‹ Acadie (volume 4)Chapitre 53 sur 82 · CHAPITRE QUARANTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTIEME

Sort d'un parti de 200 Acadiens venus de Québec. — Les Acadiens de la eôte du Golfe envoient des délégués au colonel Frye. — Leur soumission et le sort qui leur fut fait. — Le Compilateur. — Nouvelles persécutions. — Motifs allégués par les autorités locales. — Administration de Belcher, 1761-1763. — Le général Amherst refuse à quatre reprises de lui permettre de déporter les Acadiens. — Il s'adresse aux Lords du Commerce et se heurte à un refus. — Sans en avoir reçu l'autorisation, Belcher déporte les Acadiens à Boston. — L'on ne veut pas les y laisser débarquer, et ils sont ramenés à Halifax. — Le Cabinet de Londres envoie plusieurs lettres de blâme. — Belcher est remplacé par le colonel Montagne Wilmot. — Le Compilateur.

Immédiatement après la prise de Québec, deux cents Acadiens, qui s'y étaient réfugiés, s'adressèrent aux autorités pour prêter le serment d'allégeance et en obtenir la permission de retourner s'établir sur leurs anciennes propriétés. Le serment prêté, le juge Cramahé leur délivra un certificat signé de sa main, par lequel il attestait que ces gens avaient prêté le serment, et qu'en conséquence le Brigadier-Général Monckton leur avait permis de retourner sur leurs terres ou d'aller se fixer sur la Rivière St- Jean. Munis de ce certificat, ils se mirent donc en route avec leurs familles. L'entreprise était pénible à l'extrême: ils avaient à faire un trajet de 800 milles, dont 600 à tra-

1. Dans le MS. original — fol. 817 — le texte se continue sans indication de chapitre ni sommaire. Pour l'un et l'autre nous noua guidons d'après l'édition anglaise.

vers la forêt, où ils ne rencontreraient pas d'habitations, n'auraient pas de routes praticables, et cela avec des enfants de tout âge. Comme l'on peut se l'imaginer, leurs souffrances et leurs privations furent nécessairement terribles; mais tout cela était allégé par l'espoir qu'ils pourraient enfin vivre en paix dans leur chère Acadie. Partis de Québec au commencement d'octobre 1759, ils atteignirent le fort Frédéric, sur la rivière St-Jean, vers la fin de novembre. A leur arrivée, ils présentèrent leur certificat au Colonel Arbuthnot, qui commandait ce poste. Celui-ci en référa à Lawrence, qui déclara que cette permission avait été obtenue sous de fausses représentations, ou sous la supposition que ces gens appartenaient à quelque autre rivière St-Jean, en Canada. Aussi à une séance du Conseil tenue à Halifax, le vendredi 30 novembre, fut-il décidé qu'ils devaient être, le plus tôt possible, conduits à Halifax où ils seraient retenus comme prisonniers de guerre, en attendant une occasion favorable de les transporter en Angleterre ^ C'était une infamie nouvelle ajoutée à toutes les autres, et d'autant plus odieuse que le motif inventé par Lawrence pour la commettre était contredit par les circonstances. En effet, Monckton n'avait pu faire d'erreur concernant le lieu, puisqu'il n'y avait pas alors d'autre rivière St-Jean, ni d'endroit de ce nom, au Canada, et surtout parce que Monckton connaissait aussi bien l'Acadie et les Acadiens que Lawrence lui-même. C'était le même Monckton qui, quatre ans auparavant, avait présidé à la déportation des Acadiens du fond de la Baie de Fundy;

2. Cf. N. s. D. P. 309-310. — ^Les Père» Germain et Coquarte accompagnaient ce groupe d 'Acadiens.

c'était également, croyons-nous, le même Monckton qui avait établi ce fort Frédéric sur cette même rivière Saint- Jean; en outre, il ne pouvait ignorer que ceux qui lui demandaient d'être réintégrés dans la possession de leurs terres étaient et ne pouvaient être que des Acadiens, étant donné que personne au Canada n'avait été dépossède de ses biens après la prise de Québec. Il est probable que plusieurs de ces malheureux avaient laissé leurs familles à Québec, en attendant leur installation sur des terres. Le moins que Lawrence eût dû faire, s'il fût resté chez lui un vestige d 'honneur, eût été de leur permettre de s 'en retourner à Québec.

Nous avons raconté, dans un précédent chapitre, qu'un groupe d 'Acadiens, parmi lesquels se trouvaient notre ancêtre, Michel Richard, alors âgé de 15 ans, sa sœur Félicité, âgée de 11 ans, son grand-père René Richard, âgé de 79 ans, Madeleine Pellerin, âgée de 5 ans, qui devait devenir la femme de Michel Richard, avaient remonté la rivière St-Jean pendant ce même été de 1759, débouchant à Cacouna, sur le fleuve Saint-Laurent, vers la mi-octobre. Selon toute probabilité, ces deux groupes d 'Acadiens, celui qui s'en venait en Canada et celui qui s'en retournait en Acadie, se rencontrèrent quelque part dans les environs de Cacouna. Cette rencontre ne pouvait que donner lieu à un échange de lugubres pensées, et il est facile de s'imaginer ce qui fit le sujet de leurs entretiens, après quatre longues années de misères. Cependant, tout n'était pas alors sans espoir : les uns se voyaient sur le point de rentrer en possession de leurs terres; ils pouvaient légitimement compter qu'avec un travail ardu et persévérant, ils finiraient par reconquérir l'aisance des anciens jours; pour les autres,

cette perspective se faisait plus lointaine, mais enfin ils avaient également le droit de croire qu'ils jouiraient, un peu plus tard, des mêmes avantages qu 'autrefois. Tous leurs parents et amis, ça et là dispersés, reviendraient; l'ancienne patrie serait reconstituée ; et, puisque la France avait perdu ses colonies d'Amérique, ils ne seraient plus troublés par les vicissitudes de la guerre. Tout ce bel avenir était encore loin et incertain, du moins l'espoir était au fond de leurs pensées. Hélas! tous allaient être bien désabusés, et particulièrement ceux qui croyaient avoir le plus de motifs d'espérer.

La prise de Québec avait amené la soumission des Acadiens qui se trouvaient au Canada, ainsi que de tous ceux qui s'étaient échelonnés le long du golfe Saint-Laurent. Dès le 16 novembre, Alexandre Brassard, Simon Martin, Jean Bastarache et Joseph Brassard se présentèrent au fort Cumberland, (Beauséjour,) devant le colonel Frye, afin de faire acte d'allégeance. Ils alléguèrent qu'ils avaient été députés dans ce but par 190 personnes actuellement réfugiées dans le haut des rivières Petitcodiac et Memramcook, que tout ce monde était sans moyens de subsistance et priait les autorités de les assister pendant l'hiver. Il fut convenu entre le colonel Frye et les délégués qu'un tiers de ces habitants se rendraient au fort où ils seraient nourris pendant l'hiver; en attendant leur arrivée, Alexandre Brassard fut retenu comme otage.

« Après le siège et la chute de Québec, dit Murdoch, les missionnaires Manach et Maillard voulaient induire leurs fidèles, tant Acadiens qu'Indiens, à se soumettre à l'Angleterre comme à la nation conquérante. Boishébert, qui avait été laissé sur la frontière de la Nouvelle-Ecosse pour gar-

der et promouvoir les intérêts français, fut très irrité contre ces prêtres, à raison de la soumission qu'ils avaient prêchée à leur peuple ®. »

Deux jours après, Pierre Surette, et Jean et Michel Bourg se présentèrent à leur tour devant le même personnage, au nom d'environ 700 habitants de Miramichi, Richibouctou et Bouctouche. La mesure prise fut la même que dans le cas précédent. « D 'après tout cela, écrivait le colonel Frye à Lawrence, il est évident qu'à l'approche du printemps, il y aura, ici et à la Baie Verte, environ 900 âmes dont il faudra disposer conformément à ce que Votre Excellence jugera bon *. » Les procédés du colonel Frye furent approuvés par le Conseil : «... Le gouverneur informa le conseil que d'après des informations reçues du fort Cumberland, le nombre des habitants français qui seront rassemblés là va se monter à près de 1200 hommes; et comme il lui semble que ces gens sont sur le même pied que ceux qui sont venus récemment de Québec à la rivière St- Jean, il désire savoir si le Conseil ne serait pas d'avis que l'on déportât tout ce monde en bloc. Le conseil, ayant pris la chose en considération, convint qu'une telle déportation était la seule mesure à prendre et qu'elle s'imposait °. . . » Le 5 août suivant, Frye informait le gouverneur qu'il tenait à sa disposition de trois à quatre cents habitants français, et qu'il en attendait 700 autres sous peu de jours. « Le

3. Hist. of N. s. ch. XXVII du tome II. P. 382. Cf. A. C. Gén. etc, ime série de documents sur cette question, de page 146 à page 158.

4. N. S. D. Colonel Frye to Lawrence. Fort Cumberland. Dec. lOth 1759. P. 312.

5. N, S. D. Council holden ai Halifax on Monday the lOth March, 1760. P. 313.

Conseil, après avoir délibéré là-dessus, fut d'avis de prier son Excellence de noliser des bateaux pour transporter à Halifax ceux de ces gens qui ne seraient pas capables de s'y rendre par terre; et là on disposera de ces habitants de la façon qui paraîtra la plus convenable ®. «

Toute cette population, ou du moins une grande partie d'entre elle, fut effectivement transportée à Halifax, en attendant l'occasion de la déporter.

Ici commence, contre les Acadiens qui se trouvaient dans les limites de la Nouvelle-Ecosse, une nouvelle série d'iniquités qu'il est impossible de qualifier comme elle le mérite. Cette autre page d'histoire est presque aussi obscure que celle de la première déportation. Un seul écrivain semble l'avoir comprise, et encore très-imparfaitement. Le volume des archives ne nous oiïre qu'une aide médiocre pour la déchiffrer. Il contient, il est vrai, de nombreux documents; mais ceux que nous nous attendions à y voir, ceux qui nous paraissent les plus importants, n'y sont pas. Nous ne tenons pas à surcharger notre ouvrage en signalant les mille lacunes qui déparent cette compilation. Mais il en est de tellement énormes que nous ne saurions nous dispenser de les indiquer. Ainsi, l'on conviendra sans peine que les documents les plus importants, ceux qui regardent de plus près l'histoire de la Nouvelle- Ecosse, ce sont les lettres des gouverneurs, soit aux Lords du Commerce, soit à d'autres personnages. Or, de 1756 à 1761, nous trouvons trente-deux lettres à Lawrence, sans une seule des réponses de ce dernier, — savoir: quinze du

6. N. S. D. Council holden at Halifax on Tuesday the 5ih Auguest 1760. P. 314.

général Amherst, cinq du gouverneur Pownall, quatre du général. Whitmore, trois de Shirley, trois du lieutenantgouverneur Phips, et quatre de Hutchinson, Gibson et Rutherford. Il y en a, en outre, pour la même période, qui proviennent de généraux ou d'officiers en service dans d'autres parties de l'Amérique, et adressées à des généraux ou officiers également employés en dehors de la Nouvelle-Ecosse. Ces lettres, oii il est question des faits de guerre qui se pasesnt ici et là sur le continent, peuvent avoir leur intérêt pour l'histoire générale. Mais l'on conviendra que, dans une compilation dont l'objet était de rassembler les documents qui avaient trait à l'histoire particulière de la Province, les messages de l'un de ses gouverneurs devaient avoir autrement d'importance que les lettres d'officiers étrangers correspondant entre eux au loin '.

S'il ne s'agissait que de l'omission de quelques lettres, nous n'en dirions rien, nous garderions le silence là-dessus, ainsi que nous avons fait si souvent; mais, sur un total de trente-deux lettres, pas une seule réponse de celui qui était le gouverneur de la Province : il y a là quelque chose de particulièrement étrange, de nature à provoquer de l'étonnement. Ce n'est pourtant pas que Lawrence laissait sans réponse les lettres qui lui étaient adressées; car à la date du 29 mai 1759, le général Amherst, écrivant d'Albany, accusait réception de trois de ses lettres des 15, 23 et 27 avril, qui lui étaient parvenues le même jour ^ Le 5 février 1760,

7. Le MS. original — fol. 824 — cite ici la Eésoluion de la Législature de la Nouvelle-Ecosse, adoptée le 30 avril 1857, concernant la compilation des documents ayant trait à l'histoire de la Province. Cette citation ayant déjà été faite, tome I, ch. III, p. 120, nous avons cru inutile d'y revenir.

le même Amherst accuse réception de quatre autres lettres de Lawrence, l'une du 22 août, l'autre du 17 septembre, et les deux autres du mois de décembre *. Ces lettres avaientelles disparu des Archives, ainsi que tous les autres documents se rapportant à la première déportation, et dont parle Haliburton? Si cela était, n'est-il pas étonnant que le compilateur des Archives n'ait pas, dans une toute petite note marginale, comme il en mettait si souvent lorsque cela lui convenait, mentionné ce fait étrange, même sans commentaires si cela lui répugnait, afin de tenir le lecteur au courant de cette disparition, ou de lui faire connaître les raisons qu'il pouvait avoir de les soustraire à sa vue? Lawrence avait pourtant eu beau jeu pour ne dire que ce qu'il voulait; il plaidait lui-même sa cause. Mais le public eût été, par cette publication, mis au fait des événements, dont il eût pu juger à travers les habiletés de langage: c'était un danger qu'il fallait écarter. Telle est la seule explication qui nous semble plausible de cette extraordinaire omission : le trop complaisant compilateur n'a osé ni insérer ces documents ni avertir qu'il les laissait de côté.

En dépit de toutes ces lacunes, nous allons essayer d'aller jusqu'au fond de cette lamentable histoire, et de mettre à nu les turpitudes qui se cachent sous ces soustractions intéressées, turpitudes que cherchent à voiler des flagorneurs de l'espèce de Parkman et de Thomas B. Akins. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de tant de documents pour saisir les motifs qui faisaient agir Lawrence, Belcher, Wilmot, et tout le reste de l'entourage du gouverneur. Le peu

que nous avons nous suffit. Cela demande sans doute plus de travail, mais nous arriverons à notre but tout aussi sûrement. La tâche de l'historien, dans les parties obscures de l'histoire, se résout plus facilement par la méditation que par la compulsation rapide de nombreux documents. Au reste, dans le cas présent, nous n'avons que cette alternative. La méditation nous a aidé jusqu'ici à porter de la lumière là où il n'y avait que ténèbres ; elle nous sera, croyons-nous, non moins utile pour débrouiller la partie tout aussi obscure qu'il nous reste encore à aborder.

A l'époque où nous en sommes arrivés, Québec avait capitulé ; la population de ce district avait rendu les armes, prêté serment d'allégeance, et chacun avait été laissé dans l'occupation paisible de son patrimoine. Amherst, écrivant à Lawrence à la date du 4 mars 1760, lui disait: « . . .entre autres nouvelles apportées par le lieutenant Montrésor, il y a celle-ci que 6,000 canadiens ont prêté le serment et mis bas les armes ; ils semblent très-contents d 'avoir changé de maîtres; Montrésor a employé plusieurs d'entre eux; il les a payés; il dit qu'ils ont fait leur travail bien et gaiement^".» C'était ce même traitement qu'espéraient et qu'avaient raison d'espérer les 200 Acadiens porteurs d'un permis signé par Monekton; c'était ce traitement que devaient espérer également les Acadiens réfugiés sur les côtes du golfe, et qui, malgré les pressantes supplications du commandant français de Boishébert, avaient abandonné celui-ci pour se livrer à la merci de Lawrence. L'occasion

10. Le MS. orig. — fol. 828 — met 4 mai 1760, tandis que cette lettre est du 4 mars. Cf. ATcins. P. 469-70. Elle est écrite de New York. Amherst utUise des renseignements apportés par le lieutenant Montrésor,

était bonne pour ce dernier d'assurer du coup la pacification immédiate, complète et définitive de la Nouvelle- Ecosse, et de s'agréger une population laborieuse et morale, qui ne pouvait qu'aider au progrès et au développement de la province. Ces gens avaient soif de tranquillité; ils soupiraient après la fin des hostilités pour voir un terme à leurs souffrances, reprendre la vie paisible d'autrefois, recommencer, s'il le fallait, dans une autre partie de la province, le long et pénible travail par lequel ils avaient acquis l'abondance dont on les avait injustement dépouillés. C'étaient ces motifs et ces espérances qui les avaient poussés à s'en remettre à la merci de Lawrence, dès la première annonce de la prise de Québec. Il eût été sans doute bien cruel de leur refuser leurs terres, lorsqu'à cette époque celles-ci étaient encore à peu près inoccupées; mais nous sommes fermement convaincu qu'ils eussent accepté sans un murmure, ou du moins avec une soumission résignée, à défaut de leurs anciennes propriétés, des terres non défrichées, situées dans un endroit convenable.

Est-ce là ce qui leur fût offert? A peine avaient-ils fait obédience au colonel Frye, que l'on décidait de les déporter ; mais afin de ne pas les alarmer ni empêcher leur réunion sous la puissance des troupes, on leur cacha cette décision aussi longtemps qu'il fût nécessaire. Dans l'intervalle, ils apprenaient le traitement indigne qu'avaient subi leurs frères venus de Québec sur la foi d'un permis. Toutefois ceux qui avaient promis de venir faire leur soumission tenaient à honneur de remplir leur engagement.

Il restait encore un nombre assez considérable d'Acadiens sur la Baie des Chaleurs, et il y en avait aussi quelques-uns dans le haut de la rivière St-Jean; eux aussi eussent été

tout prêts à se soumettre; mais allaient-ils le faire, quand ils ne s'étaient liés par aucune promesse, et qu'ils avaient sous les yeux les indignes procédés dont on usait envers ceux qui étaient venus de Québec? Puisque cette soumission devait entraîner l'emprisonnement et un sort plein de menaces, ne valait-il pas mieux conserver sa liberté, si précaire qu'elle fût, et même se faire l'ennemi irréconciliable d'une nation qui se montrait aussi implacable?

Telle était donc la situation, et elle est aussi claire que peut la désirer quiconque veut se dépouiller de préjugés étroits et ouvrir les yeux à la lumière. Mais alors, se demandera-t-on, quel motif empêchait Lawrence, Belcher et Wilmot de suivre une ligne de conduite en apparence aussi simple et aussi raisonnable? C'est en effet la question qui se pose et que beaucoup ont dû se faire avant nous, sans la résoudre d'ailleurs; c'est-à-dire que l'on a reculé devant les difficultés qu'elle présentait, peut-être même devant une solution déplaisante, laquelle se dessinait avec trop de netteté pour qu'on ne pût l'entrevoir. A quoi bon se casser la tête sur des problèmes ardus, pour n'en recueillir que des résultats humiliants pour soi-même, au profit d'une petite population qui a probablement oublié son histoire, et dont aucun de ses membres ne se donnera la peine de scruter ce « chapitre perdu »? — Pareilles raisons ne peuvent nous arrêter, nous; nous voulons connaître le fonds des choses, tel qu'il est; nous voulons projeter la clarté sur tout point obscur; nous voulons saisir le pourquoi de tout ce qui a paru jusqu'ici inexplicable.

Nous voici précisément, encore une fois, en face d'un problème propre à dérouter l'esprit, et sur lequel il nous faut cependant faire la lumière. L'expliquer par la cruauté

de Lawrence ne serait pas satisfaisant; car, malgré son omnipotence, le gouverneur avait à faire un certain cas de l'opinion de ses conseillers ". Au reste, si cruel qu'il fût, il ne devait pas l'être au point de prendre plaisir à la souffrance d 'autrui. Nous n'avons donc plus qu'une alternative; et c'est toujours celle à laquelle il faut avoir recours en pareille occurrence : quand on ne peut expliquer la conduite des hommes par les raisons ordinaires, il reste à rechercher quels intérêts les inspiraient. L'on ne saurait comprendre, en effet, pourquoi l'on ne laissait pas ces gens désarmés, et qui faisaient de bon gré leur soumission, s'établir dans le pays. La France était vaincue, dépossédée du Canada, du Cap Breton, de l'Ile Saint- Jean; il ne restait plus un seul soldat français dans toute l'étendue du pays. Dès lors, qu'avait-on à redouter de cette poignée de paysans qui ne pouvaient que soupirer après la tranquillité, et qui prouvaient clairement leurs intentions pacifiques, en se livrant spontanément aux autorités anglaises, aussitôt après la prise de Québec, et cela contre le gré des officiers français?— Il est certain que l'on avait décidé de les déporter avant qu'ils aient pu fournir l'occasion de griefs : la preuve en est dans l'incarcération de ceux qui étaient venus pour s'établir sur la rivière Saint- Jean, munis d'un permis de la part de Monckton; la preuve en est encore dans la suggestion faite par Lawrence à son conseil, dès le moment où il fut informé de la chose, de déporter ceux qui faisaient

11. Dans le MS. original — fol. 831 — un trait au crayon renvoie à la marge où se lit cette note: "Comment cela s 'accorde-t-il avec ce que vous avez dit de la servilité de ses conseillers et de la concession d 'une assemblée en 1758 ' '. Nous ferons remarquer que, dans l'édit. anglaise (II, 287,) ce passage du MS. a subi une sensible transformation ou altération.

leur soumission au colonel Frye. Les motifs que Pon avait d'en agir ainsi avec ces malheureux sont assez évidents pour que le lecteur les ait déjà saisis : ils jaillissent tout naturellement des faits, en sorte qu'il ne serait pas nécessaire d'en chercher la confirmation dans les documents officiels, au cas oii ceux-ci existeraient d'ailleurs ^^ Nous l'avons dit, il ne pouvait y avoir au fond de tout cela qu'une raison d'intérêt.

Il ne faut pas chercher longtemps pour la trouver, et il ne peut y en avoir d'autre. N'avons-nous pas dit déjà que les Conseillers de Lawrence s'étaient voté chacun 20,000 acres des terres des Acadiens! Ne sait-on pas que, subséquemment, soit pour apaiser les appétits des gens influents qui les jalousaient, soit pour les forcer à endosser leur conduite, on livra à tous ceux qui comptaient pour quelque chose dans la Province tout ce qui restait de ces terres ! Ne sait-on pas que subséquemment encore, pour s'assurer, le cas échéant, de puissants appuis auprès du Gouvernement de la Métropole et l'impunité, on livra le domaine public au pillage, en faveur des plus hauts personnages de l'armée, des Lords, des Généraux, Lord Egremont, Lord Colville, le Dr Franklin, (un peu plus tard maître-général des Postes en Angleterre), les généraux Bouquet et Haldimand, Sir Robert Wilmot, Lady Wilmot et bien d'autres encore?

Tout ceci n'était pas encore accompli à l'époque qui nous occupe. Mais le pillage commençait et allait se poursuivre avec une ardeur de plus en plus intense. Ces octrois ne

12. Vis-à-vis de ce passage, le MS. original — fol. 832 — porte à la marge ces deux mots au crayon: "trop long".

furent pas tous gratuits, ni sans conditions; il y avait des grands, des moyens, et des petits privilégiés, suivant le degré d'influence qu'ils pouvaient exercer; mais tous ne s'empressaient pas moins à la curée qui s'ouvrait, pour emporter avec eux l'os consolateur qui assurait leur silence ou leur influence, et qu 'il leur serait permis de gruger au nez des Acadiens ou du pauvre colon qui allait les remplacer. Comme nous pouvons facilement l'imaginer, les conseillers de Lawrence n'étaient pas parmi les petits privilégiés. Belcher, qui fut le successeur de Lawrence, avait sa grande part, et il ne devait pas en être autrement de Wilmot.

«Au moment de clore cet aperçu de l'année 1765, dit Murdoch, et en réfléchissant aux considérables cessions de terres, sanctionnées par le gouverneur Wilmot et son conseil, je ne puis me défendre de penser que cette année fut une vilaine année, et que le progrès de la province a été beaucoup retardé par ce fait malheureux de concéder de pareilles étendues de terres boisées qui étaient ainsi soustraites au pouvoir de la couronne et à celui du peuple ^'. » Lorsque toutes les terres des Acadiens eurent été offertes en pâture à ces corbeaux affamés, on se rabattit sur les terres non défrichées, et c'est par milliers d'acres qu'on les livra aux favoris. Il devait y avoir bien des prête-noms sous ces octrois; un seul ne suffisait pas toujours aux plus gourmands ; « quand on prend du galon on ne saurait trop en prendre », mais il fallait cacher son identité, se masquer sous un nom d'emprunt.

L'on en était rendu là en 1765, dans cet ugly year dont

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