N. s. D. p. 343 et seq
s'adressèrent au magistrat de l'endroit pour en obtenir la permission de (|uitter le pays. Sur son refus, ils partirent quand même pour les îles St-Pierre et Miquelon, et, peu de temps après, 600 autres firent voile vers les Antilles. Wilmot ferma les yeux sur leurs préparatifs de départ, car il l'avait provoqué à dessein, et c'était tout ce qu'il désirait. Ecoutons-le lui-même raconter ces incidents à Lord Halifax ^
« Dans ma lettre du neuf novembre dernier, j'ai eu l'iionneur de soumettre à Voter Excellence un supplément d'informations concernant le sort fait aux Acadiens, après que le serment d^allégeance leur eût été proposé, et que des offres d'établissement dans ce pays leur eussent été faites.
^« Depuis ce moment, aucune proposition raisonnable n'étant capable d'éteindre leur zèle pour les Français, et leur aversion à l'égard du gouvernement anglais, plusieurs d'entre eux prirent bientôt la résolution de quitter cette province; et ayant nolisé des vaisseaux à leurs propres frais, six cents personnes, y compris femmes et enfants, sont parties, au cours des trois dernières semaines, pour les Antilles Françaises. Et bien qu'ils eussent appris que le climat de ces régions eût été fatal à plusieurs de leurs compatriotes, qui s'étaient rendus là récemment de la Géorgie et de la Caroline, leur décision n'en fût pas ébranlée; et le reste d'entre eux, qui est plus considérable que le contingent qui est parti, et qui est disséminé en différents endroits de la Province, forme le même dessein. »>
Après une énumération des raisons qui lui font trouver ce départ avantageux pour la Province, il ajoute : « Tous
s, N. 8. D. p. 350-1.— Cette dépêche est du 18 décembre 1764.
ces motifs ont porté le conseil auquel assistait Lord Colville, contre-amiral de Sa Majesté, à être unanimement d'opinion que pleine liberté de s'en aller fût laissée aux Acadiens. . . « Leur établissement dans les Antilles les éloigne de nous, et, comme le climat de ce pays est mortel aux gens du Nord, il n'est pas probable que les Français tirent beaucoup d'avantages de cette immigration. . . »
Il fallait que la mesure de l'iniquité fut bien comble, pour que l'exaspération poussât ces gens à abandonner leur pays, celui de leurs ancêtres depuis cinq et six générations, et cela, pour se confier de nouveau à la merci des flots, pour aller chercher refuge dans une île lointaine, où le climat avait tué leurs parents, et allait, ils le savaient, décimer de nouveau leurs familles. Wilmot le savait bien lui aussi ; par trois fois il avait conseillé la déportation dans ces îles, et rendu impossible, par ses représentations, leur transmigration à Miramichi, au Canada, ou même dans la Nouvelle- Angleterre, en tout endroit d'où leur retour lui paraissait à redouter. Nous avons vu qu'il disait hypocritement aux Lords du Commerce : « Au Canada, les Acadiens ne seront ni bien traités ni heureux. » Ne voyons-nous pas, par la lettre ci-haut, qu'il ne peut cacher aux Lords l'idée toute réjouissante pour lui que le climat qu'ils vont rencontrer leur sera mortel?
Il savait que ce dénouement ne serait pas du goût des Lords ; aussi, de même que Lawrence s'était, neuf ans plus tôt, mis à couvert sous le nom de Boscawen, ainsi Wilmot se mettait ici à couvert sous celui de Lord Col ville. On a vu plus haut, que ce noble Lord avait été, lui aussi, intéressé dans le départ des Acadiens par un octroi de leurs terres. Toujours les mêmes moyens, les mêmes ruses
et le même résultat : la lutte du pot de terre contre le pot de fer.
C'était là la lin de la Comédie que jouaient depuis près de dix ans, Lawrence, et après lui Belcher et Wilmot, avec les Tjords du Commerce, et, pour la démasquer, nous n'avons eu à notre disposition que la correspondance tronquée des parties intéressées. Telle qu'elle est, elle est suffisante pour convaincre quiconque est susceptible de comprendre des choses élémentaires. Il est même étonnant, croyons-nous, que la preuve puisse en être faite d'une manière aussi évidente, quand on son^e à l'intérêt C[U 'avaient ces gouverneurs a cacher leurs motifs aux Lords; mais il est des circonstances où les faits parlent par eux-mêmes, et où les plus rusés ne peuvent totalement déguiser leurs secrètes pensées. Préoccupés par la considération journalière d'une multitude de questions souvent épineuses, les Lords ont pu ne pas saisir le sens de cette autre Comédie Infernale ^ Ils ignoraient très-probablement, alors, le partage que les principaux acteurs de ce drame s'étaient fait des terres des Acadiens. Toutes leurs informations venaient d'une même source, et elle était empoisonnée. On ne cessait
9. Dans le MS. original — fol. 868 — un trait au crayon renvoie à la note marginale suivante: "le public anglais ne comprendrait pas cette allusion." Aussi, dans l 'édit. angl. (IT, 818) ces mots sont-ils remplacés par: " tlie plol of titis comedy. ' ' Mais nos lecteurs saisiront cette allusion à des pamphlets qui ont fait beaucoup de biuit dans la Province de Québec en 1871 et 1872. Voici le titre de ces pamphlets: "La Comédie Infernale ou Conjuration Libérale aux enfers, par un Illuminé." — Montréal, Imprimerie du Franc-Parleur, 0, rue Ste-Thérèse, 1871. — Cette comédie était en cinq actes, suivis de pièces justificatives. L'auteur était Alphonse Villeneuve, alors instituteur, et qui plus tard devint prêtre. L'on trouve dans ces pages l'écho agrandi et déformé de regrettables démêlés.
de leur représenter que les Acadiens étaient des êtres dangereux, sans cesse occupés à comploter contre la sûreté de l'Etat. Pouvaient-ils, sans être instruits des agissements et des motifs des représentants de leur autorité, se refuser à croire que les considérations que ceux-ci leur soumettaient, étaient motivées par l'intérêt public! Et cependant, en dépit des affirmations constantes et des supercheries de ces gouverneurs, ne voyons-nous pas les Lords pencher toujours dans un sens opposé, plus conforme à l'humanité et à' la justice? Il nous semble bien, il est vrai, qu'en ce qui concerne Wilmot, il devait être facile de discerner qu'il y avait tromperie préméditée, cruauté mal dégaiisée, mais, j)eut-être aussi que Lord Halifax avait l'âme trop haute, des intentions trop pures pour soupçonner de pareilles infamies.
Etrange coïncidence des choses Immaines ! Wilmot qui se frottait les mains de joie à l'idée que le climat des Antilles allait tuer les Acadiens, demandait lui-même, un an après leur départ, un congé d'absence pour récupérer sa santé que le climat mettait en péril. « Les durs hivers qui régnent dans l'Amérique du Nord ont accentué la goutte dont je souffre . . . Mes amis et les médecins m 'assurent que je ne pourrai passer un autre hiver en ce pays '**. » Comme Lawrence et Boscawen il ne devait pas jouir de ses iniquités; dix-sept jours après cette lettre, le 23 mai 1766, Wilmot expirait avant même d'avoir pu quitter ce climat du nord qu'il trouvait meurtrier.
10. C. A. (1894) 1766. May 6. Halifax. Wilmot to Lord^ of Trade for leave of absence. N. 96. B. T. N. S. vol. 21.