Cf. Eameau, II, XVJ, tout le chapitre
l'Ile. Cet établissement était de date récente; et Boscawen fait pourtant remarquer que « presque tout le bœuf et le blé qui ont servi à alimenter Québec depuis la guerre ont été tirés d'ici. Les habitants ont au delà de 10,000 têtes de bétail, et nombre d'entre eux m'ont déclaré qu'ils récoltaient chacun 1200 minots de blé par année * ». Boscawen ne parle pas des chevaux, moutons, porcs, etc. Ce chiffre de 10,000 bêtes à cornes tend à confirmer nos estimés concernant le bétail que Lawrence aurait eu à sa disposition dans la péninsule; car il ne faut pas oublier que plus de la moitié de la population de l'Ile Saint- Jean se composait de ceux qui avaient échappé à la proscription de 1755, en se sauvant en toute hâte afin de ne pas tomber aux mains des soldats qui les poursuivaient; ils avaient eu à passer auprès du fort Monckton sur la Baie Verte, en sorte qu'ils ne durent emporter avec eux que quelques effets et les ustensiles les plus indispensables. En outre, comme le dit Boscatwen, l'Ile Saint- Jean, pendant les deux années précédentes, alimenta de viande, de bœuf et de blé le Canada qui souffrait de la disette. Lawrence, qui avait disposé de 40,000 têtes de bétail, sans compter les chevaux, etc., n'en parle que vaguement dans ses dépêches aux Lords du Commerce, et que comme d'une chose insignifiante, dont il ferait une distribution parmi les colons qui pourraient prendre ce bétail en hivernage. Il y avait cette différence entre Boscawen et Lawrence que l 'un agissait de bonne foi, sans motifs intéressés, tandis que l'autre amoindrissait l'importance du bétail saisi pour mieux dépister le gouvernement. Ni l'un ni l'autre d'ailleurs n'avait d'entrailles; mais Bos-
4. Cf. Murdoch, H, XXIII, p. 347-8, d'où ces renseignements sont tirés.
cawen avait peut-être quelque conscience et certains principes d'honneur.
Trois ou quatre mille de ces infortunés Acadiens furent jetés pêle-mêle à fond de cale, dans des navires rassemblés à la hâte, sans égard à leur condition ou à leur destination, et dirigés vers l'Angleterre. Quel fut leur sort ? Nous l'ignorons, ou plutôt nous n'en pouvons former que des conjectures plus ou moins satisfaisantes. Leur destination était probablement l'Angleterre et non la France, puisque la guerre entre ces deux nations battait alors son plein. Cependant, d'après les relevés faits en Angleterre après la Paix, par M. de la Rochette, nous avons lieu de croire que grand nombre d'entre eux furent transportés directement en France. Nous savons que M. de Ville joint, qui commandait au Fort Lajoie avant la reddition de l'Ile, put en prendre avec lui 700, qu'il débarqua à La Eochelle. D'autre part nous savons que le 26 décembre 1758, un navire poussé par la tempête entra dans le port de Boulogne-sur-Mer : 179 personnes en descendirent. Il est à peu près avéré qu'un ou deux navires auraient sombré en mer.
Un de ces naufrages est raconté comme suit par un certain capitaine Pile, commandant du navire Achilles vers la fin du siècle dernier : « Le capitaine Nichols, dit-il, commandant un transport venant d'Yarmouth, fut employé par le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse pour enlever de l'Ile Saint-Jean trois cents Acadiens, avec leurs familles. Avant de mettre à la voile, il représenta à l'agent du gouvernement qu'il était impossible que son navire, dans l'état oii il était, pût arriver sans danger en France, surtout à l'époque avancée de la saison où l'on se trouvait. Malgré ses représentations, il fut forcé de recevoir les Acadiens à son
bord et d'entreprendre le voyage. Arrivé à une centaine de lieues des côtes d'Angleterre, le navire faisait eau à tel point que, malgré tous les efforts de l'équipage, il était devenu impossible de l'empêcher de sombrer. Quelques minutes avant qu'il s'enfonçât, le capitaine fit venir le missionnaire qui était à bord, et lui dit que le seul moyen de sauver la vie d'un petit nombre était de faire consentir les passagers à laisser le capitaine et les matelots s'emparer des chaloupes. Le missionnaire fit une exhortation aux Acadiens, leur donna l'absolution, et les amena à se soumettre à leur malheureux sort. Un seul français s'embarqua dans une des chaloupes; mais sa femme lui ayant reproché qu'il l'abandonnait avec ses enfants, il revint à bord. Peu d'instants après, le navire s'engloutit avec tous ses passagers. Les chaloupes, après avoir couru mille dangers, arrivèrent dans un port situé à l'ouest de l'Angleterre ^ » Ce récit surpasse, en tristesse dramatique et en héroïsme, tout ce que les poètes et les tragédiens ont pu inventer. Lorsqu'on songe à tout ce qui nous retient à la vie, en dépit des adversités et des afflictions; lorsque l'on songe à l'affolement indescriptible qui s'empare des esprits à la vue d'une mort immédiate et certaine, l'on reste stupéfait devant un acte d'héroïsme qui dépasse nos conceptions. Ces pauvres gens avaient dû passer par le creuset d'inénarrables souffrances pour parvenir à une telle perfection dans la charité chrétienne, pour faire face à la mort avec autant
5. D'après Casgrain, Pèlerinage, p. 230-1, qui lui-même a pris ce récit dans Coll. of N. S. H. S. vol. III, p. 148. L'auteur de ce récit prête un rôle odieux et invraisemblable au missionnaire: celui-ci, seul de tout son troupeau qu'il aurait lâchement abandonné, se serait sauvé dans une chaloupe avec le capitaine et l'équipage. Casgrain — et Eichard — ont sauté par-dessus ce "détail".
de calme, pour écouter, peser et accepter une proposition qui leur enlevait leur dernier espoir humain.
Combien il devait être touchant et sublime de voir ce prêtre, les regards tournés vers le ciel, exhortant ces malheureux à accepter la mort pour donner la vie à leurs bourreaux! Nous ne pouvons chasser de notre esprit qu'il se trouvait là peut-être des parents chéris de nos ancêtres, dont le sort fût pleuré amèrement pendant de longues années. Oh! Lawrence! Lawrence! Que de larmes tu as fait verser! Que d'indicibles angoisses tu as fait éprouver!
Ce récit nous montre aussi de quels éléments se composait la clique dont Lawrence s 'était entouré. Tel maître, tel serviteur. Celui-ci épie les goûts et les vices de son maître ; il sait que son avancement dépend de son habileté à flatter ses penchants. L'on savait que Lawrence n'était pas accessible à la pitié; l'on savait, ou l'on se doutait, que cette déportation de tout un peuple cachait un crime dont l'auteur désirait effacer la trace. Qu'importaient alors les représentations de Nichols au sujet du délabrement de son navire! Il périrait, voilà tout! Le maître n'en serait que mieux servi.
6. Dans l'édition anglaise (II. 277) tout ce paragraphe a été omis, si ce n'est les trois dernières phrases.