CHAPITRE HUITIEME
Philipps retourne en Angleterre, 1731. — Armstrong reprend l'administration de la Province. — Son caractère, ses difficultés avec Cosby. — Blinn, Winnieth, etc. — Ses relations avec Mangeant. — Autres lacunes au volume des Archives. — Armstrong se suicide, 6 décembre 1739.
Enfin, la question du serment, qui, depuis si longtemps, était un sujet de litige, de vexations et d'incertitudes, était réglée, et, du moins en apparence, d'une façon à n'y plus revenir. Et, en effet, elle demeura close pendant vingt ans, c'est-à-dire jusqu'à la fondation de Halifax, en 1749.
Las d'une lutte sans issue, les Acadiens avaient accepté le serment de fidélité, lequel leur concédait la réserve qui leur tenait tant au cœur. Ils devenaient donc par là sujets anglais et abandonnaient définitivement l'idée toujours entretenue d'un départ. Leurs cultures et leurs établissements, qui avaient tant souffert de l'état d'incertitude dans lequel ces colons s'étaient trouvés, allaient prendre de grands développements. La paix, le contentement succédaient à la défiance; la prospérité allait renaître.
Cette période de vingt années fut la plus tranquille, la plus heureuse et la plus fructueuse de toute l'histoire acidienne. Sans doute, les Acadiens eurent encore à souffrir de la part d 'Armstrong, qui, pendant neuf années, occupa la charge de lieutenant-gouverneur, Philipps étant retourné en Angleterre. Mais la garnison d'Annapolis, les officiers anglais, les membres du conseil durent souffrir autant, et peut-
être même davantage, à cause du contact journalier qu'ils avaient avec lui, et qui faisait d'eux les victimes constantes de son humeur fantasque et de ses emportements. Cependant l'on peut dire que, d'une façon générale, les habitants français furent traités avec douceur ; ceux des Mines et de Beaubassin furent pratiquement laissés à leur propre gouverne. Pendant longtemps, il n'y eut dans toute la Province d'autre garnison que celle d'Annapolis. En dehors de là, l'autorité gouvernementale n'était pas représentée, si ce n'est peut-être par le notaire, qui était en même temps receveur des rentes et des revenus de la couronne, lesquelles, soit dit en passant, étaient fort minimes. Ces notaires d'ailleurs étaient tous des Acadiens ^; durant six mois de l'année, les communications entre Annapolis et les diverses régions de la Province étaient forcément interrompues. Les rares différends qui s'élevaient entre les Acadiens étaient ordinairement réglés par des arbitres. Il faut excepter toutefois les difficultés provenant de la délimitation des terres, lesquelles étaient référées au conseil d'Annapolis. Les difficultés de cette nature paraissent avoir été fréquentes après 1730. C'est que l'arpentage des propriétés n'avait jamais été exécuté dans les formes ; la population s'accroissait rapidement, et le gouvernement refusant de faire, ou tardant à accorder de nouvelles concessions territoriales, il en résultait des morcellements de biens, et par suite des conflits nombreux qui étaient soumis à la décision du conseil. Nous reviendrons là-dessus.
1. Le M S original porte la note suivante: Jean Duon était notaire à Annapolis, Pierre Bergeron à Beaubassin, Alexandre Bourg dit Bellehumeur aux Mines. Saint Cenne (sic) était médecin à Annapolis, Bugeaud et Mouton aux Mines. ' '
Mais auparavant, il faut nous occuper à nouveau, non pas certes pour notre plaisir, de Akins et de son œuvre si partiale. Nous avons dit déjà que ce volume, qui, dans l'intention de la Législature de la Nouvelle Ecosse, devait servir à l'histoire générale de la Province, n'est guère qu'un recueil de griefs contre les Acadiens et leur clergé. Si insignifiants que ces griefs soient souvent, ils remplissent toute l'administration d'Armstrong, de 1725 à 1740. Pour ces quinze années, il n'y a pas, au livre des Archives, un seul document émanant des Acadiens ou de leurs prêtres. Et pourtant, ces documents existaient, puisque Armstrong, dans ses lettres aux Lords du commerce, mentionne les copies qu'il leur en communique.
Non seulement le volume des Archives ne contient que les pièces chargeant les colons français et leurs missionnaires, mais encore ces pièces sont émondées de tout ce qui n'est pas accusation contre eux. L'on comprend que, dans ses lettres aux Lords du commerce, Armstrong a dû avoir soin d'omettre tout ce qui pouvait lui porter préjudice à luimême. Cependant, ce personnage a eu tant de difficultés avec ses officiers, son conseil et tout son entourage, qu'il a dû en percer quelque chose dans sa correspondance, laquelle, dans sa teneur véritable et sa totalité, doit refléter fidèlement le caractère de son auteur. Aussi Akins a-t-il eu la précaution de promener ses ciseaux à travers ces papiers compromettants, pour en retrancher les passages où le gouverneur fût apparu sous un jour trop peu favorable. Mais le tort principal du compilateur est de ne nous avoir montré qu'un côté de la question, en ne donnant place qu'aux plaintes d'Armstrong, sans vouloir y joindre les justifications et les défenses que les Acadiens y durent opposer.
Force nous est donc de suppléer de notre mieux aux lacunes de son travail, afin de pouvoir porter un jugement sain sur Armstrong et sur la valeur qu'il faut prêter à ses accusations. Et nous citerons tantôt ce que Akins a supprimé dans les lettres de ce gouverneur, tantôt de nouveaux documents émanant, pour le plus grand nombre, de Armstrong même. En sorte que ce personnage va poser devant nous, et qu'à l'aide de ses propres écrits, nous pourrons nous faire une idée exacte de sa physionomie.
Nous avons déjà vu ce que, dans une lettre aux Lords du commerce, le lieutenant-gouverneur Caulfield disait de Armstrong, alors que ce dernier n'était encore que capitaine dans le régiment en garnison à Annapolis, année 1715. Nous avons également parlé des ennemis qu 'Armstrong s'était faits parmi certains trafiquants de Boston. Nous savons en outre, par une lettre de lui citée dans Beamish Murdoch ', lettre en date du 24 octobre 1725 et adressée de Canso au duc de Newcastle, qu 'il avait « demandé au gouvernement de la Nouvelle Angleterre de lui envoyer soixante indiens avec douze baleinières, lesquels joints aux soldats de ses troupes et aux quarante hommes que devait lui fournir le commodore St-Lô, lui permettraient d'aller dans tous les coins de la Province mettre à la raison les habitants français aussi bien que les sauvages, leurs amis ». Il est vrai que ce projet belliqueux n'eut pas de suite, mais il n'en dépendit peut-être pas de celui qui l'avait conçu. En tout cas, la lettre qui l'expose, et dont nous n'avons donné qu'un extrait, est bien révélatrice du genre de caractère qui distinguait Armstrong. Dans le même temps, il se plaignait du capitaine John Elliot, du capitaine Franklin, du capitaine Kenwood et de plusieurs