps (1760) il se fixa à Horton (Grand-Pré) 200 personnes, venant du nord de l'Irlande: et ce fait compose le grain de vérité contenu dans l'assertion de Parkman, que nous discutons. Aucun blâme, nous le répétons, ne s 'attache à ces colons : ils profitèrent assurément des biens des Acadiens et de leur déportation, mais d'une manière tout-à-fait indirecte, sans avoir participé au crime qui leur valait la possession de leurs terres et sans même le connaître.