CONCLUSION
Accord de la science et de la rëvëlation.
Si nous avons donné Texplication et la description des terrains postérieurs au diluvium, c'est dans le but de concilier la science avec la religion. 11 nous semble, en effet, que dans les discussions scientifiques, la première loi est d'exposer les faits avec loyauté et avec franchise ; c'est ce que nous avons fait. Nous n'avons, dans l'étude du terrain quaternaire, dissimulé ni affaibli aucune preuve, et dans l'étude des terrains plus récents, nous avons suivi la même règle. Si l'on devait nous faire un reproche, ce serait d'avoir plutôt une tendance à admettre les explications de la science; nous ne nous en défendons pas, car notre conviction est grande en l'accord de la science et de la foi. Nous avons sacrifié avec empressement les préjugés, les systèmes préconçus, les opinions séculaires qui n'avaient aucun fondement solide ou n'étaient admises que par la
routine touchant l'époque de l'apparition de l'homme sur la terre. Et, ea écrivant ces paroles dans un certain sens, qu'il est important de ne pas exagérer au delà de notre pensée, nous ne craignons pas d'avouer que nous avons fait à la, science une large part dans notre explication des faits diluviens. Est-ce que la religion peut avoir quelque chose à craindre de la véritable science ? Est-ce que toutes deux, la Bible et la nature, ne se donnent pas mutuellement la main en toutes choses ? La science et les faits ne sont-ils pas établis par Dieu, n'a-t-îl pas aussi révélé la Religion? , deux choses qui viennent de Dieu peuventelles être en contradiction? La raison de la science n'est-eile pas de conduire l'homme directement à Dieu? Et muiidum tradidit disjnttationi eorum. {EccL,iii, 11.) Il a livré le monde à nos investigations, afin que nous pui.'ssions le découvrir, et de là reporter notre esprit à lui. C'est pourquoi Bacon a pu s'écrier avec une admirable vérité : « Une philosophie superficielle peut engendrer l'athéisme, mais une philosophie profonde conduit à la religion. nLevesgustus in philosophie movere passe ad atheisjnum, sed pleniores haustus ad religionem reducere, (De augmenta scientiarum, liv. I".) Si les faits parlent, si les faits bien étudiés nous amènent à des déductions contraires aux idées admises jusqu'ici, quelque enracinées qu'elles soient, dès l'instant qu'il est prouvé que ces opinions
sont erronées, serons-nous obligés de nous soumettre à des interprétations arbitraires dans l'explication des faits naturels qui ne touchent ni de près ni de loin, ni directement ni indirectement à la religion ? Les faits ont leur logique stricte et rigoureuse ; dès lors qu'ils parlent, il faut bien en tenir compte.
Si nous voulons résumer l'ensemble des questions que nous venons de traiter, nous admettrons les conclusions suivantes :
Il est évident, d'après lesfaits, qu'il y eut, après la formation quaternaire, une époque antéhistorique dont nous n'avons aucun souvenir dans les annales des nations. Des peuplades primitives ont habité la terre et y firent un séjour d'une durée inconnue, mais assurément assez longue, comme le prouve l'épaisseur des sédiments, où leurs restes existent avec des traces de leur industrie.
Il est certain que ces peuplades, quel qu'ait été le degré de leur civilisation, ne connaissaient pas l'usage du bronze ou du fer, puisque dans toutes les localités où elles ont vécu, on n'en a découvert aucun indice. Ce fut donc postérieurement et dans les âges suivants que les hommes connurent les métaux.
454 LE DÉLITGE MflSAÏQUE.
Il est certain qu'à l'époque des peuplades lacustres et de l'âge de pierre postérieur au terrain quaternaire, une faune différente de celle des temps précédents et se rapprochant de la faune actuelle, existait dans l'Europe et dans les autres contrées où ces stations furent observées. Plus tard même, quelques-unes des espèces animales, :omrae le Renne, etc., disparurent des contrées lii on les avait trouvées en abondance. Or, pour ue ces phénomènes aient pu avoir lieu aussi complètement, il a fallu nécessairement un temps assez prolongé. Est-ce à dire que nous admettions, ■ec un certain nombre de naturalistes, que ' , nomme de cette époque était réduit, sur toute la surface du globe, à l'état complètement sauvage, à la condition de brute : que nous devioas croire qu'il ne différait pas de l'animal, et que ce ne fut qu'inseusiblement que son intelligence se développa, dans un espace de temps si démesurément long, qu'il parait fabuleux? A Dieu ne plaise, cela ne nous semblerait pas absolument vrai. L'bomme, bien qu'il ait subi, au moment de la chute originelle, une dégradation morale aussi bien que physique, a toujours eu cependant une intelligence relativement développée, et il y a toujours eu, entre lui et l'animal, un immense hiatus, que rien ne saurait combler ' . 11 nous sem-
» Voir l'appendice, L'Homme H le Singe.
ble que Ton doit tenir compte des conditions dans lesquelles il pouvait se trouver; les occasions seules lui fournirent ou lui refusèrent les moyens d'activer et de développer cette intelligence dont il avait le germe en lui.
Que Ton suppose une famille quittant une nation très-avancée en civilisation, pour être jetée sur une île déserte dans des conditions défavorables, et n'ayant aucun des secours nécessaires au développement de ses facultés intellectuelles, elle se trouvera réduite à se servir de tous les objets qui se trouveront à sa portée. Dans l'impossibilité de travailler les métaux, ou même, n'ayant pas découvert les mines métalliques, elle usera nécessairement, pour son industrie, et pour satisfaire aux premières exigences de la vie, des seuls moyens qui seront en son pouvoir, les silex taillés, les poteries grossières. Les descendants emploieront les mêmes procédés jusqu'à ce qu'ils se trouvent dans des circonstances plus favorables. Si plus tard on découvre les restes de leur industrie, devra-t-on tirer cette conclusion générale que toute la race humaine était uniformément, à cette époque, à l'état sauvage et primitif? Cette manière de conclure nous semble illogique et hasardée. Et pour appliquer ce raisonnement à la question antéhistorique qui nous occupe, estce à dire que, dans d'autres contrées où l'homme se trouvait dans des conditions meilleures, la civi-
456 LE BÉLUGE MOSAÏQUE.
lisation n'était pas plus avancée et ne faisait pas plus de progrès? Qui oserait soutenir absolument cette conclusion 7 II faudrait, pour cela, connadtre par&itement toute la terre, et avoir exploré surtout les contrées où la tradition historique place le berceau du genre humain ; on y découvrirait probablement des restes de civilisation et même d'une civilisation très-avancée, comme semblent le prouver toutes les découvertes que Ton fait chaque jour en Egypte et dans les environs de Ninive et de Babylone. Ce fait n'empêcherait pas qu'à la même époque, il n'existât des peuplades grossières dont la civilisation était comparativement très-arriérée. De nos jours , au siècle des lumières, malgré notre brillante civilisation, n'existe -t-il pas cependant des peuplades sauvages et déshéritées de tout moyen de progrès? Placez-les dans d'autres conditions, qui oserait dire qu'elles ne se développeront pas avec la plus grande rapidité ? Il serait donc absolument illogique de supposer rhomme, d'abord à l'état sauvage el voisin de la brute, mettant un temps immensément prolongé pour se perfectionner et développer son intelligence; ce serait gratuitement et sans preuves réduire l'homme aux seules forces naturelles et nier absolument l'action de la divinité sur lui. L'avenir seul pourra éclaircir les ténèbres qui planent sur cette question.
Nous avons fixé plus haut une moyenne d'antiquité de 6,000 à 8,000 ans pour la formation de la tourbe et pour les habitations lacustres ; mais nous ne saurions attribuer de date aux cavernes du Renne et aux grottes à ossements postdiluviennes, les documents nous manquent. Cependant, d'après Texamen des faits, on doit placer cette époque après la période quaternaire et au commencement de là période actuelle ; et, ce qu'il y a de certain, c'est que, de quelque manière que l'on cherche à expUquer les faits, la période du Renne a précédé les habitations lacustres. Si cette opinion semble , de prime abord , en opposition avec la chronologie sacrée, les faits les plus évidents nous prouvent qu'il a fallu pour leur accomplissement une durée plus grande que les chronologistes ne l'ont admis. Si nous avons aussi établi une large moyenne pour la formation de la tourbe, des habitations lacustres, et le remplissage des cavernes postdiluviennes, il ne faut pas croire que nous soyons tombé dans l'exagération systématique. Il suffit de se rappeler que ces trois formations sont très-distinctes. Si elles peuvent avoir été contemporaines en certains points, leur contemporanéité a été en quelque sorte suc-
cessive, s*il m'est permis de parler de la sorte. Je m'explique; dans les grottes de Massât, de Finale, de Lourdes, des Eyzies, etc., on trouve bien les espèces actuelles d*animaux, tels que, Cheval, Sanglier, Cerf, Bœuf, Chamois, Renard, Loup, etc., qui existent également dans les habitations lacustres de la Suisse, dans les kjôkkenmôddings et dans la tourbe, mais on y découvre aussi le Renne [Cervus ta/ramdus), etc., qui a dis- . paru dans les autres dépôts et qui termine un âge plus ancien. Dans les mêmes cavernes, les espèces domestiques sont peu nombreuses et n^existent pour ainsi dire que comme exception ; elles sont au contraire beaucoup plus multipliées dans les autres dépôts et augmentent dans la tourbe ; on doit donc établir des successions. D'un autre côté, les espèces animales communes à ces dépôts, les silex taillés et les débris d'industrie humaine, ne permettent pas d'en faire des périodes distinctes et les relient Tune à Tautre. Il faut donc les considérer comme des parties successives de la même période, qui ont pu se précéder dans Torigine, mais dont chacune se continuait lorsqu'une autre commençait à se former. Il nous a fallu tenir compte aussi de l'influence des causes spéciales et locales, qui ont pu agir dans des conditions particulières que Tétat actuel de la science ne permet pas cVétablir complètement.
LE DÉLUGE MOSAÏOUE. 459
On a dit bien longtemps : Si le déluge avait existé, on devrait retrouver des traces des anciens hommes, des hommes antédiluviens. Pendant nombre d'années, les ténèbres existèrent sur les origines de la terre, et ce n'est guère que depuis un siècle environ que l'étude du globe a été sérieusement et consciencieusement entreprise. On étudia, non plus avec cette méthode d'induction faussement appelée philosophique, qui consiste à établir d'abord un système préconçu, à lui rapporter et à faire plier tous les faits devant lui : système qui infailliblement devait aboutir à des erreurs et à des absurdités; mais avec cette méthode d'investigation et de recherche, qui consiste à examiner et à constater les faits, et à ne tirer des conséquences que quand ces faits auront été constamment et universellement reconnus identiques partout. C'est alors que la géologie , ou l'étude de la terre , put être regardée comme une science véritable et incontestable, reposant sur l'étude approfondie des faits explorés avec soin. Prenant donc la science sous ce point de vue, et armé de son flambeau, nous avons recherché si les faits naturels prouvaient la réalité du déluge mosaïque, et s'il était
460 LE DIÉLUOE mosaïque.
possible d'en retrouver les traces à la surface du globe.
Les faits que nous avons rapportés nous ont amené à cette conclusion rigoureuse, que, sur toute la terre et dans toutes les parties du globe, il existait un terrain de transport appelé diluvium, dont la formation ne saurait remonter au-delà de la période quaternaire. Voilà donc un fait établi universellement et un premier élément de preuve. Il est important aussi que nous trouvions dans le diluvium gris des êtres organisés, identiques ou analogues aux espèces actuellement vivantes; cette preuve ne nous manque pas. En effet, les débris d'animaux, et surtout ceux de mammiféres» appartiennent à des êtres qui, dans la succession animale, ont apparu les derniers, et dont la plupart se rapprochent des espèces actuelles : on en chercherait vainement dans les terrains inférieurs. Ce sont des animaux exclusivement propres à la période quaternaire, tels que : Elephas primigeniuSy E, antiquus, Rhinocéros tichorhinus, Equus fossilis, Ursus spelxuSy Hyœna spelœa, Megaceros hibernicus, Bos primigenius, Cervus tarandus, etc. Chose remarquable, les genres auxquels ces animaux ont appartenu, vivent tous de nos jours ; les espèces seules ont disparu, à Texception de quelques-unes, ou ont été modifiées. C'est donc là une prouve de Tapparition récente de ces espèces, de leur relation immédiate avec la faune
actuelle, et de Tâge relativement moderne du dépôt diluvien et des casernes à ossements qui lui sont contemporaines.
Il est indispensable aussi, pour compléter notre conclusion, que nous retrouvions dans les terrains diluviens des traces de l'existence de Thomme. Or, nous avons vu que dans le diluvium gris et dans les cavernes à ossements, on rencontre en abondance des silex taillés de main d'homme et des ossements humains. L'évidence est complète, et nous pouvons hardiment conclure que Thomme est contemporain des grands pachydermes, des ruminants et des carnassiers diluviens ; qu'il a vécu avant la déposition du diluvium, et que lui aussi a été victime d'une inondation, d'un envahissement des eaux, dont l'effet s'est fait ressentir sur tout le globe.
Or, Moïse nous dit-il autre chose, sinon qu'il fut à l'origine des temps une époque où l'homme a été surpris par une inondation qui a envahi toute la terre?
Il nous reste à élucider quelques difficultés d'interprétation, difficultés secondaires, selon nous, et qui ne peuvent ébranler notre foi de cathohque en la parole révélée de Dieu. 11 ne faut pas rapetisser la divinité à la petitesse de nos vues
4G'2 LE DÊHT.E MOSAÏQUE.
bornées et étroiles : Dieu n'a pas eu besoin de l'homme pour créer le'monde, il saura bien se passer de ses conseils et de ses interprétations mesquines ou systématiixues pour faire triompher la vérité de sa parole. Elevons donc nos pensées plus haat, agrandissons notre intelligence, et, sans trop nous préoccuper de ces détails secondaires, ue recherchons lans nos études comparatives que l'accord des grands faits largement interprétés; nous pouvons avoir l'assurance que jamais la parole d( u ne sera en contradiction avec la science vérii dépouillée de toute in-
lence hétérogène. C ifflcultés, nous les avons abordées franchement et nous devons les résumer:
Plusieurs théologiens anciens et modernes ont généralement pensé que le livre de MoVse devait être interiirété dans lo sens de la lettre, même dans les choses qui n'ont aucun rapport au dogme ou à la morale ; on a donc toujours admis implicitement la chronologie biblique, comme étaot presque de foi, do sorte que l'accord semble impossible entre la science et la reUgion. Cette méthode pouvait être prudente à l'époque où la science n'existait pas, ou lorsqu'elle était à l'étït d'enfance. En présence de mille systèmes contradictoires qui tous, en dernière analyse, aboutissaient à l'absurdité, la réserve était nécessaire et même obligatoire. Comment, en effet, expliquer des faits que l'on ue connaît pas, et dont on
ne soupçonne pas même l'existence? Aujourd'hui, grâce au progrès des sciences et à cet esprit d'investigation qui, de jour en jour, pousse l'homme à rechercher les causes des faits qu'il a complètement et scrupuleusement étudiés, un tel système d'interprétation arbitraire et bornée, bien que rendu respectable par l'antique tradition, n'est plus admissible et ne peut que nuire à la religion, en faisant douter de la bonne foi et de la science des interprétateurs. Dès que la foi et l'inspiration divine touchant les matières de dogme et de morale sont hors de discussion, il nous semble qu'une interprétation large des faits naturels, qui s'accorderait avec la parole de Moïse inspirée de Dieu, répondrait au besoin de Tépoque, et contribuerait à l'affermissement de la foi dans les cœurs et à l'union intime de la science et de la religion. Selon l'expression d'un savant évêque, qui luimême a étudié sérieusement ces matières : « Si ce système d'interprétation était accepté par l'opinion dans le clergé, il délivrerait l'herméneutique catholique de l'étroitesse qui l'étouffé et la livre désarmée à ses ennemis. »
L'étude consciencieuse des faits géologiques nous oppose deux difficultés principales : Il est
impossible, d'après les faiLs naturels, d'admettre, pour laformQLiûii du diluvium et des terrains qui lui sont postérieurs, une période de temps aussi courte que les chronologistes l'ont indiquée ; et il est tout aussi impossible que les couches du diluvium ùent été formées simultanément dans toutes iescontrées du globe. La géologie nous apprend qu'elles ont Été déposées successivement pendant toute la durée de la période quaternaire.
Ces difficultés ne nous semblent nullement inconciliables avec la Bible. La première et la prindpale est celle qui a rapport à la chronolog^ usuelle, et nous la formulons ainsi : 11 s'est écoulé. depuis l'apparition de l'homme sur la terre et même depuis la lin du déluge, un laps de temps plus considéi'able que les chronologies ne l'indiquent.
D'après tous les faits que nous avons rapportés, il parait certain qu'il a fallu un espace de temps considérable : 1° pour la déposition des terrains qui accompagnent l'apparition de l'homme sur la terre, et des couches delà période quaternaire ; 2° pour la formation des terrains postérieurs l cette période. Ce fait paraît incontestable, nous nous permettons donc cette réflexion : Si on rencontre des restes de l'homme ou de son industrie dans un terrain évidemment très-ancien comparé à l'âge actuel, et pour la déposition duquel il a fallu un laps de temps tres-coosidérable, nom
devons nécessairement conclure que Thomme a précédé ce temps. Si d'autres terrains ont été formés postérieurement à cette couche ancienne, et aux terrains quaternaires, différents entre eux par la composition minéralogique et par les restes organisés qui s'y rencontrent, et surtout s'ils sont superposés aux premiers, il faudra admettre aussi l'espace de temps nécessaire à leur déposition.
En un mot, si tous les terrains quaternaires et postdiluviens, les formations préhistoriques et actuelles, démontrent l'insuffisance des chronologies systématiques, il faudra bien forcément rejeter l'opinion communément reçue. Or voilà l'état de la question : doit-on admettre ou rejeter l'évidence des faits? Notre choix ne saurait être douteux, et nous croyons pouvoir dire hardiment : Si les faits prouvent évidemment que l'homme est plus ancien qu'on ne l'a cru généralement ; si la formation des terrains diluviens et postdiluviens exige une période d'années plus grande que nous ne sommes habitués à le comprendre, nous devrons, d'une part, reculer l'époque du déluge, et de l'autre, celle de l'apparition de l'homme sur la terre.
Pour développer notre pensée, nous avons besoin d'étabUr cette distinction ; les faits évidents découverts par la géologie ne sont pas d'accord avec les chronologies usuelles, il est vrai, mais ils ne- sont pas en contradiction avec la parole de
466 LE UÉLL'GE MOSAÏQL'E.
Htiïse. Gb gitind homme n'a pas voulu établir une chronologie exacte et méthodique des faits ; ce sont les hommes qui, supputant mathématique' mfflitleB générations énumérées par l'auteur sacré, ont sapposé que le nombre de ces générations était exact, qu'il n'y en avait aucune d'omise ; et qui, ainsi, sont arrivés â établir une table systé- ■ matique de chronologie accueillie et adoptée par tous leurs successeurs ' .
Mus, dira-t-on, l'admission unanime de cette table chronologique par les Pères, les théologiens et les historiens, n'est-elle pas elle-même une preuve de sa réalité et de son infaillibilité, et ne doit-elle pas entraîner notre conviction? Sans doute celte tradition est respectable ; elle doit être admise comme une certitude, quand les faits s'accommodent avec cette chronologie. Mais s'ils viennent prouver le contraire, et s'il est démontré par les découvertes scientifiques et par l'histoire que cette chronologie est vicieuse, qu'elle ne repose sur aucun fondement solide; s'il est prouvé que l'homme est plus ancien sur la terre que ne le supposent les chronologies artificielles, serons-nous obligés d'incliner noire raison et
1 Pour le développement de ces idées et de toutes les questions qui se rattachent à la chronologie, on pourra consulter avec profit le savant ouvrage le Monde el l'homme primitif, publié par Mgr Meignan, évêque de Châlons, chez Tictof Palmé, éditeur, rue de Grenelle^aint-Gennain. 25, Paris.
Le DELUGE MOSAÏQUE. 467
notre conviction devant la parole des premiers calculateurs, qui, après tout, étant des hommes, furent par conséquent sujets à Terreur ? En quoi ce fidt pourrait-il nuire à la vérité et altérer la véracité, l'authenticité et l'inspiration divine des Ecritures ? Sans doute, nous contrarierons des systèmes patronnés et dont l'origine se perd dans la nuit des temps ; sans doute, nous serons obligés de modifier unie croyance que l'antiquité et l'histoire nous a rendue fecile : mais c'est le sort de toutes les choses humaines. Terreur disparait, la vérité reste. Jusqu'à Copernic, on a cru que le soleil tournait autour de la terre; depuis cette époque, on a reconnu le contraire; est-ce que la religion a changé pour cela ? Est-ce que les livres de Moïse ont subi un échec ? Je sais bien que des hommes légers ont prétendu déduire de cette découverte une objection contre le miracle de Josué arrêtant le soleil. Kepler s'est chargé de fournir la réponse : L'auteur inspiré, dit-il, a dû nécessairement, pour être compris, se conformer aux idées reçues de son temps * .
De même aussi, à ceux qui penseraient que
^ tt Quanto minus exigendum erit à scripturis divinitùs inspiratis, ut repudiatà vulgari loquendi consuetudine, verba sua ad scientiaB naturalîs amussim adpendant, abtrusisque et importunis locutionibus, de rébus ultra captum erudiendorum, populum Dei simplicem perturbent, eâque re viam ipsis ad scopum suum longé sublimiorem intersepiant. » [fn epist. astron, ad fin., lib. I.)
nous portons atteinte 3 l'Écriture sainte, nous répondions que Moïse n'avait nullement pour but d'établir nn système de chronologie, rien ne l'indique dans les premiers chapitres de la Genèse; il a voulu noas conserver le souvenir des faits primiti& et montrer l'action de la providence divine sur l'humanité, et dans son langage il s'est ahaissé àTint^ligencedeson peuple. Si donc Moïse n'a pas été l'antear du tableau chronologique, ce système, œuvre des hommes, n'est pas de foi ; rien ne nous (^)lige à incliner notre croyance, et on peut même sans témérité le regarder comme erroné. Admettons comme de foi ce qui est de foi, et ne fcisons pas à notre gré, par un mélange téméraire, une fusion unprudente des choses divines et des choses humaines, au gré de notre vanité ; ne faisons pas non-seulement une philosophie fantaisiste, mais même une religion hérétique ' .
• u Pessima eoim res est erronim apotheosia, et pro peale iEtellectùB habeoda est, si vanis accédât veneratio, Huic aulem vanilati, noonuili ex tnodemisaummûlevilateitainduJseriini, ut in primo capitule Geneseos, et in libre Job, et aliis scripluria sacris, philosophiani naturalem fundari coneli sinl : inler viva quœrentes mortua. Tantflque mngia hase vanîtas inhiteDdo venit et coercenda, quia ex divinaruni et liumauarum niBlesanâ admistiene, noa solùm educitur pliilesophia phantaslica, aed etiam religie hiei-etica,. Itaque salutare admodiim esl, si mente sobrià iidei dentur quie fidei suât, n [Fr. Bacoa, Noi'organ.. lib. I, aph. LXV. Haffliai, 1694.)
Les chronologistes sont loin d'être d'accord sur le nombre des années du monde. Entre Alphonse X, roi de Gastille, qui veut qu'il se soit écoulé 6,984 ans entre la création de Thomme et la naissance de Jésus-Christ, et Louis Lippomann, savant jésuite vénitien, qui n'exige que 3,616 ans, il y a une telle différence qu'on a trouvé moyen d'intercaler plus de deux cents chronologies différentes. Quelle est celle de toutes ces chronologies qui est la véritable ? Qui nous le dira? Mais à quoi bon nous arrêter à ces difficultés secondaires? y a-t-il quelque chose de changé à la foi due à l'histoire, à l'ordre et à la nature des faits? « S'arrêtera dépareilles questions, dit saint Jérôme, c'est moins le propre d'un homme studieux que d'un homme oisif * . »
* a In rébus obscuris diversas ponimus opiniones, ut non tàm scribere, quàm loqui tibi coràm videamur. Gaeterùm Aposiolus interminabiles genealogias et judaicas fabulas prohibera, de istius modi mihi videtur interdicere questionibus. Quid enim prodest haerere in litterâ, et vel scriptoris errorem, vel annorum seriem calumniari, cum manifesté scribatur : Littera occidit, spiritus autem vivificat ? Relege omnes etveteris et novi Testamenti libros et tantam annorum reperies dissonantiam, et numerum inter Judam et Israël, id est, inter regnum utrumquc confusum ut : hujusmodi hœrere qiiestionibus, non tàm studiosi quàm otiosi hominis esse videatur, » (Hyeron., Epist. ad Vilalem.)
470 I.E DÉLUGE MOSAÏQIE.
Saint Jérôme applique à son sentiment ce que dit saint Paul ; Nequc intenderent fabulis, et genealogiisinterminatis; quœ quiestioncs praestani moijis fitam xdificationcm Ûei. [Tim., i, v. 4.) Ailleurs le même Père appelle vaines, inutiles, ces sortes de questions sur le nombre d'années, qui n'ont que l'apparence du savoir, mais au fond ne servent ni 1 qui les apprend, ni à qui les explique : « Que me sert, en effet, de savoir combien d'années vécut Mathnsalem? » (Hyeron. , ^co citafo.) De même Saint Augustin, h Aujourd'hui même encore, ditil, quand le nombre des années ne porte pas notre attention sur quelque vérité d'une facile intelligencâj ou d'une évidente utilité, on les écrit avec négligence ; avec plus de négligence encore on les vérifie ' . fl
Le P. Pétau avoue qu'on ne peut connattre que par conjecture les années qui se sont écoulées depuis le commencement du monde jusqu'à l'ère chrétienne, parce que l'Ecriture, qui est le setil endroit d'où l'on puisse tirer cette connaissance, ne marque pas exactement les temps. Or, pour être de l'avis de saint Jérôme et de saint Augustin et de bien d'autres Pères, nous accusera-t-on de témérité? L'Eglise elle-même n'a pas jugé la
> te Nam etiam auac ubi numerî non faciunt intentuin ad aliquid quod focilè posait intelli^, vel quod apparent uUliter dici, et negligenterdescribuntur, etii8g1igeDtiCiseiDendaiitur.li (S. Aug., Cité de fli«w,liv. XV, c. lUi.)
chose d'une bien grande importance, puisque tout en déclarant authentique la Vulgate qui suit la chronologie des Hébreux, elle adopte néanmoins dans le martyrologe, le comput des Grecs jusqu'au 25 décembre. Elle ne s'est jamais prononcée en matière de chronologie et semble nous autoriser à suivre une opinion raisonnable et d'accord avec les faits naturels, car elle a également accepté plus particulièrement trois chronologies différentes, la version des Septante, celle des Hébreux sur laquelle s'appuie la Vulgate, et celle des Samaritains. Et cependant, ces trois versions varient d'une manière notable. Ainsi pour ne parler que de l'espace qui s'est écoulé depuis la création du monde jusqu'à la vocation d'Abraham, la version samaritaine compte 1,307 ans de la création du monde au déluge, et 1,017 du déluge à la vocation d'Abraham, ce qui donne pour cette période un total de 2,324 ans. La version hébrai'que et la Vulgate : de la création au déluge 1,656 ans, du déluge à Abraham 427 ans, au total 2,083 ans. La version des Septante : de la création au déluge 2,262 ans, du déluge à la vocation d'Abraham 1,017 ans, ce qui donne pour l'ensemble 3,279. Si donc, l'Eglise a laissé cette question hbre, en sorte que l'on peut admettre l'une ou l'autre de ces trois chronologies, pourtant si différentes, y aurait-il une témérité bien grande à croire, d'après les faits, que ni l'une ni l'autre de ces trois
4T! LB oiLTIGE MOSAÏQUE.
maniètes de compter les lemps n'est ] ment la. véritablef lia question est demeurée libre, et puisque l'Eglise nous permet, en suivant la vereion des SeçtanLe, d'augmenter l'espace de temps depuis Is création du monde jusqu'à Abraham, et même jusqu'à l'ère nouvelle, serons-nous contre la foi si nous admettons le temps nécessaire pour la formation des empires et le développement des royaumes ? Chaque jour les découvertes feites à Bahylone, à Ninive et en Egypte, nous forcent à reconnaître que bien fragile est l'opinion de ceux qui regardent comme complètement Éabuleuaes les chronologies égyptienne et assyrienne. Or, ces monuments qui confirment les paroles de Hoïse et la véracité de ce qu'il nous raconte des splendeurs de Babylone, de Ninive et de l'Egypte, nous obligent à reculer l'antiquité de l'homme d'une série de siècles. Les faits en serontils moins vrais pour cela?
Il semblerait même, en étudiant dans la Bible les chapitres qui suivent le récit du déluge, que Moïse nous autorise à accepter cette interprétation. En effet, comparons la chronologie attribuée à la Bible avec les chronologies profenes. Un auteur, aussi savant que modeste, s'est occupé
de vérifier et de faire concorder ensemble toutes les chronologies. M. Rodier, dans son livre de V Antiquité des races humaines, a fait d'immenses recherches, et il a été amené à reconnaître qu'Abraham est le premier pour qui il soit permis de chercher une place sur Téchelle chronologique générale. En effet, il porte un nom célèbre, non-seulement chez les Hébreux, mais encore chez les peuples voisins. L'historien Nicolas, de Damas, en parlait comme de Tun des fondateurs de sa ville natale. Avant l'époque de Mahomet, les Arabes le revendiquaient déjà comme un de leurs ancêtres : ils disaient que plusieurs de leurs tribus font remonter leur origine à Ismaël, fils d'Abraham, marié à une princesse de la race des Jectanides. « Cette assertion, dit M. Rodier, placerait Abraham postérieurement à Tan 3088, époque de Chômas Relus, puisque c'est la date la plus reculée qu'on puisse donner à l'entrée en Arabie des Sémites Jectanides. D'un autre côté, le récit que fait la Rible d'un combat d'Abraham contre Chodorlahomor, roi d'Elam, allié à d'autres princes asiatiques, ne permet pas de placer le patriarche postérieurement à l'an 2274, époque de l'établissement du jvaste empireMe Ninus. En plaçant son histoire vers'.ran^2554, à l'époque de la conquête de la Rabylonie par les Kuschites vers Tan 2554, on peut satisfaire à toutes les circonstances du récit de la Rible. Chodorlahomor serait un des
474 us DÉEiUeS HOSàÏQUE.
rois kusehites qui cmt tégeéma la Babfl<»m»it très-probablement sur la Suziane et surl'ElaaL^ Perse : l'observation que Mt la Genèie em m^ circonstance, que les Ghananéens, aa ttoop d'Abraham, habitaient lepaysqid saraj^nated la Judée, paratt dans Thypothèse sâasi posée, très-rationnelle ; car, à la date sus-ào^Micée, Vlmtœre de l'Egypte monfare qu'Us y éfamnt ^dqw peu de temps. D'un autre côté, Iw iapp(»rt8 mtoe Abraham et le roi de la ville é^GétweBtémiàg^etA de la douceur des mœurs du peuple qui bi^itait alors cette cité, et on peut en conduie que les féroces Philistins ne s'ra étaiœt pas ^m>ie mr paré, n est d'ailleurs remarquable qtm, dansle même chapitre de la Gmèse, on ne trouv® pm une seule fois le nom de Philistins. En admettant ainsi approximativement Tan 2500, pour Tarrivée d'Abraham dans la Terre promise, on placerait Isaac, Jacob, Joseph et ses frères, parallèlement au règne des Hycsos en Egypte, et les Hébreux auraient séjourné sur les bords du Nil depuis la mort de Joseph, pendant environ 700 à 800 ans, jusqu'en Tan 1599. La chronologie de Manéthon donne cette date à l'expulsion des impurs, qu'il présente comme synchronique avec Y Exode ou sortie des Hébreux sous la conduite d'Osarsiph (Moïse). S'il est permis de se tenir en garde contre les sentiments de répulsion que Manéthon laisse percer à Tégard des Juifs, la défiance ne peut rai-
sonnablement s'étendre à la simple date du fait de leur sortie d'Egypte. »
Tout en demeurant sur la réserve à l'égard des autres opinions de cet auteur, nous pouvons cependant reconnaître la justesse de ses recherches, et admettre avec lui que, depuis Abraham jusqu'à Jésus-Ghrisl, la concordance de la Bible avec les chronologies étrangères est possible et existe en effet. Mais nous devons dire aussi awc lui que, depuis le déluge jusqu'à Abraham, on ne trouve pas la moindre concordance entre les faits, toute base solide nous échappe. Il est également difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir une chronologie quelconque avec le récit de Moïse qui ne consiste que dans l'énumération des noms des premiers fondateurs d'empires et de royaumes. Peut-être aussi était-ce le but unique de l'auteur inspiré, de nous indiquer que les royaumes connus de la terre remontaient jusqu'à la dispersion des peuples, et que les petits-fils de Noé en étaient les fondateurs. C'est pourquoi il ajoute à la fin du chapitre x, v. 32 : Ha^ familiœ Noe juœta populos et nationes suas. Ab his divisx gentes in terra post diluvium. Le chapitre xi n'est encore qu'une énumération de familles ; un seul fait important y est énoncé, la confusion des langues à la tour de Babel. Ne pourrait-on pas placer dans l'intervalle qui s'étend depuis Noé jusqu'à Abraham, l'espace de temps nécessaire pour la
476 IX itÉumK ijkmmSqus.
fonoatioB des terrains postdiluviens de la période
aatéhistoricpie!
Noos lisons daQsi ^"ilgate, chapitre x, que Nenuod est le fils dëuius qui naquit de Clmm flls de Noé ; par conséquent Nemrod est l'arrièn petit-flls de Noé. D'après la chronologie attribut klaVulgatefle déluge eut lieu en l'an 1657 api' ta création ;' plaçant le règne de Nemrod aprèsWi dispenuon des bommes vers l'an iSOO, nous trOBvons une période de 143 ans. Cette période elle snffisante pour produire le nomhre d'habitants nécessaire à ia fondation et à l'étaWissement de l'empire de Nemrod î Celui-ci, nous dit l'Ecritnre sainte, fat un homme puissant, violent chasseur devant le Seigneur, et tous les commentafeurs entendent ce mot dans le sens qu'il était aussi bien chasseur d'hommes que de bêtes. Babylone est la ('apitale de sou empire, et il bâtit les villes d'Ârach, d'Achab, de Chalanne, de Ninive, de Chalé et la grande ville de Resen. Parmi ces sept villes il faut distinguer Babylone et Ninive dont il détermine les rues et les places, et la grande ville de Resen entre Ninive et Chalé. Il fallait des habitunls pour peupler ces villes.
Je sais bien qu'une certaine opinion, admise assez communément, prétend queNemrod a désigné seulement l'emplacement de ces villes, et qu'elles devaient être habitées par ses descendants. Mais cette opinion ne repose sur aucun fou-
dément, elle ressemble assez à une échappatoire traditionnelle. Moïse, dans ce chapitre et dans le suivant, énumère une ^^^t^tude de peuples qui existaient déjà à cette êpv^ue, et Nemrod nous est représenté comme leur faisant la guerre pour les soumettre à son empire: ces villes devaient donc être déjà peuplées. Il n'est guère dans les mœurs des peuples et surtout des peuples primitifs, de fonder des villes, d'en déterminer les rues let les places avec l'espoir qu'elles seront habitées et peuplées dans les siècles à venir.
Or, dans l'hypothèse de la chronologie reçue généralement, quelle devait être la population probable de la terre à cette époque? On peut s'en rendre compte approximativement. On doit compter en général trois générations par cent ans, en s'appuyant sur l'observation de la génération humaine. Est-il possible que dans ce court espace de 143 ans, dont il faut retrancher le temps nécessaire pour que les petifs enfants de Noé aient pu arriver à l'âge adulte ; est-il possible que dans l'espace de cent et quelques années les hommes aient pu tellement multiplier, que la seule famille de Cham aurait peuplé au moins sept villes, dont quelques-unes étaient très-grandes, avec des places et des rues ? Les commentateurs annoncent une population de 60,000 hommes au moment de la dispersion des peuples : sur quelle base physiologique ces auteurs s'appuient-ils ? Et
470 tM jéLum MBâVBOX.
comment trois personaes seules, les ÛIs de Noé. Sem, Gham et Japhet, ont-ils pu multiplier ec 143 ans, au point déformer un total de 60,000 i personnes, résultat de trois générationsî Nous venons nous heurter contre une absurdité ; il nous paratt au contraire plus logique et plus dans . l'esprit du narrateur sacré, d'admettre un espace de temps nécessaire et indispensable pour que la nlult^[dication des hommes ait pu former des vUles'et des empires. C'est à cette conclusion que nons a amenés l'étude des faits naturels ; nous la croyons vraie, et nous pensons que Moïse n'a nullement prétendu établir une table chronologique ; il a voulu seulement nous rappeler l'origine des nations et des empires, et nous montrer que Nemrod, dévoré d'ambition, enchaîna la liberté des peuples, s'empara de l'autorité, fonda des empires, et établit le premier les bases du despotisme.
Nous ajouterons une dernière réflexion. Il feut
nécessairement placer la période antéhistorique, c'est-à-dire la deuxième époque de l'âge de pierre, quant à la Judée du moins, bien avant le temps où vivait Abraham. Ce saint patriarche connaissait les métaux, et déjà l'art de les travailler était
- très-avancé, d'après la sainte Ecriture elle-même. Nous avons vu qu'Abraham fut le premier pour qui il soit permis d'établir une date certaine en rapport avec les chronologies profanes; nous pouvons donc, avec quelque certitude, placer vers le temps où il vivait, le commencement de la période historique. La Vulgate indique la vocation d'Abraham vers Tan 2083 de la création ; le déluge, d'après la même chronologie, était arrivé en Tan 1656, c'est un espace de 427 ans qui s'écoule entre ces deux dates. Ce temps est-il suffisant pour le développement de la période antéhistorique? Cette seconde époque de l'âge de pierre se partage, il ne faut pas l'oublier, en deux subdivisions : l'âge du silex taillé proprement dit, et l'âge de la pierre polie qui lui est bien postérieur. Au sortir du déluge, il fallait créer une nouvelle civilisation. Quelque instruits qu'on suppose les fils de Noé, ils manquaient certainement des éléments et des moyens nécessaires pour une civilisation rapide. Ce ne fut que lentement et progressivement que l'humanité se développa, comme le prouve la multitude des objets de l'industrie primitive antéhistorique. Plusieurs espèces d'animaux qui vivaient à l'époque du
. remplissage des cavernes du Renne ont disparu, d'autres espèces plus rapprochées des espèces actuelles leur ont succédé ; et on ^ ' trouve les restes dans des terrains beaucoup plus récents.
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différents par leur composition min&alogiqiie et surtout par les restes organisés. Qoe^pefai» même ces dépôts sont superposés les uns êxa autres; on peut donc avec rigueur prédsor km ftgeet Tordre 'd'apparition des êtres organisai. Une période de 427 ans peut-eDe suflBre pour b disparition d'espèces animales et pour ]a SofiaDh tion des dépôts intermédiares aitre Fépoque des silex taillés et celle du bronae et des autres n^ taux ? Tous les naturaliste qui ont étudié sérim-^ sèment ces matières, ne sauraient Fadmettre saisi nier les découvertes les plus certaines et les M$ les plus solidement établis et prouvés par 11 science; on risquerait dans cette opinion de se mettre en contradiction flagrante u^ee la rmscm. Tout nous porte donc à conclure que l'homme est trèâ-ancien sur la terre.
Il nous reste à élucider en quelques mots la seconde difficulté que nous oppose la science. Il est difficile, disent les géologues, de croire que les couches diluviennes aient été formées simultanément dans toutes les contrées du globe; toutes les découvertes géologiques nous forcent à reconnaître qu'elles ont été déposées successivement pendant la période quaternaire.
Cette conclusion rigoureuse de la science ne peut en rien, selon nous, infirmer le récit de la Bible. En effet. Moïse écrivait pour les Hébreux, il voulait rappeler spécialement à son peuple rhistoire de ses pères, et lui montrer Faction de la Providence. Dans la Genèse, nous ne trouvons aucune histoire des peuples étrangers, mais seulement ce qui a rapport à l'histoire juive. Dans sa pensée, aussi bien que dans Tesprit du peuple auquel il s'adressait, il pouvait n'énoncer qu'un fait particulier à la nation juive, un accident local de la grande inondation qui a submergé toute la terre par une succession non interrompue, si l'on veut, mais nullement simultanée. Dans ce sens, tous les faits rapportés par Moïse sont absolument vrais, avec toutes leurs circonstances de lieu, de temps et d'intensité. Dans cette explication, l'universahté du déluge n'est nullement attaquée, puisque l'inondation aurait eu heu successivement dans toutes les autres contrées du globe.
Si l'on veut soutenir que l'inondation diluvienne a eu lieu simultanément sur toute la terre à la fois, on vient se heurter contre des difficultés insurmontables. En effet, comment supposer une quantité d'eau assez considérable pour couvrir uniformément toute la terre à la même époque et à la même hauteur ? Si l'on ne peut admettre cette quantité d'eau dans son principe sans un
mirade, comment prouver sa disparition sans un autre miracle f Admettre comme quelques théologiens qu'il y eut des soulèvements simultanés de montagnes dans toutes les contrées du globe à la fois, dont le mouvement aurait délacé les eaux, serait une hernie scientifique. VétuM comparative de la formation des montagnes é& ^obe et la connaissance exacte de T^poque dfr leur soulèvement ne permeUent pas d'accumSk cette hypothèse. 11 ne reste ûcmc plas qu'à cratdtot: par le miracle, Sur ce terrain toute ^Uscusâ^ reste close. Hsuis %ieile nécc^dté de recourir sam) preuve à un miracle, tout au moins inutile, quaai nous trouvons dans les âdts une expHcation nafil^ relie et logique? En quoi* cette inondation, uni^ verselle dans ses résultats, mais successive dans ses développements, pourrait-elle être en contradiction avec la parole de Moïse? Le déluge, successif pendant la même période, n'a-t-il pas été universel, n'a-t-il pas détruit Thomme? Nous donnons ces idées et ces explications sous toute réserve, et nullement comme le dernier terme de notre conclusion; nous les exposons sous forme de doute, de probabilité, et nous livrons nos réflexions à l'examen des hommes sérieux.
Nous avons voulu prouver Texistence d'un déluge universel, qui a détruit la race humaine, à Texception de quelques personnes réservées par le Créateur pour repeupler la terre ; déluge dont le souvenir nous a été conservé par Moïse dans un livre inspiré de Dieu, le plus ancien comme le plus vénéré parmi les nations. Deux ordres 4e preuves de la réalité de ce cataclysme se présentaient à nous : les preuves historiques et les preuves scientifiques. Les premières, en dehors du livre de Moïse, consistent dans les récits vagues, dénaturés le plus souvent, dans des traditions tellement obscures quelquefois, qu'il nous serait presque impossible de découvrir la vérité, si nous n'avions un fil conducteur pour nous guider dans ce labyrinthe inextricable. Réunies entre elles par l'étude comparative des traditions et des monuments archéologiques, ces traditions forment un faisceau compacte et puissant pour la défense de la révélation bibhque. Toutes nous rappellent, individuellement, un fait étrange, inouï, immense, arrivé à l'origine des peuples, à une époque incommensurablement éloignée de nous, mais dont le souvenir, conservé dans la mémoire des peuples, nous a été transmis de générations en générations.
484 LB DÉLVQK KOSKiQVE.
Ce récit, avons-nous dit, a pu être dénature dans les drconstances accessoires, dans des détails pca importants ; mais nous devons recoanattre que l'ensemble des relatloiu nous confirme un tm( unique, c'est^t-dire la destruction du genre humain par des eaux torrentielles, et le salut de quelques individuB et d'un, certaia nombre d'animaux destinés à repeuf^ la terre. Ce fait, dans tous les récits, trouve sa cause dans la colère de la Divinité, qui, par ce chàtimeat, veage les crimes de la terre. Dans la plupart des traditions étrangères, on retrouve toutes les circonstancps rapportées par Hoîse ; et si quelquefois, les historiens et les postes ont voulu dépeindre seulemeni une inondation locale, arrivée dans un âge relativement plus rapproché de nous, les détails qu'ils énumérent cotocident tellement avec le récit mosaïque, que nous avons dû conclure qu'ils avaient adapté à leur sujet les tradiliuos transmises depuis l'origine des temps. Ainsi, même dans ces cas particuliers, leur récit prouve évidemment la tradition d'un déluge universel. Donc le récit de Moïse est vrai et authentique, soit qu'il ait servi de base aux traditions de quelques peuples qui en ont eu connaissance, et qui l'ont accepté dans leurs cosmogonies, soit qu'il se trouve en concordance avec les relations des peuples étrangers, qui n'ont jamais eu de rapports avec le peuple de Dieu.
Cette conclusion de notre première partie nous parait naturelle et logique. Posée dans ces termes, il est impossible qu'elle ne soit pas admise par tout esprit calme, sérieux et impartial, qui étudiera ce grand fait, non pas avec les préventions erronées de la fausse science, ou séduit par le vain étalage de cette science confuse et aventureuse, qui est le propre du rationalisme moderne, encore moins avec l'orgueilleuse illusion du naturalisme et du matérialisme qui caractérise une certaine classe de savants de nos jours. Tout homme qui jugera les faits avec droiture, dans le but unique de connaître la vérité, arrivera naturellement et sans effort à notre conclusion, et il trouvera complète la concordance du récit mosaïque avec l'histoire profane.
Nos conclusions seront encore les mêmes quant à la partie scientifique. L'étude des faits naturels est venue nous prouver que la science, loin d'être en contradiction avec la révélation, la confirme et l'explique. Nous avons reconnu qu'il existait sur toute la terre un terrain de transport formé pendant la période quaternaire, renfermant partout les mêmes fossiles, avec des ossements humains et des restes d'industrie humaine. Nous avons aussi reconnu que l'homme avait été contemporain des grands pachydermes, des ruminants et des carnassiers diluviens; qu'il a vécu avant la déposition du diluvium, et que
loi aussi a 6té victime d'tine inondaliun, d'un mvahissemeiit dos eaux dont l'effet s'est fait Kisentir sur toat le globe.
La Genèse n'est donc en contradiction ni avec l'histoire ni avec la géologie, et cette dernière science ne nous eùt-elle rendu d'autres services que de nous fournir des preuves nombreuses et variées de la réalité de la parole divine, son témoignage devient accablant pour l'athéisme et l'esprit irréligieux. « Quelque effroi qu'aient pu causer les découvertes géologiques pendant les premières périodes de leur développement, dironsnous avec le docteur fiuckland, le moment est arrivé où, loin que l'on ait à craindre de les voir signaler des phénomènes qui ne concourent pas avec les arguments que fournissent les autres branches des sciences physiques, pour démontrer l'existence d'un seul et même créateur souverainement sage et souverainement puissant, et des preuves de la vérité de sa parole révélée à Moïse, nous voyons, au contraire, qu'elles ajoutent chaque jour à la chaîne des preuves de la révélation, des anneaux de la plus haute importance, dont l'absence se faisait sentir, et dont les vides sont maintenant remplis par les découvertes
auxquelles a conduit l'étude de la structure du globe. Il n'existe, en réalité, ni opposition ni désaccord entre la religion et la science, si ce n'est dans l'abus qu'en font le zèle maladroit et la fausse philosophie, se trompant également sur le but d'une révélation divine. Nous pouvons joindre nos suffrages à tous ceux que méritent la philosophie et la science, et suivre sans crainte, en compagnie des hommes qui s'y dévouent, toutes les voies de recherches par où l'esprit humain pourra pénétrer jusqu'aux secrets de la nature. Nous verrons s'harmoniser les traits les plus remarquables de l'ensemble de leur histoire, et se soulever les voiles qui obscurcissent, aux yeux de l'ignorance et de l'inattention, la gloire de Dieu dans les œuvres sorties de ses mains. »
Certains hommes bien intentionnés, peut-être, mais d'un esprit étroit, prétendent qu'il s'élève dans resprit de ceux qui cultivent les sciences une vanité mauvaise et présomptueuse qui les mène à douter de l'immortaUté de l'âme et à tourner en ridicule la religion révélée. Loin de là, et nous pouvons l'afl&rmer avec confiance, la philosophie naturelle et l'état des sciences produisent et doivent nécessairement produire sur tout esprit bien constitué l'effet précisément opposé. Sans doute la raison, quelle que soit l'étendue de ses attributions, doit s'arrêjer court devant ces vérités qu'il est du privilège de la révélal^ion de nous
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bire connaître ; msûs alors qu'elle place l'existence et les attributs de la Divinité sur un terrain td qu'elle rend le doute absurde, et qu'elle couvre l'athéisnie de ridicule, il est évident qu'elle n'oppose aucun obstacle naturel nécessaire à des progrés ultérieurs. Au contraire, en admettaot comme principes vitaux une activité ardente dans les recherches, et une confiance sans bornes dans les résultats, elle met l'esprit à l'abri des préjuges de toute nature ; elle le tient ouvert à toutes les impresnons les plus élevées qu'il soit susceptible de recevoir, le mettant seulement en garde contre l'enthousiasme et contre ses propres déceptions par l'habitude d'une investigation sévère, et en èDDourageant, loin de le tenir à l'écart, tout ce qui peut offrir une perspective, une espérance au delà de notre état actuel si obscur et si incomplet. Le caractère du vrai philosophe, c'est d'espérer tout ce qui n'est pas impossible et de croire tout ce qui n'est pas contraire à la raison ' .
C'est pourquoi, rejetant loin de nous toute pensée de défiance contre la science, et acceptant avec joie et empressement toutes ses découvertes et tous les faits, dés l'instant qu'ils sont évidemment prouvés, nous ne craindrons pas de dire aux géologues : Continuez de fouiller les entrailles de
> W. HerscbeU* Discours sur f étude de la phUosophie na-
lurelk. p. î.
la terre, interrogez les monuments grandioses des opérations primitives de la Divinité pour la formation et l'arrangement de notre globe. Recueillez les antiques médailles du vieux monde, les fossiles si multipliés, si étranges et si différents des êtres qui peuplent la terre à notre époque. Faites renaître à la lumière ces êtres organisés si remarquables, qui ont peuplé la terre depuis les époques les plus reculées. Montrez-nous dans ces créations anciennes les grandes lois d'harmonie et d'ordre qui président à la création moderne. Faites apparaître ces grands animaux antédiluviens qui ont été contemporains du premier homme, et qui ont été ensevelis avec lui pour disparaître sans retour dans les immenses inondations qui ont envahi la terre, et dont nous retrouvons les traces sur tout le globe. Ces découvertes, nous les accueillons avec reconnaissance ; nous vous tendons une main fraternelle ; notre but est le même : mener Thomme à Dieu ; et, selon l'expression d'un auteur, « la contemplation de la providence divine dans la conduite des choses corporelles peut être, pour un observateur bien disposé, une planche jetée entre la religion naturelle et la religion révélée. »
La religion n'est pas hostile à la science, elle ne s'oppose pas à ses recherches, elle encourage, au contraire, ses investigations, elle les ennoblit en nous proposant pour motif, non point le désir
490 U nËLL'tiE MOSAVQCE.
de flatiafaire une vuiie curiositi^, mais celui île contribuer de nosfiûblcs elForts à faire éclater de plus en plus les marques si frappantes de la puis- Bance, de la sagesse et de la bonté que le Créateur 8 dans toutes ses œuvres.
« Avant de quitta' cette table sur laquelle j'ù fdt toutes ^mes recherches, m'ècrierai-je avec Képlw, il ne me reste plus qu'à élever mes yeux et mes niains vers le ciel, et à adresser avec dévo tioa mon humble prière à l'auteur de toute lumière : 0 toi, qui pai' les lumières sublimes que tuas répandues sur toute la terre, élèves mes désirs jusqu'àladlvicclumière de ta grâce, je le rends gr&ces, Sdgneur et Créateur, de toutes Ira joies que j'tû éprouvées dans les extases où m'a jeté la contemplation de l'œuvre de tes mains. Voilà que j'ai terminé ce livre qui contient le fruit de mes travaux, et j'ai mis à le composer toute la somme d'intelligence que tu m'as donnée. J'ai proclamé devant les hommes toute la grandeur de tes œuvres, je leur en ai expliqué les témoignages, autant que mon esprit fini m'a permis d'en embrasser l'étendue infinie. J'ai fait tous mes efforts pour m' élever jusqu'à la vérité par les voies de la philosophie ; et s'il m'était arrivé de dire quelque chose d'indigne de toi, à moi méprisable vermisseau conçu et nourri dans le péché, fais-lemoi connaître afin que je puisse l'effacer. Ne me
suis -je point laissé aller aux séductions de la présomption, en présence de la beauté admirable de tes ouvrages ? Ne me suis-je pas proposé ma propre renommée parmi les hommes, en élevant ce monument qui devait être tout entier consacré à ta gloire ? Oh ! s'il en était ainsi, reçois-moi dans ta clémence et dans ta miséricorde, et accorde-moi cette grâce que l'œuvre que je viens d'achever soit à jamais impuissante à produire le mal, mais qu'elle contribue à ta gloire et au salut des âmes. »