CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME
Il nous reste à suivre les Acadiens en exil, à refaire le long pèlerinage de leurs souffrances sur la terre étrangère. Ce chapitre présente encore plus d'obscurités que le précédent. Les plaintes et les angoisses des victimes se perdirent dans le fracas des armes. Pendant huit ans, avec des alternatives de succès et de revers, la France et l'Angleterre combattirent l'une contre l'autre avec un acharnemenl croissant: celle-ci pour s'assurer la possession définitive de ce continent, théâtre de tant de luttes et de sacrifices; celle-là pour retenir du moins un lambeau du magnifique domaine qu'elle voyait lui échapper, et se retirer sans trop d'humiliation du conflit dans lequel elle s'était imprudemment engagée.
Jointe aux intenses préjugés qui existaiejit alors, dans les milieux puritains, contre tout ce qui était catholique et fran<^ais, cette guerre qui sévit pendant les huit années de la captivité des Acadiens, n'était pas de nature à faire naître la sympathie que méritait leur sort lamentable. La guerre étouffe la pitié ; tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'ennemi, devient objet de haine ou de mépris. Ceux qui.
1. Le MS. original — fol. 471 — porte seulement chapitre. Pour le chiffre et le titre, D0U8 suivons l'édit. anglaise.
dans des circonstances ordinaires, se laissei^aient émouvoir par une infortune quelconque, ferment leur cœur à la compassion. A peine se rencontre-t-il ça et là quelques âmes d'élite qui daignent s'attendrir et offrir des consolations. Dans de telles conditions, qu'est-ce ces malheureux exilés pouvaient donc espérer? Rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ils arrivaient au commenœment de l'hiver; et leur présence était accueillie par des muiiiiures et des craintes.
Désunis de par les ordres de Lawrence, décimés par le chagrin, la misère, la maladie, privés de secours spirituels et de consolations humaines, objet de défiance et de mépris, placés dans une situation qui n'offrait pas d'issue visible jii possible, une situation vraiment désespérée, affaissés sous le poids d'une douleur trop accablante pour être surmontée, pouvaient-ils se raccrocher à la vie, se remettre au travail, esi^érer quand même? L'espoir, même vague et lointain, est le dernier lien qui nous rattache à l'existence. Mais, pour ces pauvres gens, où était cet espoir? Pourraient-ils jamais quitter le lieu de leur exil? Auraient-ils la liberté de se chercher, de se rejoindre peut-être, de trouver \m asile assuré contre de nouvelles persécutions? Cet espoir bien lointain, il n 'y avait pas à l 'entretenir. Disséminés sur toutes les plages depuis Boston jusqu'à la Géorgie; éparpillés sur les côtes du Golfe du Mexique, aux Antilles, en Angleterre, en France, comment se réuniraient-ils jamais? Combien d 'années s 'écouleraient avant de revoir cet époux, ces fils transportés l'on ne savait où? Les reverrait-on jamais ? Résisteraient-ils au chagrin, à la misère, au climat ?
L'histoire s'est bornée à raconter l'événement principal, le fait tragique qui arracha violemment les Aoadiens à leurs
foyers. L'abandon de leurs biens, leur patrie perdue, — voilà ce qui a le plus frappé l'imagination populaire. Ignorant que les habitants d'une même localité avaient été séparés, les membres d'une même famille disjoints, l'on a vu dans ce départ une immense calamité sans doute, mais une calamité dont le temps pouvait effacer les traces. La vie tient à une infinité de liens. Il est des douleurs soudaines, poignantes, qui affectent plus vivement les esprits. Quelquefois le malheur n'a brisé qu'une partie de ces liens; la souffrance a été vive, foudroyante même; mais la blessure faite n'était pas sans remède; un peu de temps, et les tissus reformés ont recouvert la plaie. Pour les Acadiens, le fait d'avoir été dépouillés de leurs biens, d'avoir été expulsés de leur sol natal, n'a pas été le plus considérable de leurs maux. L'épouse jetée sur la terre étrangère, séparée de son mari, de ses enfants, l'époux semé sur d'autres plages lointaines, sans espoir pour les uns et les autres de jamais se revoir: voilà de ces douleurs que le temps n'efface pas; voilà de ces liens sacrés, brisés pour toujours, et qui anéantissent. Tant que le corps demeurait sain et vigoureux, il pouvait opposer à tous ces coups une résistance. Mais la douleur consume les forces physiques; la santé s'abîme. Cette mère éplorée, cette épouse inconsolable, ne pouvait que languir et mourir. Elle est morte, disait-on, de telle ou telle maladie; en réalité, c'était la souffrance morale qui l 'avait tuée.
Seuls les Acadiens, seuls les fils de ceux qui ont tant souffert, seuls ceux qui ont entendu au foyer l'âpre récit des transmigrations de leurs parents, de leur dénuement, de leurs vains efforts pour se retrouver après de longues années de captivité, ont pu se faire une idée de l'étendue et de
la profondeur de leur infortune. Les séparations, déjà nombreuses par l'effet des ordres de Lawrence, par la ruse ou l'indifférence de ses subordonnés, ont été considérablement accrues par la grande mortalité survenue parmi les victimes. Rameau, qui a consacré quarante ans de sa vie à de patientes recherches sur le nombre des déportés, leur destination, leurs transmigration successives, établit au delà de tout doute, jjar des relevés officiels, ou des calculs indiscutables dans l'ensemble, que, des 18,000 Acadiens qui peuplaient la péninsule, l'Isthme de Shédiac, l'Ile St-Jcan, l'Ile Royale, 14,000 furent déportés de 1755 à 1763; que le nombre de ceux qui périrent pendant cette période fut de 8,000 ". Cette réduction de quarante pour cent dans le chiffre de la population, quand l'augmentation normale avait été jusque-là de cinq pour cent j)ar année, représente bien d'autres séparations que celles qui furent commandées par Lawrence; mais celles-ci ont été la cause des autres, en grande partie du moins. Que le chagrin, la misère, les épidémies, ou toute autre cause naturelle, aient amené cette effroyable proportion dans la mortalité, le spectacle n'en est pas moins navrant. Quelle mère se consolera jamais d'un enfant mort en exil, loin des siens, et victime de la misère peut-être? Et combien peu de mères acadiennes furent à l'abri d'un pareil malheur, quand on songe que quarantequatre pour cent de la population fut décimé!
Ce n'est pas en s'en tenant au froid récit de l'embarquement de ces malheureux dans les ports de l'Acadie, ou en accordant une pensée fugitive aux angoisses inévitables de cette expatriation, que l'on peut embrasser toute l'étendue