CHAPITRE QUARANTE-DEUXIEME
Lougue et fructueuse administration de Michel Franklin (1766-1776).— Ses efforts pour réaliser les vœux de la Métropole et soulager la détresse des Acadiens.— Ceux-ci sont libres de s'établir où il leur plaît, à Prospect, Chezetcook, Isle Madame, Memraracook et autres lieux.— Les d 'Entremonts recouvrent leurs anciennes propriétés du Cap Sable.— Un groupe de 800 se réunit à Boston et va se fixer en grande partie à la Baie Ste-Marie.
Il ne restait plus, à la mort de Wilmot, que 1,500 à 2,000 Acadiens dans tonte l'étendue de ee qui compose aujourd'hui les Provinces Maritimes. C'était là, après onze années d'une persécution sans exemple dans l'histoire, tout ce qui restait d'une population de 18,000 âmes. Si ceux qui s'y trouvaient alors avaient un instant nourri l'espoir de rentrer en possesion de leurs terres, ils purent se convaincre par la manière d'agir de Lawrence, Belcher et Wilmot, qu'ils avaient placé beaucoup trop haut leurs espérances; aussi, on ne voit nulle part aucune revendication dans ce sens. Les spoliateurs n'avaient plus rien à craindre. L'abjecte misère à laquelle se trouvaient réduits les restes épars de cette population; la longiie série de déceptions qu'on leur avait fait subir, étaient une sauvegarde suffisante pour leurs intérêts.
Michel Franklin, qui succéda à Wilmot, se montra aussi
1. Le sommaire manque dans le MS. Nous le traduisons d'après l'édit. anglaisfl.
bienveillant envers les Acadiens que celui-ci avait été cruel. Toute son administration nous fait voir qu'il paraissait s'appliquer particulièrement à adoucir leur sort et à leur faire oublier les maux dont ils avaient été accablés. C'était bien là, il est vrai, les ordres positifs du Gouvernement anglais, mais nous avons la preuve, dans tous ses actes et ses paroles, que sa conduite était dictée, plus encore par sa bienveillance naturelle, que par l'esprit de soumission aux ordres de ses supérieurs ou par tout autre motif. Il suffisait que les Lords du Commerce ne fussent plus trompés par des représentations intéressées, pour que leurs ordres ou leurs recommandations fussent empreints de justice et de bienveillance.
« Sa Majesté, lui écrivait Lord Hillsborough, a été heureuse d'apprendre par votre lettre les bonnes dispositions des Acadiens ; ces dispositions doivent être encouragées par toutes sortes de faveurs qui soient d'accord avec le salut public: Vous ne manquerez pas de leur donner les plus entières assurances de la faveur et de la protection de Sa Majesté et de ses bienveillantes intentions ... Sa Majesté est pleine de tendresses et d'attentions à l'égard de ceux qui ont fait des établissements au cap Breton, sous la protection de permis temporaires du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse -. «
Toutes les lettres des Lords du Commerce qui suivent celle-ci, sont dans le même esprit, et c'est aussi dans le même esprit que sont dictés les ordres du governeur Franklin aux officiers ou magistrats de la Province. Ecrivant au colonel Denison, il s'exprime en termes touchants, bien
propres à nous faire apprécier hautement les sentiments humains qui l'animaient:
« Quelques-uns des Acadiens du comté de King et de Windsor m'ont informé qu'ils ont été enjoints de faire les exercices avec les milices; ce qu'ils considèrent comme une charge trop dure pour eux, n'ayant pas d'armes, et étant incapables de les acheter immédiatement, s'il fallait le faire. En conséquence, je désire que vous les exemptiez d'être appelés et de faire ces exercices, jusqu'à ce que vous receviez des ordres contraires. De plus, je dois vous signifier que c'est l'intention du Roi, et que c'est aussi ma volonté, qu'ils soient traités par les officiers du gouvernement, avec toute la douceur et la tendresse possibles en toute occasion ^ »
Que s'était-il donc passé que tout était ainsi changé? Comment se fait-il qu'avec Lawrence, Belcher et Wilmot, tout était plainte et appréhension, et que maintenant tout était paix et contentement! Il ne s'était rien passé, si ce n'est qu'un nouveau gouverneur, rempli de sentiments humains, avait pris la place de ceux qui s'étaient montrés sans entrailles; si ce n'est encore que ceux qui l'avaient précédé, agissant par des motifs intéressés, avaient à dessein trompé les Lords du Commerce, et mécontenté les Acadiens par des vexations de toute nature. C'est assez clair; toute l'explication est là. Faux rapports et mauvais traitements de la part de ceux-là; droiture et bonté de la part de celui-ci. C'était l'administration sage et bienveillante de Hopson qui se répétait sous Franklin. Quant aux Acadiens, ils étaient les mêmes.
Ne serait-il pas permis de croire, que le Gouvernement anglais était alors pleinement informé du sort injuste fait aux Aeadiens, et des motifs qui avaient inspiré leurs persécuteurs? Ces expressions si touchantes de tendresse et de sollicitude, de la part de Lord Hillsborougli, nous semblent, sans cette interprétation, sortir du cours ordinaire de ces communications. La conclusion qui dérive de ce fait, peut ne pas être rigoureuse sans doute, mais nous j sommes amenés par d'autres raisons plus puissantes et fort nombreuses. Nous savons par une foule de circonstances, dont quelques-unes ont été données autre part dans cet ouvrage, que la condamnation de la déportation devint à peu près générale à partir de la paix de 1763. Nous savons que, même au temps de Lawrence, le blâme des citoyens d'Halifax était assez prononcé pour inquiéter son auteur, au point de le déterminer à s'en ouvrir à son complice Boscawen. Pour un homme de son audace, qui dans le temps même faisait voir de mille manières le mépris qu'il entretenait pour l'opinion de ses administrés, le fait est d'une haute signification.
Tant que la guerre dura, le monde civilisé n'eut pas le loisir d'entrer dans les causes et les incidents de cette déportation; mais il en fut autrement lorsque le calme se fit dans les esprits, après la paix de 1763. Le public, témoin des souffrances de ces exilés, de leurs transmigrations, de leurs vains efforts pour retrouver des parents perdus, pour retrouver l'ancienne patrie ou s'en faire une nouvelle, s'émut et s'intéressa à leur sort. Jetés en tous lieux, le monde civilisé put être témoin de la douceur et de la pureté de leurs mœurs, de leurs habitudes paisibles et laborieuses. En présence de cette dislocation des familles, on put voir claire-
ment au moins que cette dispersion avait été cruellement exécutée, on s'étonna qu'ils eussent pu, de près ou de loin, mériter un châtiment aussi barbare; ou s'enquérit du caractère de Lawrence, de Belcher, de Wilmot, et la conviction se lit bientôt dans les esprits, qu'on se trouvait en présence d'un de ces crimes qui souillent l'histoire. La condamnation,— si l'on excepte un petit groupe à Halifax, — devint générale. Les écrivains, ou simplement ceux qui prennent intérêt aux choses de l'histoire, cherchèrent des éclaircissements en remontant aux sources. Les auteurs de la déportation, ou leurs tils, qui avaient la garde des Archives, ou y avaient un accès facile, s'émurent à leur tour; il fallait s'expliquer, se justifier, ou faire quelque chose pour conjurer l'orage, amoindrir l'odieux et la honte qui menaçaient de les couvrir, et c'est alors que commença cette soustraction de documents qui paraît s'être continuée longtemps.
C'est évidemment cette condamnation générale qui provoqua ces soustractions; autrement il faudrait supposer qu'on les pratiquait en vue de l'avenir, ce qui serait une preuve encore plus évidente de culpabilité et de la honte qu'on éprouvait.
Enfin, l'effroyable série de désastres qui, depuis onze ans, se précipitaient sur le peuple Acadien, commença à se ralentir. Après avoir été proscrits, transportés, retrans-, portés, poussés et repoussés de misères en misères, ceux qui étaient restés en Acadie purent respirer un instant au milieu des ruines et des morts amoncelées autour d'eux. Chacun alors s'installa comme il le put, dans l'endroit où le sort l'avait jeté. Les prisonniers accumulés autour d'Halifax se portèrent: les uns à Prospect, au sud de la ville,
les autres au nord, à Chezetcook, le plus grand nombre sur le détroit de Canso et aux îles Madame; d'autres se groupèrent sur la Baie des Chaleurs, à Nipisiguy, Caraquette, Tracadie. Les plus favorisés, peut-être, furent ceux qui se lixèrent à Memramcook, sur des terres qui avaient été autrefois occupées par eux, et où ils purent profiter des défrichements déjà faits. Ces terres étaient encore inoccupées à cette époque; mais elles n'en avaient pas moins été octroyées, comme tout le reste, à des favoris des gouverneurs et de leurs conseillers. Celles-ci l'avaient été à Frederick Wallet Desbarres, qui eut la sage prévoyance de laisser accomplir beaucoup de travaux avant de faire valoir ses droits. Heureusement, ceux qui se fixèrent là n'eurent pas à déguerpir comme ceux qui se fixèrent sur la rivière Saint-Jean. Ils s'obstinèrent dans leur occupation, et un arrangement fut finalement conclu, par lequel ils purent conserver leurs terres moyennant redevance. Desbarres se contenta d'exploiter un autre octroi qui lui avait été fait à Menoudy, où plus tard il loua à des Acadiens les terres dont ils avaient été propriétaires quelques années auparavant \
Au nombre des plus fortunés, nous citerons quelques membres de la famille des d 'Entremont du Cap Sable. Ceux-ci furent non-seulement remis en possession de leurs terres, mais réintégrés dans leurs titres, et ce fut le commencement de la forte colonie Acadienne qui s'y est développée depuis. Voici à quelle occasion ils durent cette faveur. « Vers 1765,
4. Ce Desbarres ainsi enrichi devint plus tard Gouverneur du Cap-Breton. (Note du MS. original.)
plusieurs membres de cette famille, desceuclants des anciens barons Pobomcoup, (Pubnico) s ^étaient embarqués à Boston, dans l'intention d'aller se fixer à Québec. En passant à Halifax, où leur navire avait fait escale, ils rencontrèrent un officier anglais qui les reconnut et leur fit grand accueil, parcecjue l'un d'eux lui avait autrefois sauvé la vie. Il les détourna du dessein d'aller s'établir au Canada en promettant qu'il les ferait remettre en possession de leurs terres et de leurs titres, ce qu'il fit en effet '. »
Lorsque la paix fut conclue en 1763, sur environ 6,500 Acadiens qui avaient été déportés aux Etats-Unis, il en restait un peu plus de la moitié. Souvent, ils avaient imploré des autorités la permission de s'éloigner du lieu de leur proscription, mais après la paix leur essor fut irrésistible. Divers groupes se dirigèrent alors sur le Canada, où ils s'établirent, les uns à l'Acadie, près de Saint-Jean, d'autres à Saint-Grégoire, Nicolet et Bécancour, dans le district des Trois-Eivières, et d'autres enfin à Saint- Jacques l'Achigan, où ils ont formé des paroisses riches et prospères.
Ceux qui n'avaient pu alors profiter de cet exode, se réunirent trois ans plus tard à Boston, au printemps de 1766, avec l'intention de retourner vers leur Acadie perdue et regrettée. Il ne demeura plus alors sur le sol étranger qu'une faible minorité, qui resta rivée dans le pays, par les infirmités ou l'extrême misère. Nous excepterons toutefois ceux qui avaient été déportés au Maryland, où la présence de coreligionnaires anglais et de quelques prêtres avait