‹ AcadieChapitre 2 sur 78 · XI · texte numérisé non relu

XI

tat imprévu et presque inespéré. Le manuscrit d^Acadie, tout entier de la main de l'auteur, vierge de toute correction et annotation, était dans l'ouest canadien, à Battleford, chez M. Emile Richard, chez qui Edouard Richard résidait, au moment de son décès. C'est de ces lointaines régions qu'il nous fut expédié, et que nous l'avons reçu, en parfait état, un beau matin de l'automne de l'an mil neuf cent treize.

L'on se figurera aisément le genre d'émotion que je ressentis en ouvrant le colis, en parcourant du regard ces nombreux cahiers, en feuilletant ces pages, déjà jaunies par le temps, et dont l'écriture, rapide et cursive, nous mettait en contact avec la pensée, avec l'âme de l'auteur.

Jules Lemaître a dit, -de façon exquise, en connaisseur et en poète, le charme qui émane des « vieux livres : »

« Celui qui s 'attache aux vieux livres sauve et conserve du passé, et du passé choisi; il conserve ce qui fut, par la lettre imprimée, l'expression première et directe de l'esprit. . . C'est comme si l'aspect et le toucher du vieux livre nous inclinait à l'état d'esprit des ancêtres. . . Les caractères imprimés sur ce papier jauni sont les premiers — les premiers ! — qui aient traduit aux yeux tel chef-d 'œuvre du génie humain. . . j 'en tiens dans mes mains la première expression matérielle, publique et durable. J'assiste, pour

[ xn ]

ainsi parler, à leur naissance, qui fut un moment auguste de l'histoire littéraire \ . . »

Combien les manuscrits, en général, surtout les manuscrits des grandes œuvres, ont plus de charme mystérieux et pénétrant que les plus vénérables bouquins ! Car ces feuillets sont « les premiers où les auteurs ont reconnu leur pensée devenue visible, et détachée d'eux-mêmes». Pour ma part, le plaisir de tenir dans mes mains la « première expression» d'Acadie, a été l'un des plus complets et des plus profonds que j'aie jamais éprouvés. C'était une pure jouissance que de posséder dans sa source, dans sa forme originelle, une œuvre qui fut, pour nos frères acadiens, K un moment auguste de leur histoire », le signal d'une « résurrection », selon le mot de l'un d'entre eux, un livre qui a fait époque dans les fastes de la race française en Amérique, et qui a été, pour la conscience humaine outragée, un soulagement, et comme une libération. J'assistais, pour ainsi dire, « à sa naissance » ; ma curiosité palpitante saisissait le secret de son élaboration dans le cerveau de l'auteur; je le voyais se développer, et prendre peu à peu ces belles et fortes proportions qui devaient lui assurer un caractère durable. Et ce plaisir intellectuel, qui était aussi pour moi plaisir de cœur, — car Edouard Richard fut mon proche parent, je l'ai connu et admiré: son manuscrit était donc un souvenir, une précieuse relique de famille, et les

1. Les Vieux Livres. Lecture faite à l'Académie Française. Dans En Marge des Vieux Livres. Ile série, P. 3 et seq. (Paris. Société Française d'Imprimerie et de Librairie. Rue de Cluny, 15).

Page 1