‹ AcadieChapitre 38 sur 78 · Nova Scotia Documents, p · texte numérisé non relu

Nova Scotia Documents, p

10. Id. p. 30. *' . . . and I do further forbid any person to quitt their Habitations clandestineJy, and without my leave."

yeux pour ne pas voir le vrai sens de cet ordre et pour n'en

pas saisir la note finale.

Philipps et son conseil savaient fort bien que le but des Acadiens n'était pas de venir molester le pays, à la faveur d'un chemin facile ouvert d'une place à l'autre, mais seulement de se préparer une issue pour le quitter à jamais. Dans une lettre au Secrétaire d'Etat Craggs, le gouverneur n'avait pas sans doute les mêmes motifs à invoquer contre eux que dans sa proclamation, aussi dit-il simplement : «Les Acadiens furent très surpris de l'arrivée d'un gouverneur en titre, chose à laquelle ils étaient loin de s'attendre. Par conséquent ils tâchent de se soustraire à sa juridiction le plus vite possible, de façon que, s 'étant tous réunis et formant un seul corps, et protégés dans leur retraite par les Indiens, ils soient libres de sortir avec tous leurs effets par la voie de Baie Verte, après avoir détruit tout ce qu'ils seront obligés de laisser derrière eux, et cela sans crainte de représailles de la part de la garnison, laquelle suffit à peine à assurer la sécurité du Fort tel qu'il est présentement ^\ » Il appert clairement par ce texte que le gouverneur Philipps ne voyait, dans les travaux entrepris par les Acadiens pour ouvrir une route, que leur volonté de quitter la province par la voie de Baie Verte: le

11. " They were indeed very miich surprised at the arrivai of a Chiefe Gov'r which they never expected, often saying that person was not borne, and therefore are getting out of his way as fast as they can, as you will find by the sequel, that so being once joined in a body, with the help of the Indians to favour their Eetreat, they can march off at their le'isure, by the way of the Baie of Verte with their efïects, and distroy what they leave behind without danger of being molested by this Garrison which searee suffices to secure the Fort in its présent condition. "

Nova Scotia Archives. Gov. Philipps to Secretary Craggs. Annapolis Eoyal, May 26th 1720, page 31.

fait que ces colons aient l'intention de venir molester la garnison n'entre pas du tout en ligne de compte. Au dire de Philipps, c'est plutôt la garnison qui sera empêchée d'aller les inquiéter dans leur marche vers la liberté.

Hélas! il était décrété que les Acadiens ne quitteraient jamais leur pays, si ce n'est quand viendrait l'heure sombre de la déportation. Cette fois encore, le mauvais vouloir de l'autorité les rivait malgré eux à un sol toujours cher, mais où leur cœur ne reconnaissait plus la patrie. L'alternative qu'on les avait mis à même de choisir s'évanouissait à nouveau. Faisons la somme des tromperies dont ils furent victimes: ils avaient cru d'abord pouvoir partir sur les vaisseaux anglais, cela leur fut refusé; ils avaient alors demandé que l'on permit à des navires français l'entrée des ports de l'Acadie, même refus; finalement, ayant construit de petits bâtiments, ils voulurent se procurer de quoi les fréter soit à Louisbourg, soit à Boston, mais en vain. La voie maritime leur était fermée, ils essayèrent de la voie de terre, et là encore tout fut inutile. Il leur restait donc les airs. Par malheur, les ballons dirigeables, voire même la primitive montgolfière, n'étaient pas encore inventés. La lettre de la reine Anne leur avait accordé le droit de vendre leurs immeubles. Or, d'obstacle en obstacle, de restriction en restriction, de ruse en ruse, les agents chargés d'exécuter les ordres royaux en étaient arrivés à les interpréter ainsi: « Si vous partez, nous ne vous permettrons même pas d'emporter vos effets ! » La formule voulait dire au fond : « Vous resterez ici aussi longtemps qu'il nous plaira. Nous nous chargeons d'effectuer ce départ tant souhaité, mais il ne se fera pas dans les conditions que vous espériez. Quand le moment en sera venu, nous vous prendrons, vous, vos femmes, vos enfants, et nous irons vous semer au hasard

sur toutes les plages du Nouveau Monde, nous disperserons vos débris au vent de l'exil! » — Telle était la perspective qui s'ouvrait devant les yeux des pauvres Acadiens, et l'événement n'a que trop montré tout ce qu'elle avait de réel.

Il fallait être gens paisibles comme ils l'étaient pour se soumettre à de si criantes injustices. Ces habitants pouvaient mettre sur pieds six fois plus de combattants que n'en comptait la garnison d'Annapolis, et c'était bien là ce que redoutait Pliilipps, ainsi qu'on l'a vu. La détermination des Acadiens avait jeté le gouverneur dans une grande perplexité. Dans sa lettre au Secrétaire Craggs, que nous venons de citer, il disait expressément : « Pour gagner du temps et éviter toute perturbation jusqu 'à ce que j 'aie reçu de vous d'autres ordres m 'enjoignant de quelle manière agir, j'ai cru qu'il importait au bon service de Sa Majesté de renvoyer dans leurs foyers les députés (des Mines) avec des paroles de conciliation et la promesse de prolonger le délai qui avait été d'abord fixé: ce qui me permettait d'exposer, entre temps, le cas à votre Excellence et d'attendre les nouvelles instructions qu'il plairait à Sa Majesté de me signifier. »

Et il termine sa longue épitre par ces mots : « Au moment où j'écris, les députés envoyés par les habitants de cette rivière qui avaient, contre mes ordres, commencé à tracer un chemin pour se mettre en communication avec les Mines, m'ont apporté un acte de soumission signé collectivement, duquel vous trouverez copie ci- jointe, en sorte que je ne désespère pas de maintenir parmi eux l'autorité du gouvernement et de les amener à obéir: ils affirment qu'ils sont prêts à s'engager à devenir de bons sujets à tous égards, exception faite de l'obligation de prendre les armes

contre le Roi de France. Je proposerais donc humblement que, si une formule de serment leur était présentée, par laquelle ils promettraient de prendre, en cas de nécessité, les armes contre les Indiens, de vivre paisiblement dans leurs maisons, de ne donner ni refuge ni aucune espèce d'assistance aux ennemis de Sa Majesté, d'obéir au gouvernement, de posséder leurs terres de la part du Roi et en vertu d'une nouvelle tenure,. . . dans quelle mesure ce serment, au jugement de Votre Excellence, serait-il suffisant pour assurer la sujétion des Acadiens ^^ »

L'on n'a qu'à suivre la correspondance de Philipps avec le Secrétaire d'Etat Craggs et les Lords du Commerce pour s'apercevoir qu'il se sentait profondément humilié de son insuccès. Cet homme s'était flatté que sa haute position dans l'armée, l'éclat de son nom, en imposeraient à une population simple et ignorante, et aplaniraient tous les obstacles qu'elle pourrait lui susciter. Sur un ton de conquérant, il avait, dès son arrivée, lancé une proclamation pompeuse et sévère; et voici qu'il s'était heurté à des difficultés que des procédés plus souples et plus courtois auraient pu faire tomber, tandis que ses allures impérieuses les avait encore rendues plus insurmontables. Le Gouverneur aurait voulu alors revenir sur ses pas, se montrer conciliant, mais il était un peu tard : son attitude avait jeté la méfiance, répandu l'alarme. Il s'était imaginé que l'attachement des Acadiens à leurs biens, le délai très court qu'il leur accordait pour évacuer le pays, la défense qu'il leur faisait d'em-

12. Nova Scotia Archives, p. 35. " And I would humhly propose fhat if an oath were formed for them to tahe whereby they should oblige theinselves ta take up arms against the Indians, if required, to live quietly and peaceably in their houses, not to harbour, or give any maner of assistance to any of the King 's enemy 's,. . . how farr this inay be thought sufficient to bind them. ' '

porter leurs biens, les décideraient infailliblement à accepter le serment proposé. Il était tombé en cela dans la même erreur que Nicholson; comme ce dernier, il se trouva dans la nécessité d 'empêcher à tout prix le départ des habitants, avec cette différence que Nicholson pût user de subterfuges, tandis que cette suprême ressource lui était refusée à luimême. Son ordre défendant aux colons de s'ouvrir un chemin pour se retirer de la province, quand sa proclamation leur enjoignant de la quitter était encore toute fraîche, dût bien l'affecter. Sa réputation, d'ailleurs méritée, croyonsnous, d'homme habile, agréable, même conciliant, ne pouvait que souffrir de ce piteux échec.

Plus Richard Philipps essayait de se faire doux et aimable envers les Acadiens, plus sa correspondance avec les autorités anglaises renfermait d'amertumes et d'insinuations malveillantes à leur égard. Pour se justifier ou pour pallier l'insuccès de sa mission, il eut recours à la diversion trop habituelle, hélas! à notre pauvre humanité, c'est-à-dire qu'il en mit sur d'autres la responsabilité. Il voulut prouver que les Acadiens étaient des gens obstinés, incontrôlables, soumis à leurs « prêtres fanatiques ». Mais écoutons ses doléances :

Le Gouverneur Philipps au Secrétaire d'Etat Craggs.

« Monsieur,

« Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, il ne s'est pas produit de changement dans la situation des habitants français; ils semblent toujours indécis quant au parti à prendre, encore qu'il paraisse bien que, s'ils étaient laissés à eux-mêmes, ils choisiraient de continuer à jouir de leurs biens en devenant les sujets de la

Grande Bretagne. Mais les gouverneurs français qui résident dans notre voisinage, persuadés que ces colons ne pourraient plus servir leurs intérêts après avoir prêté le serment d'allégeance, et calculant trop bien les avantages qu'entraînerait pour leurs colonies l'adjonction d'un si grand nombre de nouvelles recrues, ont recours à tous les stratagèmes possibles pour les attirer à eux : dans ce but les prêtres se sont tous assemblés aux Mines afin d'être à portée du Cap Breton où se tient leur grand conseil ; entre ces deux endroits, c'est un va-et-vient continuel de missionnaires, qui s'emploient à nouer des intrigues avec ces gens et à leur transmettre des messages trompeurs. L'une des choses qu'ils cherchent à leur faire croire, est que la promesse qui leur a été donnée de pouvoir pratiquer librement leur religion, n'est qu'une chimère, qu'ils ne peuvent pas, y compter, et qu 'en réalité ils seront vite réduits à la même condition que celle dans laquelle se trouvent les sujets papistes de Sa Majesté, en Irlande. Je fais bien tout ce que je puis pour ne pas décevoir ces gens, mais je n'espère pas que mon autorité soit assez forte pour contrebalancer auprès d'eux l'influence de leurs prêtres. Si ceux-ci l'emportent, un grand nombre de belles possessions deviendront vacantes. Je crois cependant qu'il ne serait pas difficile d'amener ici, de la Nouvelle- Angleterre, sans dépouiller complètement une colonie voisine, suffisamment de monde pour remplacer les partants, échange auquel nous gagnerions beaucoup. J'ai donc la confiance que l'on prépare déjà en Angleterre des projets en vue de peupler le pays, au printemps, de colons britanniques: d'ici là les habitants français ne songeront pas à s'en aller, puisqu'ils bénéficient du prolongement de délai que je leur ai accordé jusqu'à ce que j'aie reçu de vous de nouvelles instructions. L'un des

dangers que nous avons à redouter, dans le repeuplement de ces fermes, est d'avoir maille à partir avec les indiens, qui voient d'un mauvais œil l'émigration des Acadiens, et qui ne seront pas lents à venir nous molester ^^ . . »

Le gouverneur Philipps broyait donc beaucoup de noir; et son état d'esprit finit par déteindre sur les Lords du commerce. A la date du 28 décembre 1720, ceux-ci lui écrivent en effet de Whitehall :

« Monsieur,

« . . .Pour ce qui est des habitants français de la Nouvelle- Ecosse, dont l'attitude semble être si mouvante et indécise, nous craignons qu'ils ne puissent jamais devenir de bons sujets de Sa Majesté, aussi longtemps qu'ils seront soumis à l'influence des gouverneurs français et de leurs prêtres. Nous croyons donc qu'il vaudrait mieux qu'ils fussent transportés ailleurs ^* dès que les contingents que nous avons proposé de vous envoyer, pour la protection et le meilleur peuplement de votre Province, seront arrivés. Cependant comme vous n'allez pas tenter d'opérer cette transportation sans en avoir reçu un ordre positif de Sa Majesté, nous vous conseillons d'user d'ici là, à l'égard des Acadiens, de la même ligne de conduite prudente et avisée, de ne pas les tromper en ce qui concerne l'exercice de leur religion: il n'est pas douteux qu'on les laisse libres de la pratiquer, au

13. Nova Ccotia Archives, p. 35-6. Annapolis Eoyal, July 1720, Ekhard Philipps to the Et. Bon. James Craggs, Esq., one of His Majesty's Principal Secretary of State at Whitehall, London, Great Britain.

14. "We are of opinion they ov.ght to be removed as soon as the Forces which tce hâve proposed to be sent to yov, shall arrive in Nova Scotia. . , "

cas où l'on jugerait à propos de les garder là où ils sont maintenant. . . »

Vos amis affectueux et humbles serviteurs,

Westmoreland

T. Pelham

M. Bladen

Edw. Ashe ".

A cette lecture, comme un manteau de plomb s'abat sur nos épaules, l'air respirable nous manque tout à coup. L'on est suffoqué; un frisson nous saisit. C'est que le sinistre projet de la déportation des Acadiens vient d'éclore. Le sens exact du document que nous venons de citer est celuici :

« Mon cher Philipps,

« Je vois que vous ne venez pas à bout de vos Acadiens, comme vous l'espériez avant votre départ. Il est tout de même singulier que ces gens aient préféré perdre leurs biens plutôt que de s'exposer à combattre leurs frères. C'est là une enfantine sentimentalité. Ces Acadiens sont évidemment trop attachés à leurs compatriotes et à leur religion pour que nous en fassions jamais de bons anglais. Nous avouons que votre position à leur égard était critique; il était difficile de les empêcher de partir, après leur avoir laissé le marché en mains. Néanmoins, vous avez bien fait d'en agir ainsi, c'était le seul moyen de vous en tirer. Au diable le traité! Vous n'avez pas plus à vous occuper de la question de droit et de justice que Nicholson n'a fait. Ce n'est pas une semblable préoccupation qui avancerait nos

15. Nova Scotia Archives. Board of Trade to Qovemor Philipps, p. 58.

affaires. Si l'on laissait partir les Acadiens, la puissance coloniale de la France serait augmentée d'autant, et c'est à quoi nous ne devons pas nous prêter. Il faudrait plutôt les déporter en quelque endroit, où, englobés parmi les nôtres, perdus parmi les étrangers, ils perdront fatalement leur langue, leur religion et le souvenir du passé pour devenir de vrais anglais. Pour l'instant, cette déportation serait prématurée, elle affaiblirait trop la colonie; mais au printemps, lorsque nous aurons dirigé de votre côté les renforts nécessaires, ce sera l'heure de la mettre à exécution. Attendez d'ailleurs que nous vous en ayons donné l'ordre précis. Jusque-là, rentrez vos grands airs arrogants, montrez-vous affable et bénin à l'égard de ces habitants. Faites-leur espérer tout ce qu'il leur plaira, vous avez carte blanche. L'important est d'entraver leur exode: c'est à ce prix que vous aurez mérité notre gratitude. »

(Signé) Ckaggs,..

Secrétaire d'Etat

« (P. S.). — Faites croire à ces naïfs Acadiens que nous voulons leur laisser le libre exercice de leur religion. Nous verrons plus tard ce qu'il y aura à faire à ce sujet, au cas où l'on déciderait de les garder dans la province. Advenant ceci, il est probable que la liberté religieuse leur sera accordée. »

Voilà, dépouillée de tout vain artifice, l'essence de cette lettre: la paraphrase que nous venons d'en donner n'ajoute rien au texte; elle en fait seulement éclater le caractère odieux^". « Cette lettre (des Lords du Commerce,) dit Ra-

ie. Il y a quelques remarques à faire ici. Et d'abord, le nom de Craggs n'apparaît pas au bas de la lettre que Eichard vient de commenter. Et l'on peut se demander de quel droit il appose la signature du Secrétaire d'Etat au

meau, est une merveille dans son genre : il est vraiment regrettable que certains a,uteurs modernes, grands amateurs de documents, et qui cherchent aujourd'hui à justifier la proscription des Acadiens, ne l'aient point reproduite. Elle

bas du commentaire, quand cette signature ne figure pas dans l'original? Est-il équitable de prêter cette lettre à Craggs? L'on peut supposer qu'il n'y a pas été étranger. Mais rien ne prouve qu 'il en a été l 'auteur. Officiellement, elle est l'œuvre de quatre membres de la Chambre de Commerce. A cet endroit de son manuscrit, l'auteur d'Acadie verse dans une erreur assez lourde, qui a passé, telle quelle, dans la traduction anglaise (p. 125.) Il s'agit précisément de James Craggs, l'un des principaux secrétaires d'Etat de Sa Majesté, auquel il impute l'idée première de la déportation des Acadiens, et Eichard dit que ' ' ce monsieur commença par être barbier, puis fut fournisseur de vêtements pour l 'armée, et qu 'à ce dernier titre il se livra à des manœuvres louches, qui donnèrent lieu à une enquête dont le résultat fut son incarcération dans la Tour de Londres. " — Il y a ici confusion: c'est à James Craggs, père, qui d'ailleurs ne fut jamais secrétaire d'Etat, qu'arriva cette aventure, suivie d'une autre plus retentissante, la South Sea Buhhle. L'immense fortune qu'il avait amassée était si loin d'avoir des origines intègres qu'après sa mort, arrivée le 16 mars 1721, peut-être par suicide, un acte du Parlem^ent confisqua toutes les propriétés qu'il avait acquises depuis décembre 1719. — Quant à James Craggs, fils, le seul dont nous ayons à nous occuper, il semble que sa carrière ait été plutôt honorable. Né à Westminster le 9 avrU 1686, il puisa sa première instruction à l'école de Chelsea et partit bientôt pour le continent, il séjourna à la cour de Hanovre et à celle de Turin. C 'est à la cour de Hanovre qu'il résida le plus longtemps; grâce à l'influence de la comtesse de Platen, il y gagna la faveur de l'électeur, qui devint dans la suite Georges I. Il fut plus tard nommé résident auprès du Eoi d'Espagne, à Barcelone. Au commencement de la campagne de 1709, Craggs se trouvait dans les Flandres. Le 13 avril 1717, il était nommé ministre de la guerre, en remplacement de William Pulteney. Il succéda à Addison comme l'un des principaux secrétaires d'Etat, chargé du département du sud, et ce même jour, 16 mars 1718, prêta serment comme membre du Conseil Privé. Malheureusement pour sa réputation, Craggs fut impliqué dans les affaires de la South Sea Company, mais pas aussi profondément que son père,. Il y a cependant peu de preuves directes contre lui dans les sept rapports du Comité Secret. Craggs mourut de la petite vérole le 16 février 1721, dans la 35e année de son âge, avant qu'il pût se disculper des attaques faites contre lui en plein parlement, par Shippers, le 4 janvier de cette même année. Il était bel homme, bon orateur, et très populaire. Son corps repose à Westminster. Son ami Pope lui composa une épitaphe restée célèbre.

complète et éclaire les phrases entortillées dans lesquelles Pliilipps enveloppait son petit machiavélisme. Lorsqu'on lit cette missive ministérielle, on pressent déjà le complot odieux de la proscription, on est saisi d 'un frisson ; on croit entendre les premiers sons de la sinistre trompette qui devait ordonner l'embarquement. Dans ces phrases raides et glacées en apparence, on sent la colère qui couve en secret dans le cœur. Sous les dehors patelins qu'elle est obligée de revêtir, cette colère contenue s'envenime, s'enrage avec le temps pour éclater furieuse, aveugle et bestiale, en 1755, après avoir fermenté pendant trente-cinq ans. Là est le secret véritable des excès auxquels se portèrent les Anglais à cette époque, et les mêmes âmes qui en sont surprises n'ont pas besoin, pour les expliquer, de prêter aux Acadiens des crimes imaginaires. Maintenant on peut dire avec assurance que la proscription n'a pas été une œuvre improvisée ab irato, mais préparée et méditée de longue date : on y pensait déjà en 1720.

« Ces documents suffiraient, à défaut de tous autres, pour montrer quelle appréhension extrême éprouvaient le Board of Plantations en Europe, et en Amérique le gouverneur d'Annapolis, dans la crainte de voir les Acadiens leur échapper. Elle éclate à chaque ligne; on veut à tout prix éviter ce malheur; aussi faut-il voir, malgré l'âpre colère qui les dévore au dedans, comme ils prodiguent les bonnes paroles : c'est avec une douceur insinuante que la gracieuseté du sieur Pliilipps, en louant la tendresse du roi George, leur glisse ces assurances perfides de liberté, de quiétude, de franchise religieuse; afin de tirer en longueur en louant la tendresse du roi George, et de leur faire accepter une tolérance provisoire qui n'engageait à rien, en attendant l'heure des circonstances favorables où l'on pourrait les égorger

sans inconvénient. Philipps comprit parfaitement cette consigne : lui qui avait fait sa fortune dans les intrigues de la cour, se trouvait tout à fait sur son terrain; il rentra son grand sabre et les phrases superbes de sa mise en scène, et il continua la politique qu 'il venait d 'inaugurer : amadouer les Acadiens pour les faire demeurer sur leurs terres, réclamer l'allégeance si l'occasion s'en présente, sinon prodiguer de belles paroles, sans toutefois s'engager jamais à fond, se réserver toujours quelque retraite honnête, de manière à prouver que l'on n'avait jamais fait de promesse, mais seulement des ébauches de contrats ; telle fut désormais sa règle de conduite. On obtint ainsi des Acadiens la somme d'utilité que l'on en désirait, en leur prodiguant la tolérance, sans jamais leur donner aucune certitude.

« Philipps fit durer encore cette situation pendant deux ans : sans nier la duplicité de Nicholson, mais sans accepter non plus le serment sans réserve que réclamaient les Acadiens; sans se prononcer sur leur droit absolu de rester, mais sans exiger non plus leur départ, les maintenant au contraire sur leurs terres, en prolongeant le délai de leur séjour. Il leur fit considérer qu'il était bien préférable pour eux de conserver leurs héritages, et qu'après tout, en acceptant le régime anglais, on finirait toujours par s'arranger. Il gagna ainsi 1722, année où il retourna en Europe,. . . laissant comme lieutenant-gouverneur d'Annapolis le capitaine John Doucett, lequel fut remplacé peu après par le lieutenant-colonel Armstrong ^^ . . »

Dans son ouvrage Montcahn et Wolfe, Francis Parkman, prenant pour guide le compilateur Akins, avait affirmé que

17. Rameau de Saint-Père. Une colonie féodale en Amérique. Tome II, ch. XI, p. 35 et Beq.

les Acadiens étaient restés dans la Nouvelle-Ecosse de leur plein gré ^^ La première édition de cet ouvrage date de 1884. En 1892, le même auteur, continuant la série de ses études sur la France et l'Angleterre dans l'Amérique du Nord, publiait un autre ouvrage intitulé : A Half Century of Conflict, dans lequel, nous le constatons avec plaisir, il a modifié ses opinions premières sur cette question du séjour des Acadiens. C 'est que, entre temps, la masse considérable de documents inédits sur l'Acadie, recueillis par l'abbé Casgrain, avait paru dans le Canada-Français ; et il était difficile à l'historien de ne pas céder à l'évidence émanant de ces pièces parfaitement authentiques et qui mettaient les faits dans leur vrai jour. Nous donnons crédit à Parkman de s'être rendu, au moins sur ce point, à la force de la vérité. Que n'en a-t-il fait de même pour les autres erreurs qu'il a commises concernant l'histoire de l'Acadie! Mais alors, il lui aurait fallu détruire presque tout ce qu'il avait écrit en la matière.

« Le gouverneur Nicholson, dit Parkman, dans ce dernier

18. Montcalm and Wolfe. France and England in North America. Part seventh. By Francis Parkman. In two volumes. (Boston, Little, Brown & Co., 1900). Cf. Tome I, ch. IV, Conflict for Acadia, p. 94 & seq. Au bas de la page 95, se trouve cette note de l'auteur: " See the numerous papers in Sélections from the Public Documents of Nova Scotia (Halifax, 1869,) pp. 1-165; a government publication of great value. " Au cours de cette même page 95, Parkman, citant l 'art. du traité d 'Utrecht qui donnait à tous ceux qui préféreraient émigrer autorisation de le faire, dans le délai d'un an, en emportant leurs effets, ajoute: " Very few availed themselves of this right ; and after the end of the year those who remained were required to take oath of allegiance to King George. There is no doubt that in a little time they would hâve complied, had they been let alone; but the French authorities of Canada and Cape Breton did their utmost to prevent them, and employed agents to keep them hostile to England. Of thèse the most efficient were the French priests. " Il y a dans ce passage autant de faussetés que de mots. Ce que nous avons déjà vu montre l'inanité de ces affirmations.

ouvrage, avait résolu, tout comme son prédécesseur, de garder si possible les Acadiens dans la province. Cet homme, plein de ressources, énergique, pervers, entêté, sans scrupules, se conduisit, même à l'égard des officiers et des soldats anglais, d 'une manière inexplicable, qui souleva contre lui leur plus profonde indignation. Son attitude à l'égard des Acadiens fut encore pire. Costebelle n'ayant pas tenu sa promesse de leur envoyer des vaisseaux pour les transporter à l'Ile Royale, ils s'en construisirent eux-mêmes, et les autorités françaises de Louisbourg leur firent venir tout ce qu'il fallait pour les gréer. Nicholson ordonna que tous ces agrès fussent renvoyés d'où ils venaient, leur défendit de vendre leurs terres et leurs maisons, — mesure bien inutile puisqu'il ne se trouvait personne pour les acheter, — et ne leur permit même pas de disposer de leurs effets personnels, — empêchant ainsi froidement l'exécution du Traité d'Utrecht et de la lettre de la reine Anne. Nicholson ne demeura pas longtemps à Annapolis, où il laissa pour le remplacer, durant la plus grande partie de son terme d'office, Caulfield et plus tard Doucet : ces deux députés dénoncèrent carréiment la conduite générale de leur chef, mais suivirent son exemple, à un degré ou à un autre, en entravant autant qu'ils le purent l'exode des Acadiens^®. » Le sens général de ce passage est conforme à la vérité, encore qu'il ne soit pas, au point de vue des faits, rigoureusement exact. Ainsi Nicholson n'ordonna pas de renvoyer à Louisbourg les agrès, pour la bonne raison que les Acadiens ne les avaient pas reçus, étant donné la défense qui leur avait été faite de s'en procurer là où ailleurs; il n'em-

19. A Half-Centnry of Conflict. Vol. I. (Boston, Little, Brown & Co., 1909.) Ch. IX, 1712-1749. Louisbourg and Acadia, p. 195-96.

p(?cha pas non plus les habitants de vendre leurs effets, mais de les emporter avec eux. Ce sont là sans doute des inexactitudes de détail, qu'aussi bien Parkman eut pu facilement s 'exempter de commettre. Mais voyons ce que cet historien a encore à nous dire, et comment, après avoir fait une déclaration en apparence si franche et si candide, il va s'y prendre pour en pallier l'effet : «Si les Acadiens avaient vraiment souhaité d'émigrer, il n'était pas au pouvoir du gouverneur anglais de les en empêcher. . . Ils étaient armés, et leur nombre dépassait de beaucoup celui des troupes da la garnison. . . Prétendre qu'ils ont désiré quitter l'Acadie, mais qu'ils en furent empêchés par une ombre de garnison en service à l 'autre bout de la province, si faible qu 'elle suffisait à peine à garder la seule Annapolis, c'est faire tort à un peuple, qui, bien qu'ignorant, et sans dessein bien arrêté, ne manquait cependant pas de courage physique. La vérité est que, depuis ce moment jusqu'à leur expatriation forcée, en 1755, tous les Acadiens, à l'exception de ceux d 'Annapolis et de ses alentours immédiats, furent laissés parfaitement libres de s 'en aller ou de rester -°. »

Arrêtons-nous sur cette délicieuse citation. Les Acadiens en eifet, à part ceux d 'Annapolis, avaient, ainsi que le dit Parlanan, la puissance du nombre et pouvaient, sans qu'on eût pu y mettre obstacle, effectuer leur sortie du pays : ils ne manquaient pas non plus de courage physique. En outre, ils avaient incontestablement le droit d'émigrer. Mais nous ferons remarquer à l'historien américain ceci: ce n'est pas avec nos idées qu'il faut juger de leurs actions. Parkman aurait dû comprendre que ces gens, ces paysans ignorants, comme il affecte de les qualifier, avaient, bien autrement

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