CHAPITRE CINQUIEME
Administration de Richard Philipps, 1720-1722. — Proclamation ordonnant aux Acadiens de prêter le serment d'allégeance ou de s'en aller dans l'espace de quatre mois, sans rien emporter de leurs biens. — Les habitants se décident pour cette dernière alternative. — Désappointement de Philipps. — Nouvelles omissions du compilateur Akins. — Les Acadiens entreprennent d'ouvrir un chemin pour effectuer leur départ. — Philipps ordonne la suspension des travaux. — Prolongation du délai d'abord fixé. — Cajoleries pour retenir les habitants. — Lettre importante du Secrétaire d'Etat Craggs. — Parkman.
En 1720, le général Richard Philipps, qui en réalité était déjà depuis près de trois ans gouverneur de la Nouvelle Ecosse, vint à Annapolis prendre charge de sa province II était revêtu de plus amples pouvoirs que ses prédécesseurs ; et sa haute situation dans l'armée donnait encore du poids et du prestige à son autorité.
Philipps le prit d'abord de très haut avec les Acadiens. A peine était-il arrivé qu'il lança une proclamation leur intimant l'ordre de prêter serment sans réserve, ou d'évacuer le pays dans un délai de quatre mois, sans pouvoir emporter aucun de leurs biens ni en disposer à leur gré. Voici le texte de cette étrange proclamation:
« Par son Excellence Richard Philipps, Escuyer, Capitaine Général et Gouverneur en Chef de la Province de sa Majesté la Nouvelle Ecosse ou Accadie, etc.
« Sa Sacrée Majesté George Par la Grâce de Dieu, Eoy de la Grande Bretagne et d'Irlande etc, Duc de Brunswick et Lunnenbourg, Seigneur de Bremen, Souverain Prince d'Hannover, Prince Electeur du Saint Empire, Seigneur de plus vastes Domaines en Amérique, et en particulier l'Incontestable Souverain Seigneur de toute la Nouvelle Ecosse, ou Accadie, aussy bien par Traité que par conqueste ; estant informé que les Habitants François de cette ditte Province ou la plus grande Partie d'entreux ont négligé jusque icy de satisfaire a leur Obligation, de jurer véritable et Fidelle allegiance a sa Majesté, quoy qu'ils ayent Jusques icy joui des Influences de son Gouvernement doux et benign (comme ils le confessent eux mesme :) m'a commandé de Déclarer et Publier a mon arrivée dans cette Sienne Province, que son Vouloir et Bon Plaisir Eoyall est que quoy que les dits Habitants, François, ayent par leur obstination ou negligeance escoulé le tems stipulé pour eux dans le Traité de Paix conclu à Utreclit pour prester le dit Serment ou se retirer de ce pays avec leurs Effets, Sa Majesté, cependant par la grande Indulgence, qu'il a pour eux, est portée à ne prendre aucun advantage de leur deportement et veut de sa Grâce leur donner une autre occasion d'obtenir Sa Faveur Royalle, en leur accordant quatre mois de plus, a commencer de la datte de cette Proclamation, pour prendre le dit Serment, Promettant, a tous ceux qui s'y conformeront le libre Exercise de leur Religion et qu'ils jouiront de Droits et Privilèges civils comme s'ils estoient anglois, aussy longtems qu'ils se comporteront comme Bons et Fidelles Subjects de Sa Majesté et que leurs Biens et Possessions deviendront a leur Héritiers : mais il est Positivement défendu a ceux qui choisiront de sortir du Pais de faire aucune sorte de dégast ou domage a leurs maisons ou Possessions ou d'alien-
ner, disposer, ou emporter avec eux aucuns de leurs Effets. De quoy toutes personnes qui y sont Intéressées doivent prendre connoissance a leur Péril Donné à Annapolis Royalle le Dixme jour de Avrill V. S. dans l'année de note Seigneur 1720 et dans la Sixième année du Règne de Sa Majesté. »
Vive Le Roy.
« Par ordre de Son Excellence \ »
L'on voit que les conditions posées dans cette proclamation étaient draconiennes. Et il n'y a pas à s'étonner dès lors de ne pas la voir figurer dans la compilation de Akins. Ainsi le plan de temporisation inventé par Vetch, poursuivi par Nicholson et ses successeurs, aboutissait au résultat espéré . Les Acadiens avaient eu le tort de s 'être laissés berner, et d'avoir attendu débonnairement une réponse toujours promise, et qui leur arrivait enfin sous cette forme impré\Tie.
Le but de Philipps était évident. Il savait bien que, sans moyens de transport, les Acadiens ne pourraient s'éloigner, surtout dans le court délai qu'il leur accordait. Il s'imaginait qu'ils étaient tellement attachés à leurs biens, que sa défense de ne rien emporter avec eux les forcerait à accepter son serment sans réserve, et même toutes les autres conditions qu'il lui plairait d'exiger. Nous verrons qu'il se trompait dans ses calculs. Toutefois des ordres aussi sévères jetèrent la consternation parmi ces pauvres habitants ; leur agitation fut extrême. Et comme une prompte décision
1. p. B. 0. Col. Eecords. Nova Scotia. Vol. 3. Pièce XXV des Bac. inéd. sur l'Acadie. Proclamation Eeced. 12th August 1720, Read 15th August 1720. In Governor Philipps May 26th 1720.
s'imposait à leur esprit, ils répondirent au Gouverneur dans les termes que voici:
« A Son Excellence Richard PMlipps, etc.
« Pour exécuter vos ordres, nous nous somme assemblé, tous les Habitants de cette Rivière, pour donner a Votre Excellence vne Reponce Positive a la Proclamations que vous avez eue la boutée de nous envoyer, nous Représentons donc très humblement a votre Excellence qu'il est notoires que nous ne pouvons pas prester serment à sa Majesté Britannique sans courir un Risque très certain D'estres Esgorgée dans nos maison par les Sauvages les quel nous en menace tous les jour c'est pourquois Monsieur nous ne pouvont pas f aires D'autre serment que ce luy cy, qui est d'estre fidelle au Roy George sans que l'on nous puisse contraindre a prendre les armes contre Personne, dont nous vous supplions très humblement de vouloir l'accepter vous prommestant de le garder fidellement Votre Excellence verra bien que ce sont le Sauvage que nous aprehendons doutant que nous somme tous prest d'abandonner tous nous bien pour nous sauver nôtre vie a nous et a nos familles et sy vôtre Excellence ne nous peut pas permettre de rester icy sur ce serment nous vous suplions très humbblement Monsieur de vouloir bien nous accorder vn peut plus longtemps pour nous retyrer nous et nos familles nous estant presques impossible de nous retyrer en sy peut de temps le pays même estant dénuée de vivres par les semences que long a faitte De puis peut, c'est pourquois, nous vous prions de vouloir bien nous accorder la grâce de nous lesser emporter les effects que nous avons pour substanter a notre vie et a celle de nos familles pour nous retirer sur les
terre du Roy de France Espérant que Votre Excellence nous permettra d'aller à L'Isle Royal pour demander du secour pour nous retyrer. Nous estant impossible de nous retyrer de nous même en sy peut de temps, la plus grande partie n'ayant aucune voitures nous espérons que votre Bontée a ceux qui auront des voytures de se Retyrer avec, où qui leur serat permis den Lover ou d'en acliepter. C'est la grâce que nous espérons que vôtre Ecellence accordera a tous ceux qui sont avec tous le respect et la soumission possible. Les plus soumis de vostres humble serviteur »
« Les Soubsignez ou son marquez Nicholas Lavigne and 135 Inhabitants french « Signed their names » ^
Mais ce n'est pas là le seul document que nous ayons par devers nous, se rapportant à ces faits. Il en est d'autres, d'une égale importance, et dont la production est indispensable à la claire intelligence des événements. C'est d'abord une lettre du Père Justinien Durand à Philipps; puis un mémoire des habitants d'Annapolis au même gouverneur, en date du 20 mai 1720 ; une lettre du gouverneur de Louisbourg au gouverneur Philipps, du 8 juin 1720; une lettre des Acadiens au gouverneur de Louisbourg avec la réponse de ce dernier. Aucun de ses documents ne se trouve au volume des Archives, et pourtant les quatre premiers sont aux Colonial Records, tout à côté de ceux qu'il a plu à Akins de choisir pour son ouvrage. Sa compilation contient toutes
2. p. B. 0. Col. Records Nova Scotia. Vol. 3. Pièce XXVIII, des Doc. Inédits. Vera copia, attested p Ar Savage Secry.
les lettres de Philipps aux personnes ci-dessus mentionnées, mais omet de signaler les réponses qui y furent faites. Je me trompe. Il y a une lettre ', une seule, écrite par les habitants des Mines. Akins nous en donne la traduction. Nous ne pouvons savoir quelle elle était dans l'original; mais constatons seulement qu'elle est, telle quelle, bien mal rédigée et bien peu explicite. Est-ce la faute du traducteur? Ou ne l'a-t-il pas choisie, entre les autres, précisément à cause de son caractère défectueux ? Pourquoi reproduit-il également telle lettre imprécise des Acadiens au gouverneur de Louisbourg, lorsqu 'il y en avait une autre qui exposait en termes clairs et formels la situation * ? Cette lettre au gouverneur de Louisbourg, en date du 6 mai 1720, ne devait se trouver ni aux Archives de Halifax, ni à celles de Londres. Elle ne pouvait être qu'aux Archives de la Marine, à Paris. C'est donc là que notre compilateur est allé la dénicher. Mais alors, il avait donc compulsé ces archives. Et quel intérêt avait-il à s'écarter de sa route habituelle et à aller puiser ailleurs, quand il laissait systématiquement de côté tant de pièces importantes que pouvaient lui fournir les x^rchives de Londres aussi bien que celles de Halifax? Pour ne pas paraître le prendre trop à parti, nous ne le tiendrons responsable que de la révoltante partialité avec laquelle il a utilisé les Archives d'Angleterre ou de Nouvelle Ecosse. Et ses procédés d'élimination à cet égard sont plus que suffi-
3. Cf. Sélections from the Public Documents of Nova Scotia. Edited by Thomas B. Akins. Letter (translated from the French) from the Inhabitants of the Mines concerning the difficulties which hâve presented themselves to the exécution of the orders, etc., etc. Halifax 1869, page 28-29.
4. Cf. Compilation de Alcins, p. 25, pour la lettre des Acadiens au gouverneur de Louisbourg, p. 28 pour la lettre des Habitants des Mines à Eichard Philipps.
sants pour accabler sa mémoire. Du reste, nos lecteurs doivent savoir à quoi s'en tenir sur ce personnage, et nous voudrions n'avoir à parler de lui désormais que le moins souvent possible.
Voici donc un extait de la lettre au gouverneur de Louisbourg, soigneusement omise par Akins, ainsi que nous venons de le dire :
Extrait d'une lettre des Habitans du Port Royal, des Mines,
de Beauhassin, envoyée a Mr. de St-Ovide par des
Habitans députés de leur part ^
« Monsieur
« Le nommé Prudent Robichau vous remettra la lettre que nous avons l'honneur de vous écrire, nous l'avons député pour vous informer qu'un nouveau lieutenant-gouverneur étant arrivé nous avons reçu ordre de lui de faire le serment de fidélité pour le roi de la G. B. ce que nous avons refusé avec autant de constance que nous le fîmes les années dernières au général de Nicbolson en présence de Mrs de la Ronde et de Pensens.
« Vous savez Mr, les difficultés qui nous ont été faites pour notre sortie lorsque nous l'avons demandés et l'impossibilité dans laquelle nous nous sommes trouvés d'effectuer ce que l'on demandoit de nous. Cependant aujourd'hui il semble qu'on veuille nous contraindre de faire ce serment ou d'abandonner le pays il nous est absolument impossible de faire ni l 'un ni l 'autre.
« Nous sommes résolus de ne point faire de serments
5. Archives du Ministère de la Marine et des Colonies, Paris. — " Colonies " Ile Royale. — Corr. Génér. Année 1718, vol. 3, fol. 179. Pièce XXX des Doc. inéd. sur l'Acadie.
parce que nous sommes bons et vrais sujets du roi T. C. Vous avez veû la dessus notre déclaration que rien ne sera capable de nous la faire changer et nous ne pouvons abandonner sans des facilités convenables qui nous étoient promis de la part de la cour de France et qui nous ont été toujours refusez de la part de la cour d'Angleterre, pour notre situation est très rude et que la conjoncture dans laquelle nous nous trouvons est très épineuse, nous vous supplions Monsieur de nous honorer de vos charitables conseils au cas qu'il nous soit fait de nouvelles instances de la part du gouverneur, nous en ferons le meilleur usage qu'il nous sera possible avec le secours de nos missionnaires ". »
Le 14 mai 1720, Richard Philipps avait écrit une longue lettre au gouverneur du Cap Breton (Akins, p. 26), et voici la réponse qu'il en reçut, datée du 8 juin 1720:
«Le P. Justinien m'apprend les ordres précis que vous avez donnés (aux) habitants de l'Accadie de prester le serment ou de se retirer, c'est apparemment ceux que vous entendez natifs du pays dont vous me parlez dans votre lettre ; J'ay Egalement taché lorsque l'occasion s'en est présentée de leur inspirer l'Esprit de tranquilité du mieux qu'il m'a esté possible cependant Monsieur quelque juste que soit la resolution que vous avez prise de les fixer en conséquence des Ordres Expresses du Roy vostre maistre, vous voulez bien me permettre de vous représenter que L 'inaction dans laquelle ces peuples sont restez jusqu'à présent ne peut ni ne doit leur estre imputé a crime tant par raport au deffaut
6 .11 nous semble que cette lettre avait dû être citée dans le chapitre précédent, car elle concerne non pas Philipps, mais le lieut.-gouv. Doucette, et elle est de 1718. Elle a du moins, même à la place où le MS. la fait entrer, l'avantage de montrer clairement l'attitude constante des Acadiens sur la question du serment et du départ.
des Secours essentiels a leur transmigration que par les obstacles que les Gouverneurs généraux et particuliers qui vous ont précédé y ont mis.
« Je ne puis non plus me dispenser, Monsieur, de vous exposer que les deux clauses de vostre Proclamation qui concernent le terme, et les circonstances de leur Evacuation me paroissent peu conformes aux assurances de bien veillance qu'ils auoient de la part de la Cour d'Angleterre surtout après un Traitté et une Convention de bonne foy entre la feu Reyne Anne et le Roy Louis quatorze de glorieuses mémoire, Traitté qui a esté exécuté en Entier de la part de la France et en partie de la part de l'Angleterre.
«Vous n'Ignorez pas Monsieur que par cette convention Le sort des Habitants de l'Accadie étoit et deuoit être le même que celuy des habitants de Plaisance. On ne peut rien adjouter à la gracieuseté et a la bonne Foy avec laquelle cest Traittée cette Evacuation et j'auray l'honneur de vous représenter que rien ne pourroit estre de plus dur que l'Extrémité ou pour mieux dire l'Impossibilité à laquelle se trouveroient réduits ces pauvres Peuples Si vous ne vouliez vous relâcher en rien du temps que vous leurs accordez et de la manière dont vous Exigez leur sortie.
« En vérité. Monsieur, ce seroit leur faire sentir bien foiblement les effects de la bien veillance Royalle du Roy vostre maistre que vous leur faites valoir avec tant et de si justes Tiltres dans votre Proclamation et dont Ils auoient de si heureux préjugez par le Traitté et la Convention dont vous ne pouvez ignorer ni les clauses ny le poids.
«Je suis persuadé. Monsieur, qu'en considération de cette sincère, indissoluble et inviolable Union qui se trouve entre les Roys nos maîtres et leurs Etats, vous ne refuserez pas L'attention convenable a La représentation que j'ay
l'honneur de vous faire et que trouvant a l'avènement a votre Gouvernement l'heureuse occasion de faire valoir la forte inclination que vous me protestez auoir de vous y conformer en tout ce qui pourra dépendre de vous vous me donnerez les occasions d'y repondre en Faisant valoir au Roy mon maître l 'humanité avec Laquelle vous aurez traitté Ses sujets en cette importante occasion. »
« J 'ay l 'honneur d 'Estre très parfaitement
« Monsieur « Vostre très humble et très
« obéissant Serviteur
« St-Ovide de Bkouillan ^
Voià plus de vingt documents, dont aucun ne figure au volume des Archives de la Nouvelle-Ecosse, que nous citons pour prouver les empêchements qui furent mis au départ des Acadiens. A l 'encontre de ces affirmations claires et précises, que renferme ce volume! A peu près rien. Nous ne voyons nulle part que ces affirmations aient été l'ojet de contradictions formelles. Ni Nicholson, ni Doucett ne répondirent aux assertions de Costabelle et de Brouillan. Seul un passage d'une lettre de Philipps aux autorités anglaises pourrait être interprété comme une dénégation de tout ce que nous avons exposé:
7. P. B. 0. Col. Bec. Nova Scotia, vol. 3. Endorsed: Nova Scotia. — Letter from Monsr. St-Ovide Govr of Cape Breton to Col. Philipps. Dated 8th of June 1720. — Philipps avait terminé comme suit sa lettre au gouverneur du cap Breton: " I hâve nothing further to add but to assure Monsr. St. Ovide of my perfect esteem and that I shall ahixiys make it my business to cultivate a good understanding with him and the Govers. of his most Christian Majesty in thèse countrys ; in this I obey the comnnds of my Boy al M aster and at the same time gratifye the ambition of Sir your most humble and most obedt servant."
« Les Français qui sont établis dans la péninsule et sur les bords de la rivière qui arrose Port-Royal sont les anciens colons qui se sont beaucoup multipliés depuis la cession de la Province à la Couronne Britannique. A l'époque de cette cession, il fut stipulé en leur faveur qu'ils avaient le choix entre continuer à demeurer dans le pays, à la condition de changer d'allégeance, ou en partir après avoir disposé de leurs immexihles et effets à leur plus grand avantage: le délai d'un an leur était accordé pour prendre une décision. Mais, à l'expiration de ce délai, voyant que leurs nouveaux maîtres n'étaient pas en mesure de les forcer à se prononcer soit dans un sens soit dans l'autre, les Acadiens sont restés sur leurs terres au mépris du gouvernement, attendant l'occasion d'une rupture entre les deux Couronnes pour restaurer l'ancienne autorité, intriguant sous mains avec les sauvages pour les inciter au pillage et au meurtre, à la destruction du commerce *. . . »
Philipps ne connaissait rien personnellement des empêchements dont nous avons parlé. Ses seules sources d'informations avaient pu être dans les témoignages de Vetch, Caulfield, Doucett et autres officiers de la garnison. Mais C€s témoignages étaient plus que douteux, étant donné que ces messieurs n'étaient pas empressés de s'accuser de leurs propres fourberies. L'on peut juger du crédit que méritent les déclarations de Philipps par la peine qu'il prend de défigurer le traité qu'il avait sous les yeux. L'on se souvient que ce traité donnait aux Acadiens le droit d'emporter avec eux, en cas de départ, leurs effets mobiliers, leurs bestiaux,
8. Letter of R. Philipps to ihe Eight Hon. the Lord Carteret, His Majesty's Principal Secretary of State — sans date. — Archives de la Nouvelle Ecosse, p. 18-19.
etc. Philipps convertit cette clause en un droit de vendre et de disposer. Et s'il était capable de falsifier si grossièrement la lettre d 'un traité, quelle valeur attacher à des assertions qu'il ne fait que de seconde main, après les avoir recueillies de la bouche de personnes tout intéressées à le tromper? Prétendre que les pauvres Acadiens ne pouvaient rien prendre avec eux des choses qui leur appartenaient, quelle inhumaine mesure, et quelle ruse de barbare ! Mais ces gens étaient les seuls habitants du pays, ou à peu près. A qui donc auraient-ils pu vendre leurs biens avant de s'éloigner! C'était là une fourberie dont le but évident était de les obliger à rester contre leur gré. Philipps n'allait pas tarder à se convaincre qu'il s'était laissé duper par son entourage sur les vraies causes qui avaient empêché l'exode des Acadiens, et qu'il était lui-même dans une illusion profonde, en s 'imaginant que ses cruelles ordonnances allaient produire le résultat qu'il en attendait.
N 'espérant donc plus fléchir le gouverneur dans sa détermination, n'espérant plus ni secours opportun ni prolongation du délai fixé, les Acadiens se mirent à l'œuvre pour deviser des voies et moyens d 'effectuer leur départ. Impossible de songer à s'en aller par mer, les vaisseaux manquant; force leur était de choisir la route de terre. Mais pour cela il fallait ouvrir des communications, là où il n'y en avait pas. Le temps pressait. Les gens de Beaubassin avaient l'avantage de pouvoir s'enfuir par Baie Verte. Mais ceux des Mines et surtout ceux d'Annapolis? Il n'y avait pour ces derniers d'autre issue possible que par l'intérieur des terres. Or, entre les Mines et Annapolis se trouvait un espace de vingt à trente milles qui n'avait jamais été ouvert au passage des voitures. C 'est de ce côté que se portèrent d'abord les efforts des Acadiens des Mines, désireux
de venir en aide à leurs frères de Port-Eoyal. Toute la population en état de travailler prêta vaillamment son concours, et le chemin se dessinait rapidement à travers la forêt et la brousse. En face d'une détermination de quitter le pays, qui se manifestait avec si peu d'équivoque, Philipps prit l'alarme. Mais qu'y faire? Pouvait-il raisonnablement s'opposer à ces travaux, indispensables pour que les colons pussent opérer leur transmigration? Evidemment non, car c'était le seul moyen qu'il leur restait pour s'éloigner, et se conformer par là à l'alternative que la proclamation du gouverneur les avait laissés libres d'adopter... Et pourtant, il fallait de toute nécessité entraver ce départ, en ruiner l 'exécution ! . . .
Non vraiment, si les documents officiels n'étaient là pour établir, de façon irréfutable, à quels procédés Philipps eut recours pour frustrer à nouveau les Acadiens et anéantir leur légitime projet, l'on n'y croirait pas. Voyons donc ces procédés :
« A un conseil tenu en la résidence de M. le Lieutenant gouverneur. Garnison de Sa Majesté, Annapolis Royal, le mardi 17 mai 1720.
Présents :
Monsieur le Lieutenant-Gouverneur, Major Lawrence Armstrong, président, Major Paul Mascarene, le révérend John Harrison, Cyprien Southack, Ecr., Arthur Savage, Ecr., Hibbert Newton, Ecr., William Skene, Ecr., William Shirreff, Ecr.
Monsieur le Lieutenant-Gouverneur ayant informé le Bureau que son Excellence le général Philipps a reçu avis que les français habitant sur cette rivière sont à percer un chemin d'ici aux Mines, ce qui le porte à croire qu'ils ont
par là l'intention d'inquiéter Annapolis, ou de se servir de cette voie pour conduire leurs troupeaux et aller se porter ailleurs, avec tous leurs effets, afin de fonder un établissement, soit aux Mines, soit à Shignectou, d'où ils pourraient défier le gouvernement, — il est agréé et résolu :
Que Son Excellence soit priée d'envoyer des ordres spéciaux aux habitants de cette rivière, ainsi qu'à ceux des Mines, leur défendant d'ouvrir une telle route sans en avoir reçu la permission écrite de la main de son Excellence;
Que les ordres susdits soient rédigés et présentés à l'approbation de Son Excellence ; — que Monsieur le Lieutenant- Gouverneur, Major Lawrence Armstrong, le Major Paul Mascarene et Cyprien Southack, Ecr., composent le comité chargé de rédiger les ordres en question ®. »
La proclamation rédigée en conformité avec cet ordre en conseil se termine sur ces mots : « Je défends en outre à toute personne de quitter sa maison clandestinement et sans en avoir reçu ma permission.
« Donné sous mon sceau, à Annapolis Royal, ce 18 mai
Richard Philipps ^°.
L'ordre avait été rédigé comme si l'on avait supposé aux Acadiens d 'autres desseins que celui de quitter le pays, et il fallait s'attendre à une pareille supposition de la part de l'autorité; elle n'avait rien que de naturel. Le gouvernement avait tout intérêt à voiler son méfait sous ce prétexte spécieux. Mais il faudrait avoir d'épaisses écailles sur les