‹ Acadie (volume 4)Chapitre 58 sur 82 · ADMINISTEATION DU COLONEL MONTAGUE WILMOT · texte numérisé non relu

ADMINISTEATION DU COLONEL MONTAGUE WILMOT

Wilmot entrave les efiforts siucères tentés par les Lords du Commerce pour procurer aux Aeadiens un établissement dans la Province ou dans les colonies avoi^inantes. — Il a peur de les voir revenir; il voudrait qu'ils fussent expédiés dans les climats tropicaux. — A force de persécutions et de bas procédés, il les oblige à prendre ce parti. — Son dessein apparaît clairement par ses lettres. — Sa mort à Halifax.

On pourrait croire que la résolution envoyée par les Lords du Commerce en date du 3 décembre 1762, condamnant de façon si formelle la déportation des Aeadiens à Boston, et par voie de conséquence les mesures rigoureuses prises à leur égard, allait mettre un terme aux persécutions dont ils n'avaient cessé d'être l'objet depuis 1755. La fin n'était pas encore arrivée cependant; Wilmot valait encore moins que Belclier. Instruit par l'expérience, il s'ingénia à trouver le moyen d'arriver au même but, sans pour cela paraître mettre un obstacle trop prononcé aux vues si clairement exprimées par les Lords du Commerce. Il avait été trop mêlé à ces événements pour n'avoir pas des intérêts communs avec Belclier et son Conseil. Nous avons lieu de croire que lui aussi avait eu sa part dans le partage des

1. Le MS. origiiKtl — fol. 857 — n'a pas de sommaire. Nous en donnons un d'après l'anglais. Et tout le commencement de ce chapitre présente, dans l'édit. anglaise, une différence sensible avec le texte manuscrit.

terres des Acadiens ; en tout cas la voie était tracée, et il allait être en mesure de tirer parti des occasions qui s'offraient. Nous savons que peu de temps après son installation, un large octroi fut accordé à Sir Robert Wilmot, (c'était peut-être un prête-nom pour Montagne Wilmot), et un autre à Lady Ann Wilmot. Sous ce rapport il devait éclipser Lawrence et Belcher ■'.

Les motifs qui avaient fait agir Belclier et son conseil, étaient ou devenaient de plus en plus les siens. Comme eux, il craignait que les Acadiens, comme il l 'exprimait : « ne cherchassent à reprendre possession de leurs terres ». Dans une dépêche il dit : « Ces gens voyant journellement les Anglais jouir des propriétés qui leur appartenaient autrefois, regretteront à jamais de les avoir perdues; et conséquemment ils seront toujours à l'affût de toute occasion qui leur permettra de les recouvrer -. »

Rien n'était plus facile, pour un homme occupant la position de Wilmot, d'arriver sûrement à ses fins par un moyen ou par un autre, et cela, sans encourir de blâme, et sans laisser deviner les motifs qui le faisaient agir. N'était-ce pas par lui, et par lui seul que se faisait la correspondance avec les Lords du Commerce, ou le Secrétaire d'Etat ? N'était-il pas facile, par divers stratagèmes, de faire traîner en longueur l'établissement des Acadiens que les Lords paraissaient désirer ! N'était-il pas possible, en laissant cette solution indéfinie et lointaine, sinon incer-

2. Le MS. original — fol. 858 — cite à nouveau une phrase de Murdoch, déjà titte danH le eh. précédent. Nous la supprimons.

3. N. S. D. Gov. Wilmot to Lord Halifax. 10 dec. 1763. Halifax, 22nd xMarch. 1764. — P. 343 et seq. Richard donne le sens.

taine, de faire naître par là le dégoût des Acadiens pour un établissement dans le pa3's, et de provoquer leur départ volontaire? C'est ce qu'il lit, et c'est ce qui arriva.

«On frémit, dit un historien^, à l'idée du sort infligé à CCS infortunés. Huit ans étaient révolus depuis qu'ils avaient, été arrachés à leurs riches et paisibles demeures ; et après avoir enduré tant de souffrances et de fatigues pour y revenir, ils s'étaient vus arrachés de nouveau, traînés de prison en prison, déportés une seconde fois, et enfin ramenés pour être réduits à l'état de parias parmi leurs oppresseurs. »

Il y avait déjà quatre ans que la guerre était virtuellement terminée; la France avait perdu ses colonies d'Amérique; la paix définitive était même signée; tout rapport entre les Français et les Acadiens, si tant est qu'il fut jamais à craindre, était devenu impossible; ces gens avaient été décimés par le chagrin, la misère et la maladie; ils ne formaient en tout qu'un misérable groupe de 1800 personnes % dont les cinq sixièmes étaient des femmes et des

4. Le MS. original a ici le renvoi marginal suivant: "Ce serait mieux de le nommer. ' ' Cet historien est Casgrain, loc. cit. p. 224.

5. Le MS. original a la note suivante tirée de A'^. S. D. p. 346 : ' ' Mémorandum communiqué aux Lords of Trade par Wilmot, 22nd March 1764.

Number of familles of Acadians still remaining in the Province:

Familles

Number

of persons

At Halifax and the environs

Kings County, Fort Edward

Annapolis Royal

Fort Cumberlaud

In addition to the above there are 300 soûls on the islaud of St. John.

enfants ; le plus grand nombre étaient à Halifax même, prisonniers, ou sous l'œil des autorités; ils n'avaient ni argent, ni armes, ni moyens de s'en procurer, l'eussent-ils désiré. Sous de telles circonstances, leur unique objet ne pouvait être que de vivre en paix pour s 'épargner de nouveaux malheurs. Nous le demandons à tout homme capable d'un peu de réflexion: avait-on pu, raisonnablement et de bonne foi, exprimer la crainte que leur présence ne nuisit à la tranquillité du pays? Poser une telle question c'est la résoudre, et nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de croire cju'il faille insister davantage sur un point aussi évident. Mais alors, si les autorités ne pouvaient être de bonne foi, elles agissaient donc d'après un motif intéressé? oui! et ce motif est celui que nous avons essayé de démontrer.

A la vérité, les Acadiens étaient mécontents et très-mécontents. Ils ne comprenaient rien à cette persécution à outrance, qui les poursuivait, et s'acharnait à eux, comme des corbeaux à un cadavre. Oui! mécontents ils l'étaient, et le devenaient de plus en plus. Ils supportèrent longtemps leur position avec courage, espérant (lue les circonstances amèneraient les autorités à ralentir leurs persécutions; mais lorsqu'ils se virent déportés de nouveau, lorsqu'ils virent la paix définitive conclue, et rien encore ne venant pour leur assurer un état stable et mettre fin à leurs maux, ils se recrièrent avec force, déclarant qu'ils ne prêteraient point serment d'allégeance; qu'ils voulaient quitter le pays et redevenir sujets français. Eux qui avaient tant désiré revoir leur chère Acadie, n'avaient maintenant plus d'autre souci que d'en sortir au plus vite. AVilmot avait atteint son but par ce moyen détourné.

Mais retournons quelque peu en arrière, pour saisir com-

meut Wilinot procéda avec les Lords du Commerce, afin d'en arriver à se débarrasser des Acadiens. Nous n'entendons pas entrer dans le détail des moyens employés par ce gouverneur pour frustrer les Acadiens des bonnes intentions de la Métropole, mais nous conseillons cette étude à ceux qui aimeraient à se rendre compte de tout le machiavélisme mis en œuvre pour atteindre à ce but. Du côté de la Métropole, on voulait sincèrement la fin des persécutions; on voulait l'établissement des Acadiens dans la Province, et môme, on désirait par tous les moyens légitimes empêcher leur départ. Comme on le voit, les intentions étaient diamétralement opposées, et ce fait tend à démontrer une fois de plus qu'il serait injuste d'attribuer au Gouvernement anglais une part quelconque dans les déportations. Pendant toute l'administration de Wilmot, (près de trois ans) ce fut, d'un côté, la réitération constante de ces bonnes intentions, et de l'autre, un effort persévérant pour les déjouer et provoquer le départ des Acadiens. Encore une fois, le succès fut à peu près complet pour l'autorité locale. Lawrence avait réussi par l'audace, Wilmot par l'astuce.

Immédiatement après le traité de Paix, les Acadiens voyant que, malgré cette paix définitive, on les traitait toujours avec la même rigueur, et qu'on leur refusait tout établissement dans la Province, se mirent en correspondance avec M. de la Rocliette, secrétaire du duc de Nivernois, pour obtenir par son intervention, soit un adoucissement à leur situation dans la Province, soit un établissement en France, ou dans l'une de ses colonies. Informé de ces négociations, Lord Halifax fit des représentations au Grouveniement Français et donna instruction à Wilmot « de s'opposer par tous les moyens légitimes à ce qu'aucun des

Acadieiis ne fut elandestincineiit soustrait au gouvernemeiit de Sa Majesté. » Puis il ajoutait: « Mais si nécessaire qu'il soit, d'un côté, de mettre un terme à la séduction et au départ secret de ces sujets de Sa Majesté, il semble cependant juste et raisonnable, de l'autre, de voir à ce que l'on leur assure des établissements convenables et de nature à les satisfaire autant que peut le comporter le souci du salut public ". »•

On voit par là quelle situation pénible était faite aux Acadiens. D'autre part, les autorités de la Nouvelle-Ecosse ne voulaient pas les laisser s 'établir en la Province ni même les y tolérer; et de l'autre, on ne voulait pas qu'ils se réfugiassent en territoire français. Mais, lord Halifax au moins comprenait sagement que, si on devait mettre obstacle à leur départ pour des colonies françaises, il n'était que juste de les laisser s'établir, oii il leur conviendrait, dans les colonies anglaises, « en tenant compte, toutefois, des nécessités de la sécurité publique ».

C'est de cette dernière phrase que Wilmot se prévalut pour perpétuer les empêcliements à leur établissement, espérant que, fatigués d'une longue attente et n'espérant plus rien de lui, ils partiraient d'eux-mêmes, et que le séjour de l'Acadie deviendrait par là odieux à tous ceux qui auraient pu entretenir l'idée d'y revenir.

Son premier mouvement dans ce sens fut d'informer les Lords du Commerce, qu'un certain James Robins, alors à Londres, avait invité les Acadiens à se rendre à Miramichi, oii il allait fonder un grand établissement de commerce et

6. N. s. D. p. 338-9.— Cette dépêche de Lord Halifax est du 26 novembre

de pêche; que ce Robins prétenclait avoir obtenu du Roi la promesse d'une concession de terres, sur lesquelles il offrait aux Acadiens de s'établir. AVilmot faisait observer aux Lords que, placés dans cet endroit, les Acadiens pourraient entretenir des relations avec la France, à l'avantage de cette dernière et au détriment des intérêts de Sa Majesté Britannique.

Quand on songe que la paix était signée depuis un an, que la France ne possédait plus rien en Amérique, à l'exception de deux misérables petits îlots sur les côtes de Terreneuve, on se rend compte de la frivolité du prétexte. Mais où les motifs de Wilmot se voient plus clairement, c'est dans sa lettre du 22 mars 1764:

« . . .le gouvernement a toujours été, et est encore d'avis que leur établissement dans la province ne peut se concilier avec la sécurité nécessaire à celle-ci; que s'ils vont s'établir ailleurs, il ne faut pas que ce soit dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre, nos voisines ; car, se trouvant à proximité de la Nouvelle-Ecosse, ils seraient fortement tentés, à chaque nouvelle occasion, de venir la troubler, à raison de la facilité avec laquelle ils pourraient y revenir, et de l'espoir que leur coopération finirait peut-être par leur en assurer la possession. Quant au Canada, ils n'y seraient pas bien traités et ne s 'y trouveraient i^as heureux. Et comme le Canada touche à cette Province, je ne crois pas qu'il soit à notre avantage ni au leur de les y laisser aller ...»

Puis il termine par aviser le Gouvernement de l'autoriser à les déporter aux Antilles. « C'est pour toutes ces raisons que dans mes deux dépêches précédentes, je me suis pennis de proposer à Vos Excellences de les transporter à quelqu'une des Antilles. Là, séparés du continent, et privés

de l'espoir de jamais revenir, ils se contenteraient de Inexistence qui leur serait faite '. »

Dans sa réponse du 9 juin 17(34, Lord Halifax réitère son désir de voir les Acadiens s'établir dans la Nouvelle-Ecosse, <' en tel lieu qu'il pourra leur plaire, en tenant compte toutefois de la paix et de la sécurité publique »>•.

Le bonnes intentions des Lords du Connnerce devaient être à nouveau frustrées par Wilmot. Pour atteindre son but, il proposa aux Acadiens un serment qui était une injure à leur religion; et il leur oiïrit, pour s'y établir, des terres arides, disséminées çà et là dans l'intérieur de la Province. A tel endroit il ne permettait que l'établissement de 10 familles, à tel autre, ce nombre pouvait aller jusqu'à 15, et ces endroits étaient de plus fort éloignés les uns des autres. C'était leur faire une situation de parias, yjréparer les voies à leur complet anéantissement ; c'était de plus fausser les recommandations de Lord Halifax qui désirait les laisser s'établir « en telle partie de votre Gouvernement qui pourrait leur agréer.» De cette manière ils ne pourraient avoir de prêtres pour leurs besoins spirituels, ils perdraient leur langue, leurs coutumes, leu religion peut-être. L'offre était inacceptable pour d'autres raisons encore. Pouvaientils, dénués de tout, s'enfoncer dans la forêt et recommencer la vie, là où ils n'auraient aucune autre ressource pour les aider à se mettre en état de se suffire à eux-mêmes? Le voisinage de la mer eut été cette ressource.

Dans ces conditions, leur départ devenait une nécessité; ils le comprirent enfin, et le mouvement dans ce sens fut irrésistible. Cent cinquante d 'entre eux, fixés près de Canso,

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