Casgrain. Pèlerinage au pays d'Evangéline. P
rendu leur situation moin.s intolérable et où l'on retrouve encore leurs descendants **.
<' L'héroïque caravane qui s'était, dit Rameau, formée à Boston, avec l'intention de franchir les solitudes du Maine pour retourner en Acadie, se composait d'environ 800 personnes. A pieds et presque sans approvisionnements, ces pèlerins affrontèrent les périls et les fatigues d'un retour par terre, en remontant les côtes de la Baie de Fundy jus- ((u'à l'isthme de Shédiac, à travers 600 milles de forêts et de montagnes inhabitées ; des femmes enceintes qui faisaient partie de ce misérable convoi accouchèrent en route ; nous avons connu quelques-uns des fils de ces enfants de la douleur, et c'est de leur bouche que nous tenons le récit que leur avaient transmis leurs pères, nés pendant cette douloureuse traversée. »
« Jamais on ne saura tout ce que souffrirent ces malheureux, abandonnés et oubliés de tous, en se frayant une route dans le désert; les longues années qui se sont écoulées ont éteint depuis longtemps les échos de leurs gémissements
G. Le MS. original — fol. 878 — a la note suivante, empruntée à un passage de Cusgrain, p. 207.
"Le Général Sheridan était petit-fils d'un de ces Aeadiens.
L'abbé Robin, attaché tomme aumônier à l'armée du Comté de Rochanibeau, a tracé un tableau touchant de la petite colonie acadienne de Baltimore en 1781: "Ils conservent entre eux la langue française, sont demeurés ' ' très-attachés à tout ce qui tient à leur ancienne nation, surtout à leur culte, ' ' qu 'ils suivent avec une rigidité digne des premiers âges du christianisme. La "simplicité de leurs mœurs est un reste de celle qui régnait dans l'heureuse ' ' Acadie ... La vue d 'un prêtre français sembla leur rappeler leurs anciens "pasteurs. Ils me sollicitèrent d'officier dans leur église. Je ne pus, en rem- " plissant cette sainte fonction, me dispenser de les féliciter sur leur piété, et "de leur retracer le tableau des vertus de leurs pères. Je leur rappelais des ' ' souvenirs trop chers ; ils fondirent en larmes. ' '
dans la forêt ! celle-ci même a disparu ; toutes les misères de ces infortunés sont noyées aujourd'hui dans l'ombre du passé; depuis longtemps on moissonne joyeusement sur leurs campements effacés, et c'est à peine si quelques traditions affaiblies de ce sublime et douloureux exode se trouvent encore éparses dans les récits des vieillards Acadiens de la Baie de Fundy. »
« Dans les sentiers sauvages qui serpentaient parmi les forêts interminables du Maine, cette longue file d'émigrants cheminaient péniblement; c'étaient de petites troupes de femmes et d'enfants, traînant le mince bagage de la misère, tandis que les hommes, dispersés ça et là, cherchaient dans la chasse, dans la pêche et même parmi les racines sauvages, quelques ressources pour les alimenter. Il y avait des enfants tout petits, marchant à peine, que l'on menait par la main, les plus grands les portaient de temps en temps; plusieurs de ces malheureuses mères tenaient un nourrisson dans leurs bras, les cris de ces pauvres enfants rompaient seuls le silence sombre et lugubre des bois.
« Combien moururent en route: d'enfants, de femmes et même d'hommes? Combien ont expiré, accablés par la lassitude, souffrant la faim, assis et oubliés pour toujours dans un sentier perdu, sans prêtre, sans consolation, sans amis? Personne ne les a comptés, personne ne redira leurs noms, et les dernières agonies de la mort furent empoisonnées, pour ces innocentes victimes, par toutes les angoisses des regrets et de l'abandon!
«A mesure que cette triste caravane s'avançait, il s'en trouvait en effet dont les forces défaillantes se refusaient à les porter plus loin; tous ne succombaient point cependant, et il s'échelonna ainsi le long de la roule quelques
groupes qui demeurèrent comme des noyaux de colonies à venir. C'est ainsi que sur les bords du fleuve Saint-Jean, plusieurs familles se fixèrent sur les ruines des établissements qu'avaient occupés les français dans ce district, et où se maintenaient encore dans l'ancien fief Jemsek (de La Tour) et dans celui d'Ekoupag quelques rares familles Acadiennes.
« Lorsque la colonne des proscrits, éclaircie par les fatigues du voyage, atteignit les bords du Peticoudiac, il y avait quatre mois qu'ils étaient en route. Là ils purent enfin goûter quelques instants de repos et de consolation ; les premiers qui débouchèrent en bas des montagnes boisées qui bordent cette rivière rencontrèrent devant eux quelques hommes demi-chasseurs, demi cultivateurs, qui parlaient leur langue et parmi lesquels ils ne tardèrent pas à reconnaître des compatriotes et des parents; c'étaient là les restes des anciens habitants de Memramcook, de Chipody et de l'isthme de Shédiac. Déjà l'on voj^ait des constructions et des défrichements s'étaler le long de la rivière, lorsque la troupe des captifs revenant des Etats-Unis les rejoignit à la fin de l'été de 1766.
« Quelle dut être touchante la rencontre de ces êtres dont les cœurs étaient dévastés par une calamité commune, après une séparation de onze années! Ici, au moins, ils pouvaient un instant se reposer en paix de leurs extrêmes fatigues, sans le danger d'essuyer les rebuffades et la malveillance d'étrangers indifférents ou hostiles; les amis qu'ils venaient de retrouver étaient eux-mêmes fort pauvres, mais leur accueil était cordial et sympathique.
« Malheureusement, après ce premier mouvement de joie, ils eurent à éprouver un grand serrement de cœur. Ils
avaient nourri l'espoir que là-bas, de l'autre côté de la Baie de Fundy, à Beauséjour, à Beaubassin, à Grand-Pré, à Port-Roj'al, ils retrouveraient leurs terres et peut-être leurs habitations; ils avaient espéré qu'on les laisserait s'établir sur celles qui n'étaient pas encore occupées, mais ils eurent bientôt à se rendre compte qu'ils n'y devaient pas songer; tout avait été distribué à leurs persécuteurs ou à de nouveaux colons. Ce grand et pénible voyage qu'ils venaient de faire se trouvait inutile; il n'y avait plus pour eux ni patrimoine ni patrie. A cette décourageante nouvelle, la plupart se sentirent abattus, ils étaient à bout de leurs forces, et ne cherchant pas à pousser plus avant, ils demeurèrent au lieu même où la Providence venait de les conduire.
« Cependant un certain nombre ne put se résoudre à croire que tout fût perdu, et qu'ils fussent ainsi dépouillés sans aucun espoir de ces riches terres, conquises autrefois sur la mer par l'industrie laborieuse de leurs aieux. Cinquante à soixante familles reprirent de nouveau leur route, hommes, femmes et enfants; ils tournèrent le fond de l'ancienne Baie Française, devenue Fundy Bay; ils visitèrent successivement Beaubassin, Pigiquit, Grand Pré ; mais Beauséjour s'appelait Cumberland, Beaubassin, Amherst; Cobequid avait pris le nom de Truro, Pigiquit celui de Windsor et Grand Pré se nommait Horion; tout était changé! Noms anglais, villages anglais, habitants anglais; partout où ils se présentaient, ils semblaient des revenants d'un autre âge; personne depuis longtemps ne songeait à eux.
« Ils effrayaient les enfants, ils inquiétaient les femmes et les hommes, comme une menace sortie du tombeau; on
s'irritait contre eux, et les malheureux se traînaient de village en village, harassés par la fatigue, la faim et le froid, et par un désespoir qui s'accroissait à chaque étape; la dernière fut à Port-Iioyal (Annapolis), où les mêmes inquiétudes d'un côté et les mêmes déceptions de l'autre se répétèrent.
« Que faire cependant de cette caravane de misérables en haillons, écrasés par la lassitude, les privations et le chagrin f Les officiers de la garnison prirent le parti de les diriger un peu plus au sud, sur la Baie Ste-Marie, dont les rives inoccupées étaient bordées de vastes forêts. Les pauvres Acadiens, épuisés et désespérés par tant de malheurs, ne sachant plus oii porter teurs pas, se laissèrent conduire et finirent ainsi par s'échouer sur cette rive déserte, où des terres leur furent concédées le 23 déc. 1767. Ceux-ci avaient ainsi parcouru à j)ied, une distance d'environ 1000 milles avant d'atteindre le terme de leur voyage, et cela ne représente pas les longues distances qu'ils eurent à franchir de la même manière pour se réunir à Boston.
« Les plus cruelles traverses n'abattent pas toujours entièrement l'énergie humaine; le calme après la tempête, la moindre lueur d'espoir qui renaît, permettent à nos sens rassis de se rattacher à la vie, de se reprendre au travail et d'inaugurer de nouveaux progrès. Sous la pression de la nécessité, ces misérables proscrits élevèrent des huttes; on se mit à pêcher, à chasser, les défrichements commencèrent, et bientôt avec les bois abattus on vit se remonter quelques grossières maisons ^ » Telle fut l'origine de cette